Camus, Clamence et les autres

 

Introduction

La Chute paraît à la suite de la rupture avec Sartre et les existentialistes. On a donc vu en l'œuvre un règlement de compte personnel de Camus avec son ancien ami.

Par ailleurs, certains en vu en Clamence une sorte de double de Camus, même si ce dernier s'en est toujours défendu.

Autobiographie, œuvre polémique de circonstance ou fiction ?

 

I) Camus et Clamence

1. Points communs nombreux

Même âge (43 ans) ; même apparence physique ; même relation passionnée avec le théâtre ; même pouvoir et volonté de séduction auprès des femmes ; même réputation de se faire écouter ; mêmes voyages en Grèce, en Amérique du Sud ; lecture anecdotique et attachée à la vie privée de Camus par rapport au suicide de la jeune femme : tentative de suicide, à deux reprises, de sa femme Francine, une fois à Oran et l'autre fois à Paris.

2. Clamence : une réponse à Sartre

D'autres points communs plus importants : comme Camus, Clamence reconnaît qu'il est un bourgeois; on a reproché à Camus son goût pour le style, "cette pompe qui lui est naturelle" (Sartre et Jeanson) : Clamence a le goût du "beau langage". On a reproché aussi à Camus d'être exemplaire : c'est ce que veut être Clamence ; enfin, Sartre reproche à Camus de s'ériger en juge : c'est exactement ce que fait Clamence.

3. ambiguïté du "je"

Cf. fiche sur la confession : ambiguïté sur le caractère autobiographique de l'œuvre par l'emploi de la première personne du singulier.

 

 

II) Clamence, Sartre et les autres

1. La satire de l'existentialisme

Après la parution de l'Homme révolté, les existentialistes (le groupe des Temps Modernes) ont attaqué violemment Camus. Camus s'est senti trahi. Dans une première version de La Chute, il avait écrit très explicitement "nos philosophes" au lieu de "mes confrères parisiens" (page 48). Le choix du Pont Royal pour la prise de conscience de Clamence n'est pas gratuit : c'est à cet endroit, dans un café, que Sartre et Camus ont rompu leur amitié (Sartre acceptait les goulags staliniens au nom du bonheur des peuples, tandis que Camus les condamnait, en 1952). Il a été également attaqué tout aussi violemment par les Chrétiens de droite ; tous ont en commun leurs mensonges : les chrétiens sont bien peu charitables (page 54) et les "athées de bistrot prient en cachette tous les soirs" Les ennemis de Camus sont nombreux à cette époque : pro-américains et pro-communistes, au moment de la guerre froide. "Moscovites et bostoniens" (page 146).

2. Clamence :un existentialiste qui se méconnaît

Certaines allusions sont claires :

La tentative de Clamence de chercher son identité dans ses actes passés n'est pas sans rappeler que, pour l'existentialiste, "l'existence précède l'essence". La réflexion philosophique, selon Sartre, doit naître du banal et du quotidien, comme le cadre de la conversation entre Clamence et son interlocuteur.

Juge-pénitent : une profession "existentialiste" : "existentialisme : quand ils s'accusent, on peut être certain que c'est toujours pour accabler les autres : des juges-pénitents" (Carnets).

Clamence dit qu'il faut dissimuler la servitude des hommes "pour ne pas les désespérer" (page51) : reprise d'une formule célèbre de Sartre : "il ne faut pas désespérer Billancourt". Même satire de propos célèbres dans la métaphore filée sur l'enfer, qui rappelle Huis-clos (page 51).

 

III) Clamence n'est pas Camus !

Jugement clair de Camus lui-même : "Voilà, entre parenthèses, mon seul point commun avec ce Jean-Baptiste Clamence auquel on s'obstine à m'identifier" (à propos du Christ et de l'athéisme commun au personnage et à Camus) (Essais).

Camus, s'il s'interroge sur les mêmes problèmes fondamentaux que son personnage, ne parvient pas du tout aux mêmes conclusions. Certes, au moment des grandes interrogations, la tentation du sarcasme s'est fait sentir, mais il n'a pas renoncé comme Clamence. Pour Camus, l'artiste doit se battre pour les nobles causes et garder sa foi exigeante pour les hommes. Cf. son Discours de Suède, lors de l'attribution du prix Nobel.

 

Conclusion

Plusieurs lectures possibles des liens entre Camus et son personnage d'une part, entre Clamence et Sartre ou les autres adversaires de Camus d'autre part. Toutes sont possibles, aucune n'est exclusive. Des liens complexes qui rappellent la complexité de l'œuvre dans son ensemble et les différentes lectures qui peuvent en être faites.

 

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