Apollinaire

Alcools

Le pont Mirabeau

TEXTE

Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Et nos amours

Faut-il qu'il m'en souvienne

La joie venait toujours après la peine

Vienne la nuit sonne l'heure

Les jours s'en vont je demeure

Les mains dans les mains restons face à face

Tandis que sous

Le pont de nos bras passe

Des éternels regards l'onde si lasse

Vienne la nuit sonne l'heure

Les jours s'en vont je demeure

L'amour s'en va comme cette eau courante

L'amour s'en va

Comme la vie est lente

Et comme l'Espérance est violente

Vienne la nuit sonne l'heure

Les jours s'en vont je demeure

Passent les jours et passent les semaines

Ni temps passé

Ni les amours reviennent

Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Vienne la nuit sonne l'heure

Les jours s'en vont je demeure

 

EXPLICATION DU POÈME

Introduction

Double symbolisme de ce pont qui se voulait d'avant-garde à l'époque :

- endroit où Apollinaire passait souvent avec Marie Laurencin ; Apollinaire définit ce poème dans une lettre à Madeleine Pagès (1915) comme "la chanson triste de cette longue liaison brisée".

- image de l'eau : symbolisme du temps qui passe et de l'opposition entre passage et permanence.

Construction du poème

1. évolution : primitivement, chaque strophe comprenait 3 vers de décasyllabes en rimes féminines.

Puis, suppression de la ponctuation ; les tercets se transforment en quatrains ; conservation de deux décasyllabes qui encadrent deux vers de 4 et 6 pieds.

Arrêt spontané du lecteur à chaque deuxième vers des strophes, sur des mots porteurs de sentiments profonds : "et nos amours", "l'amour s'en va", "ni temps passé".

2. Importance de l'image du pont

Symétrie entre le début et la fin du poème (reprise d'un même vers) : effet visuel et auditif du pont. Symbolisme de l'ensemble du poème qui suit le déroulement de l'image du pont.

Première strophe

Banalité du premier vers, mais dès le second, importance du souvenir et de l'idée d'amour, plutôt que des personnes qu'il représente. Cf. la forme impersonnelle du troisième vers, assez vieillotte et qui symbolise donc d'autant mieux le passé.

Attention "et nos amours" n'est pas, grammaticalement, sur le même plan que "la Seine" ; il dépend plutôt du verbe "se souvenir" ; mais la suppression de la ponctuation rend la compréhension ambiguë : les amours semblent couler autant que l'eau !

Valeur de l'imparfait duratif : le passé est envisagé de manière globale et durable : un amour houleux mais à l'issue heureuse : importance du terme "toujours" : l'avenir a contredit la pensée du poète, puisque cet amour a eu une fin.

Refrain

"vienne" : forme de subjonctif (que vienne) à valeur concessive (même si... vient) ; thème de l'opposition entre permanence et passage : le temps passe (champ lexical présent : heures, jours, nuits) ; permanence du poète, avec ses souvenirs et son poème.

Rappel sous-jacent du scandale qu'a causé la construction de ce pont : certains voulaient sa destruction, mais il a résisté.

Mélancolie du ton (tout passe), mais également consolation : les souvenirs font revivre le passé, ainsi que le poème.

Deuxième strophe

Thème du pont : le pont Mirabeau, le pont de nos bras ; thème de la permanence : le pont et les hommes restent, tandis que l'eau passe.

Image du pont et idée de permanence renforcées par les enjambements : effet de continuité de la strophe dans son ensemble.

Le cadre biographique est dépassé : alors que la liaison avec Marie est terminée, le poète emploie un présent de l'impératif : "restons".

Développement du thème de la permanence :

- possession mutuelle et contemplation par le regard ;

- éternité, non du temps, mais des hommes ("éternels regards") ; l'eau et le temps sont ici pris l'un pour l'autre.

Mais l'éternité de l'homme n'est qu'un chimère ; cette strophe ne s'inscrit pas dans le cadre biographique qui la contredit.

Deuxième refrain : sonorité presque gaie : l'homme a gagné contre le temps.

Troisième strophe

Attention : premier emploi de "comme" : une comparaison ; deuxième emploi : une exclamation (combien) ; là encore, l'absence de ponctuation fait naître l'ambiguïté.

Thème de l'eau lié encore à celui du passage, du temps qui passe. Monotonie auditive des trois premiers vers de cette strophe, mais rupture au quatrième : sonorités nouvelles et diérèse sur "violente". Vocabulaire religieux ("espérance") : volonté de retrouver l'amour perdu, qui s'oppose à l'idée d'abandon.

Troisième refrain : contexte plus douloureux : vanité de l'espérance qui n'aboutit à rien de concret.

Quatrième strophe

Importance décisive du thème du temps, qui gouverne l'univers ; reprise exacte du thème du refrain : vers 1 de cette strophe : reprise du premier vers du refrain ; vers 2 et 3 : reprise de l'expression "les jours s'en vont" ; vers 4 : reprise de l'expression "je demeure".

Une permanence vécue maintenant douloureusement : inutilité et vanité de cette permanence qui ne résout pas les problèmes personnels.

Quatrième refrain : une résignation qui marque la fin du poème.

Conclusion

Simplicité de ce poème dans le vocabulaire, la présentation (sous forme de chanson) et le thème central (vanité du souvenir). Symbolisme très récurrent : répétition de l'image du pont, de différentes manières ; fluidité de l'eau, évoquée d'autant mieux grâce à la suppression de la ponctuation. Importance enfin du thème de l'eau dans ce poème mais aussi dans l'ensemble du recueil : une eau qui évoque souvent la tristesse du temps qui passe et mène même à la mort par noyade, comme dans "la Lorelei" ou "La chanson du Mal-aimé".

[Retour au sommaire de Vitellus]