Apollinaire
Alcools
Nuit rhénane
TEXTE
Mon verre est plein d'un vin trembleur comme une flamme
Écoutez la chanson lente d'un batelier
Qui raconte avoir vu sous la lune sept femmes
Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu'à leurs pieds
Debout chantez plus haut en dansant une ronde
Que je n'entende plus le chant du batelier
Et mettez près de moi toutes les filles blondes
Au regard immobile aux nattes repliées
Le Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirent
Tout l'or des nuits tombe en tremblant s'y refléter
La voix chante toujours à en râle-mourir
Ces fées aux cheveux verts qui incantent l'été
Mon verre s'est brisé comme un éclat de rire
EXPLICATION DU POÈME
Introduction
Les Rhénanes s'inscrivent dans la lignée de Nerval et des romantiques allemands (cadre géographique ; importance des légendes ; lien étroit entre la nature et les sentiments).
C'est une suite de poèmes qui devait faire l'objet d'un recueil par son unité thématique, :Le Vent du Rhin.
Construction relativement classique de ce premier poème : trois quatrains suivis d'un vers isolé ; vers rimés, en alexandrins.
Thèmes : opposition entre la vie et l'alcool, et la mort et l'ombre ; opposition entre le merveilleux légendaire et la grisaille quotidienne.
Première strophe
Une taverne au bord du Rhin : vie quotidienne du touriste ! Mais dès le premier mot, apparition du premier thème : l'alcool. Dans l'ordre chronologique, c'est le premier poème du recueil qui parle d'alcool. L'alcool est à la fois eau ("vin") et feu ("flamme") : deux éléments fondamentaux de l'univers.
Cf. Bachelard : "L'eau de vie, c'est l'eau de feu."
"trembleur" : est-ce la main du buveur qui tremble déjà, ou est-ce l'évocation du mouvement de la flamme, symbole de vie ?
Au deuxième vers apparaît le deuxième thème, celui du merveilleux, dont la venue est peut-être liée à la consommation d'alcool;
Pas de coupe possible d'un vers à l'autre ; rythme lent de ces vers, à l'image du rythme du batelier et de sa barque.
Le merveilleux inclut le maléfique : ici, des puissances de la nuit : "sept" : chiffre magique ; couleur verte, verbe "tordre", présence de la lune : évocation probable de sorcières, au service du mal, par opposition aux bienfaits du soleil. Des bacchantes, des sirènes ? Les cheveux évoqueraient même des serpents.
Deuxième strophe
Rupture du rythme, qui devient plus alerte. Un sursaut du poète pour sortir de l'envoûtement causé par la chanson du batelier. Il s'aide pour cela de la danse et de voix plus puissantes que celle du batelier.
La couleur or domine : "filles blondes", symbole de vie, par opposition aux cheveux verts des femmes. Vision d'un monde ordonné ("nattes repliées") qui s'oppose également à l'univers précédent, aux mouvements désordonnés ("tordre"). L'immobilité du regard, loin d'évoquer la mort, est donc ici rassurante.
Troisième strophe
Amplification : l'ivresse de la danse gagne le Rhin. Assonances en "i" du vers 9 : des sons éclatants de joie.
Le merveilleux gagne le quotidien, au fur et à mesure que l'ivresse imprègne la nature.
Une ivresse comique qui s'explique rationnellement : les étoiles se reflètent dans l'eau qui, en bougeant, fait trembler leur image.
La reprise de ce verbe "trembler", déjà présent au premier vers du poème, assure le lien entre l'homme et la nature qui sont tous pris de vertige.
Vers 11 et 12 : une sorte de contre-point : reprise du thème de la première strophe, qui s'estompe : "à en râle-mourir" ; "incanter" (jeter un sort). L'été, saison de plénitude de la vie, ne convient pas à ces fées de la lune, de l'ombre et de la mort.
Dernier vers
Un éclat de rire final : l'ivresse, et donc la vie a vaincu la mort. L'alcool a atteint son but ; on n'a plus besoin de lui !
Allusion également, un peu légère, à la coutume selon laquelle on peut briser un verre vidé en signe de contentement.
Conclusion
Des thèmes qui sont récurrents dans le recueil : l'alcool, la vie, la mort...
Mais ici, dans le combat entre la vie et la mort, c'est la vie qui gagne.
[
retour au sommaire de Vitellus]