Apollinaire
Alcools
Les visages de la mort
Introduction
Un thème obsédant dans le recueil, et qui revêt plusieurs visages, selon l'aspect envisagé :
- l'écoulement, la fuite inexorable du temps ;
- la rupture occasionnée par la mort, souvent brutale ;
- le rôle du souvenir, seul vestige après la mort.
I) Le temps
1. L'automne et l'hiver ; les saisons
Plusieurs poèmes consacrés à l'automne, saison moribonde, présage de mort inexorable : "Automne, "Rhénane d'automne", "Automne malade", "Colchiques"...
Douceur poignante et mélancolie ; pas de violence ; grisaille générale.
Fatalité de l'automne, qui symbolise le destin du poète :
"Je suis soumis au chef du signe de l'Automne" ("signe").
"Mon automne éternelle, ô ma saison mentale" (même poème)
L'hiver, lui, symbolise la mort accomplie, définitive, que l'automne annonçait.
D'autres poèmes incluent le printemps dans les saisons symbolisant la mort : cf. "Mai" : "pétales flétris", "pleurs" ; cf. "Merlin" : "printemps finissant"...
2. La fuite du temps
Cf. "à la Santé" :
"Que lentement passent les heures
Comme passe un enterrement"
Beaucoup de cortèges de gens qui passent comme passe le temps.
Image, également, de l'eau qui coule ("Le pont Mirabeau"), du train qui passe ("Automne malade"). L'issue fatale est inexorable.
cf. lettre de 1916 :
"Je n'ai jamais désiré de quitter pour ma part le lieu où je vivais et j'ai toujours désiré que le présent quel qu'il fût perdurât. Rien ne détermine plus de mélancolie chez moi que cette fuite du temps."
II) Les sources de mort
1. L'eau de mort
L'eau qui coule : une représentation spatiale de la fuite du temps ("Le pont Mirabeau").
L'eau représente souvent un tombeau ; importance des noyés ("Chanson"), sur les mers ou les fleuves, qui représentent le temps ; suicide de la Loreley, du roi ("Chanson") : l'eau arrête le mouvement et, donc, la vie.
2. Le sang ; la mort violente
Image récurrente des têtes coupées ; une mort tragique. Cf. "Zone", "Brasier", "L'émigrand de Lander Road" (vision plus humoristique), "Fiançailles".
Deux aspects du sang :
- le sang honteux (celui des menstruations des femmes) ;
- le sang du sacrifice (celui qui entraîne la mort), à rapprocher de la mort du Christ. Ce même sang permettra ensuite, grâce au sacrifice, une renaissance.
III) Le rôle du souvenir
Image du retour en arrière (le geste d'Orphée se retournant pour voir Eurydice). Cf. le geste dans les "Fiançailles", le regard dans "L'émigrant" ; cf. aussi "Cor de chasse" :
"Je me retournerai souvent"
Lutte, pour le poète, entre un adieu définitif qu'il voudrait prononcer, et le souvenir qui persiste et qui le sauve.
Cf. "Chanson" : le poète se fait porte-parole des autres et même leur sauveur, par le souvenir ; refus du souvenir, mais ce dernier persiste.
cf. "Brasier" : les souvenirs au feu !
D'où un rôle bivalent du souvenir :
- symbole du temps qui passe, de la mort, et donc rejeté ;
- symbole de la permanence de l'homme qui survit au passé et assure ainsi sa victoire contre le temps (cf. "Le pont Mirabeau" : "je demeure").
Conclusion
Thème essentiel, certes, mais sans cesse en parallèle avec celui de la renaissance, de la vie, de la lumière, tout aussi important.
Un des aspects du contraste permanent qui règne dans ce recueil.
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