CHOSTAKOVITCH

Le Nez

D'après la nouvelle de GOGOL

Un opéra présenté pour la première fois le 18 juin 1930 à Leningrad.

PREMIER ACTE

Dans la boutique d'Ivan Iakovlevitch: Ivan Iakovlevicth rase Kovalev

KOVALEV

Ivan Iakovlevitch, tes mains empestent, comme toujours!

IVAN IAKOVLEVITCH

De quoi voulez-vous qu'elles empestent?

KOVALEV

Je n'en sais rien, ce qui est sûr, C'est qu'elles empestent!

 

PREMIER TABLEAU

Même décor -c'est le matin, et tandis que Praskovia Ossipovna termine de cuire le pain, Ivan Iakovlevitch se réveille, il bâille...

IVAN IAKOVLEVITCH

(reniflant le pain)

Ah... hum... Aujourd'hui, Prakovia Ossipovna, je ne boirai pas de café, par contre, je mangerais bien un petit toast à l'oignon...

PRASKOVIA OSSIPOVNA (à part) Il n'a qu'à prendre du pain, le bêta. Tant mieux: il restera une portion de café supplémentaire.

IVAN IAKOVLEVITCH (entre ses dents) dire, j'aurais bien aimé un peu des deux, mais ce serait trop mal vu...

Praskovia Ossipovna jette une miche de pain à Ivan Iakovlevitcb.

Prakovia Ossipovna n'admet pas de telles privautés... Hum, onctueux ! Mais, qu'est-ce donc?

Il sort du pain un nez.

Un nez!!!

PRASKOVIA OSSIPOVNA (furieuse)

A qui as-tu coupé le nez ? Brigand, ivrogne! Tu vas voir...Je vais moi-même te dénoncer à la police! Ça fait trois personnes au moins qui me disent que lorsque tu rases, tu esquintes les nez de telle manière qu'ils tiennent à peine.

IVAN IAKOVLEVITCH

Non, attends! Praskovia Ossipovna, je vais l'envelopper dans une serviette et le ranger là, dans un coin. Il testera là un petit moment; ensuite, je m'en débarrasserai.

PRASKO VIA OSSIPOVNA

Non, je ne veux pas en entendre parler! Jamais je ne permettrai que ce nez reste dans ma demeure. Scélérat! Regarde-moi ça! Tout ce qu'il sait faire, c'est aiguiser son rasoir. Ensuite, il est incapable de s'en servir. Bon à rien! Tu voudrais que la police m'accuse à ta place, hein? canaille ! Allez, hors d'ici ! ouste !... ouste

IVAN IAKOVLEVITCH

Comment diable cela a-t-il bien pu arriver? Etais-je ivre lorsque je suis rentré hier soir? Impossible bien entendu de répondre à une telle question... mais, c'est tout de même quelque chose de bien extraordinaire: un pain ça se cuit au four, mais pas un nez! Vraiment, c'est à n'y rien comprendre...

Tandis que la scène s'obscurcit, apparaît la silhouette de l'inspecteur du quartier.

PRASKOVIA OSSIPOVNA

Emporte-le où bon te semblera, mais que je ne te revoie plus avec!

A nouveau, il fait clair, la silhouette a disparu.

DEUXIÈME TABLEAU

Sur les quais, Ivan Iakovlevitch marche d'un pas pressé. Il laisse le nez, mais le boulanger le remarque...

LE BOULANGER

Ramasse! Tu vois bien que tu as laissé tomber quelque chose!

Ivan Iakovlevitch ramasse le nez et poursuit sa course. Il ne parvient pas à s'en défaire. A tout moment, des connaissances qu'il rencontre lui demandent: Qui vas-tu raser de sitôt matin ? ou encore: Où te presses-tu donc ? Ayant finalement choisi un moment, Ivan Iakovlevitch jette le nez dans la rivière. Apparaît alors l'inspecteur qui se rapproche progressivement...

L'INSPECTEUR

Viens donc un peu par ici, mon bonhomme!

IVAN IAKOVLEVITCH

Je vous souhaite bien le bonjour, Votre Honneur.

L'INSPECTEUR

Non, non, mon brave, pas de "Votre Honneur ", dis-moi plutôt ce que tu faisais là-bas, lorsque tu t'es arrêté tout à l'heure?

IVAN IAKOVLEVITCH

Simplement, monsieur, j'allais raser un client et j'ai voulu voir couler la rivière...

L'INSPECTEUR

Tu mens, tu mens! Tu ne t'en tireras pas aussi facilement. Allons, Avoue...

IVAN IAKOVLEVITCH

Je vous raserai deux fois par semaine, et même trois, sans rien vous demander...

L'INSPECTEUR

Non, mon brave, pas d'enfantillages. J'ai trois barbiers qui me rasent gratis et s'en estiment très honorés ! Fais-moi plutôt le plaisir de me raconter ce que tu faisais là-bas?

L 'obscurité totale s'installe.

TROISIÈME TABLEAU

Dans la chambre à coucher de Kovalev. Kovalev s'éveille derrière le paravent.

Brrr, Brrr, Brrr... Br... Hum... Hum...

II apparaît sans nez.

KOVALEV

Un petit bouton m'a poussé hier au soir, sur le nez... (s'adressant à Ivan) Un miroir! Ivan lui apporte un petit miroir. Quoi? Mais qu'est-ce donc, mon nez! Où est-il? Non, ce n'est pas possible! Vite, de l'eau, une serviette! Rien à faire - Pas de nez! (à Ivan) Pince-moi! Non, ce n'est pas cela, je ne dors pas.

(II se frotte les yeux et se regarde à nouveau dans le miroir.) Toujours pas de nez! Quoi qu'il en soit, il faut vite que je m'habille.

IVAN

Si on demande où vous êtes allé, que dois-je répondre?

KOVALEV

Au commissariat!

Il sort.

Galop.

QUATRIÈME TABLEAU La cathédrale de Kazan. Dans la semi-pénombre, queLques personnes des deux sexes prient. Entre le Nez, vêtu d'un uniforme de Conseiller d'Etat; il s'agenouille à plusieurs reprises et se met à prier avec ferveur. Kovalev, à son tour, franchit le seuil; il cache l'absence de son nez à l'aide d'un mouchoir. Remarquant le Nez, il toussote pour attirer son attention. (Tout au long de l'épisode. Kovalev chante d'une voix saccadée, tandis que le Nez conserve un calme olympien.)

KOVALEV (à part)

Comment faire pour m'approcher de lui? Tout indique - son uniforme.., son couvre-chef.., qu'il est Conseiller d'Etat !... Diable... comment faire ?... (s'adressant an Nez) Votre Honneur! Votre Honneur!

LE NEZ

Plaît-il?

KOVALEV

C'est étrange, Votre Honneur, vous en conviendrez vous-même: vous devriez connaître votre place... or, tout à coup je vous retrouve! Et où ça? A l'église

LE NEZ

Vraiment, je ne comprends rien de ce que vous racontez. Tâchez donc d'être plus clair...

KOVALEV

Comment lui expliquer ?... Bien entendu, je suis moi-même Major... Convenez-en, je ne puis demeurer sans nez ! Ce n'est pas convenable. Une quelconque marchande de quatre-saisons, qui vendrait des oranges sur le pont Voskressenski, pourrait encore se le permettre, à la rigueur, mais moi j'aspire... et puis... je suis reçu dans un certain nombre de grandes maisons, je connais des Dames -Madame Tchektareva, veuve d'un Conseiller d'Etat, et d'autres... Jugez par vous-même, Votre Honneur... Excusez-moi, mais, parlant objectivement - sur le plan de l'honneur et du devoir- vous devriez comprendre par vous-même...

LE NEZ

Vraiment, rien du tout! Soyez donc plus explicite, je vous prie...

KOVALEV

Votre Honneur, je ne sais comment il sied d'interpréter vos paroles. L'Affaire est pourtant simple, ou vous consentez à... Mais, puisque vous êtes mon propre nez!

LE NEZ

Vous faites erreur, monsieur, j'existe par moi-même. En outre, si j'en juge par les boutons de votre veste, il ne saurait y avoir de relations étroites entre nous: vous appartenez au Sénat, ou, en tout cas, au monde de la justice; quant à moi, je suis de l'Académie des Sciences!

LE LAQUAIS

Laissez passer, laissez passer...

Kovalev tente d'attirer l'attention de la plus jeune.

Le Nez en profite pour sortir de l'église, sans se faire remarquer.

KOVALEV

(sursautant, comme sous l'effet d'une brûlure)

Aïe! où est-il passé? Mon nez ! Où est-il, où est-il, où?...

LE CHOEUR

Où?...

DEUXIÈME ACTE

OUVERTURE

Au milieu de l'avant-scène, Kovalev est assis dans un fiacre.

KOVALEV(criant à la foule)

Le chef de la police est-il chez lui?

L'ADJOINT DU CHEF DE LA POLICE (de la salle)

Non, il vient juste de partir.

KOVALEV

Voilà qui est bien!

L'ADJOINT

Et pas depuis longtemps! Vous seriez arrivé quelques minutes plus tôt, vous l'auriez trouvé.

KOVALEV (à son cocher) Allez, en avant

LE COCHER

Où ça?

KOVALEV

Tout droit.

LE COCHER

Comment, tout droit ? Il y aune bifurcation: à droite ou à gauche?

KOVALEV

A la rédaction du journal!

CINQUIÈME TABLEAU

La rédaction du journal. Dans une pièce minuscule, un employé chauve, à lunettes, enregistre une annonce que lui transmet le laquais d'une vieille comtesse. Huit domestiques sont sur la scène.

LE LAQUAIS

Croyez-moi, mon bon monsieur, cette petite chienne ne vaut même pas cinquante kopecks, c'est-à-dire que je n'en donnerais pas même cinq, mais la Comtesse l'adore. Ah ! ça, vraiment, elle l'adore!

L 'employé écoute le laquais avec une mine significative, tout en comptant le nombre de lettres que contient l'annonce.

Et, elle offre cent roubles à celui qui la lui rapportera!

Le montant de la somme est repris en choeur par les domestiques.

LES DOMESTIQUES

Cent roubles, cent roubles, cent roubles...

KOVALEV (faisant irruption)

Qui enregistre les annonces ici? Ah, bonjour!

L'EMPLOYÉ

A votre service!

KOVALEV

J'aimerais faire passer une annonce...

L'EMPLOYÉ

Permettez, je vous demanderai quelques instants...

LE LAQUAIS

Pour parler correctement, de vous à moi, les goûts des gens sont totalement incompatibles...

KOVALEV

Monsieur! Permettez-moi de vous demander...

L'EMPLOYÉ

J'ai très besoin.

LE LAQUAIS

D'accord, quand tu es chasseur, prends garde à ton chien, ne rechigne pas à payer cinq cents ou même mille, si c'est nécessaire, mais alors, il faut que ton chien soit valable...

L'EMPLOYÉ

Un rouble soixante-quatre kopecks. - A votre service?

KOVALEV

J'aimerais... J'ai été victime d'une escroquerie ou d'une trahison et, jusqu'à présent, je n'arrive pas à comprendre... Je voudrais seulement inscrire que celui qui me fera rencontrer ce lâche une belle récompense

L'EMPLOYÉ

Permettez que je vous demande votre nom de famille?

KOVALEV

Non, impossible; pour quoi faire? Je connais trop de gens... Madame Tchektareva, veuve d'un Conseiller d'Etat, Pélagie Grigorievna, Madame Podtotchine... Si tout à coup elles apprenaient... Mon Dieu! Marquez simplement ceci : un assesseur de collège, ou mieux encore, un Major...

L'EMPLOYÉ

Et le fugitif était votre domestique?

KOVALEV

Un domestique ! Ça ne serait encore pas trop grave ! Celui qui m'a faussé compagnie, c'est mon nez!

L'EMPLOYÉ

Hum... Quel nom étrange... Et ce dénommé Nez vous a-t-il dérobé une somme importante

KOVALEV

Mon nez, c'est-à-dire que vous n'avez pas compris... ! Il s'agit de mon propre nez... il a disparu!

LES DOMESTIQUES (s'esclaffant)

Son nez a disparu! Il a perdu son nez, il a perdu son nez, il a perdu son nez! Ha! ha! ha! ha!...

L'EMPLOYÉ (amusé lui aussi)

Hé, hé, hé, et de quelle manière a-t-il disparu?

KOVALEV

Le diable a voulu rire à mes dépens!

L'EMPLOYÉ

Il y a là quelque chose que je ne saisis pas très bien, oui!

KOVALEV (implorant)

Je suis incapable de vous expliquer comment cela s'est produit, mais, ce qui est sûr, c'est qu'à présent, il se promène dans la ville en se faisant passer pour Conseiller d'Etat - et c'est pourquoi je voudrais indiquer que celui qui le rattrapera me le ramène au plus vite... Jugez vous-même : comment puis-je rester sans cet élément essentiel de ma figure C'est que ce n'est pas la même chose qu'un petit doigt de pied, qu'on peut camoufler dans une botte es dont personne ne remarque l'absence...

LES DOMESTIQUES

Oui, c'est bien vrai, dans une botte, ça ne se voit pas...

KOVALEV

Les jeudis, je me rends chez Madame Tchektareva, veuve d'un Conseiller d'Etat, et puis, il y a aussi Madame Podtotchine, Pilagie Grigorievna la Générale ; elle a une fille bien jolie... Voyez vous-même... Comment vais-je faire à présent? (pleurnichant) Plus possible de me montrer chez elles

Kovalev regarde l'employé devenu songeur avec une grande lueur d'espoir.

L'EMPLOYÉ

Non, je ne puis faire passer une telle annonce!

KOVALEV

Comment cela, pourquoi?

L'EMPLOYÉ

Parce que le Journal pourrait perdre sa bonne réputation... si d'aventure chacun s'avisait de publier qu'il a perdu son nez! Déjà on nous reproche de publier trop d'invraisemblances et de faux bruits.

KOVALEV

Mais en quoi donc ce qui est arrivé est-il invraisemblable? Il n'y a rien de tel!

L'EMPLOYÉ

Vous, ça ne vous paraît peut-être pas invraisemblable, mais, voyez-vous, la semaine dernière, il s'est passé la chose Suivante: un fonctionnaire est venu, exactement de la même manière que vous, porteur d'une annonce, qui lui a coûté deux roubles et soixante-treize kopecks : son caniche noir, paraît-il s'était enfui - jusque là, rien d'extraordinaire... Mais, voilà l'astuce: le caniche était en réalité le comptable d'un cercle de joueurs qui avait pris la clé des champs avec la caisse...

LES DOMESTIQUES

Eh bien! tu te rends compte, il s'en passe des choses.

KOVALEV

Mais moi, ce n'est pas à propos d'un caniche que je fais annonce, c'est au sujet de mon propre nez... C'est presque comme s'il s'agissait de moi-même, en personne!

L'EMPLOYÉ

Non, je ne puis absolument pas accepter une telle annonce.

KOVALEV

Mais puisque mon nez a réellement disparu !

L'EMPLOYÉ

S'il a disparu, c'est l'affaire d'un médecin -on dit qu'il y a maintenant des gens qui parviennent à greffer n'importe quel nez! Mais, à vrai dire, je remarque que vous êtes un joyeux luron et que vous aimez plaisanter en société...

KOVALEV (fortement irrité)

Nom de Dieu ! Puisqu'il en est ainsi, eh bien, je vais vous montrer!

L'EMPLOYÉ

Non, ne vous dérangez pas! Quoique, si ce n'est pas impossible, permettez que je jette un oeil...

Kovalev retire le mouchoir de son visage.

En effet, extrêmement curieux! La surface est complètement lisse - lisse, comme une crêpe sortie de la poêle.

LES DOMESTIQUES

Oui, incroyablement lisse!

KOVALEV

Voilà - et à présent, allez-vous continuer de discuter? Vous voyez bien qu'il est impossible de ne rien faire. Je vous serais particulièrement reconnaissant d'enregistrer l'annonce et je suis très heureux d'avoir eu l'occasion de faire votre connaissance à cet effet.

L'EMPLOYÉ

Bien sûr, publier ne serait pas une grosse

affaire, mais je n'y vois aucun avantage pour vous. Je vous conseillerais plutôt de confier à quelque personne de métier, qui sache manier la plume, le soin de narrer cette histoire, comme un rare caprice de la nature, puis de l'imprimer dans "l'Abeille du Nord"...

Il renifle du tabac.

dans l'intérêt des jeunes, et en général, pour satisfaire la curiosité publique.

A nouveau il renifle du tabac.

A dire vrai, je suis réellement navré qu'il vous soit arrivé une histoire aussi anecdotique... Vous voulez un peu de tabac? Il parait que c'est bon pour les maux de tête et également pour les hémorroïdes.

Kovalev, irrité, frappe sur la table.

KOVALEV

Je ne comprends pas que vous ayez le coeur à plaisanter! Vous ne voyez donc pas qu'il me manque justement l'organe qui sert à priser... Que le Diable emporte votre tabac, sa vue m'est insupportable - et pas seulement celle du vôtre, mais en général, même celle de l'extra-fin.

Les domestiques lisent des annonces à haute voix.

LES DOMESTIQUES

Une bonne jument, fougueuse, de dix-huit ans... - Des navets et des radis directement importé de Londres... - Une datcha, tout confort, avec deux boxes à chevaux et un endroit susceptible d'être planté de bouleaux... - Les personnes désireuses d'acheter des chaussures d'occasion sont attendues au bazar tous les jours de huit heures à trois heures du matin... - une diligence suspendue sans ressorts... - Une calèche presque neuve rapportée de France en 1814...- Une jeune domestique de dix-neuf ans, ayant travaillé dans une blanchisserie accepterait autres travaux... - Cocher de fiacre, bonne tenue (ne buvant pas), libre de suite...

ENTRACTE

SIXIÈME TABLEAU

L'appartement de Kovalev. Dans l'entrée, Ivan, couché, joue de la balalaïka et rêvasse, en chantant.

IVAN

- Une force invincible me retient à ma bien-aimée.

-Bénissez-nous, Seigneur, elle et moi!

- Elle et moi!

-Je renoncerai à la couronne de roi, pourvu que ma bien-aimée soit comblée.

-Bénissez-nous, Seigneur, elle et moi!

-Elle et moi!

On frappe à la porte. Ivan court ouvrir. Kovalev fait son apparition, fortement contrarié.

KOVALEV

Bourrique ! tu t'occupes toujours d'idioties...

Ivan sort, Kovalev passe dans sa chambre.

Bon Dieu, bon Dieu! Pourquoi un tel malheur! Sans bras ou sans jambe, passe encore, mais sans nez, un homme n'est plus qu'un être hybride, pas même un animal, encore moins un citoyen, juste bon à prendre et à jeter par la fenêtre. Si, au moins, il avait été coupé à la guerre, ou alors si j'avais été responsable de sa perte! Mais il a disparu comme ça, pour rien, sans même aucun profit! Mais non, il n'a pas pu disparaître, c'est impossible, inexplicable. Des choses de la sorte ne peuvent se concevoir que dans les rêves, ou dans un moment d'ivresse. Peut-être que par erreur, au lieu de boire de l'eau, ai-Je pris la vodka qui me sert à me rafraîchir après m'être rasé?

Il regarde dans le miroir et se pince.

Quelle tête de clown!

TROISIÈME ACTE

SEPTIÈME TABLEAU

La banlieue de Pétersbourg. Sur la scène, une diligence vide, le cocher sommeille, l'inspecteur du quartier rassemble les policiers, au nombre de dix, et les place.

L'INSPECTEUR

J'ordonne que soit immédiatement capturé ce scélérat et qu'il soit conduit chez moi, afin d'y être interrogé!

PREMIER POLICIER

Il se passe des choses surnaturelles, si tu savais!

DEUXIÈME POLICIER

Des choses surnaturelles? Le péché n'est pas loin. L'honnête homme va être tellement effrayé qu'il va en perdre le boire et le manger. Allons, courage! Buvons un coup!

L'INSPECTEUR

Je vous en donnerai, moi, du courage! Qu'est-ce qui vous prend? Refus d'obéissance, hein ? Vous êtes de l'autre côté, hein? Vous êtes des rebelles, hein? Qu'est-ce que c'est que ça, hein ? Vous semez la révolte, hein ? Vous, hein ? Hein? Vous serez dénoncés!

Rompez!

André, assieds-toi à droite, non, non, stop! C'est Pierrot qui va s'asseoir. Maintenant, ça va aller...

Marche! De ce côté, ne poussez pas comme ça - gredins - je vous le répète, ne poussez pas comme ça

QUATRIÈME POLICIER

Et comment?

L'INSPECTEUR

Voilà comment: viens donc un peu de ce côté. Allons, pressons, pressons...

CINQUIÈME POLICIER

Qu'est-ce qu'on doit faire?

L'INSPECTEUR

Qu'y a-t-il donc, les gars; décidément, vos cheveux sont blancs comme neige, mais votre intelligence est restée au berceau. Attendez un peu, je vais vous donner des ordres...

SIXIÈME POLICIER

Drôle d'oiseau. Un homme comme lui, il faudrait le pendre au sommet d'un chêne en guise de cierge.

Dans l'équipage, les policiers chantent une chanson pour se donner du courage.

LES POLICIERS

Comme un chien, la queue basse, comme Caïn, en se trémoussant, il a fait couler de son nez du tabac...

UNE DAME QUI ACCOMPAGNE LES VOYAGEURS

Comment peut-on s'embarquer dans une telle randonnée, à pareille heure

UN MONSIEUR

Sûr! C'est une mauvaise heure. Des brigands vont leur tomber dessus ou quelque chose du même genre...

UN PASSAGER

Que dieu nous garde des brigands ! Et puis, à quoi bon parler de ces choses à la tombée de la nuit?

LA DAME

Ne le croyez pas, tout ça, ce sont des sornettes, il raconte tout ce qui lui passe parla tête!

LE PASSAGER

Je sais bien qu'il présente, néanmoins, ça fait peur à entendre. Il parle, il parle... on l'écoute, on l'écoute, et puis il y s de quoi devenir nerveux...

L'HOMME

Brigands ou pas, il fait sombre - mauvaise heure pour voyager... Quant au cocher, il a l'aie bien mal en point et tout malingre. N'importe quel canasson aurait le dessus! Et puis, de toute évidence, il est déjà saoul, et ses pistolets sont enrayés depuis un bon bout de temps. Si vous les aviez vus ! Plutôt que de tirer, ils risqueraient d'exploser, de lui arracher la main et la figure - et de le rendre infirme pour le restant de sa vie, pauvre homme!

Les policiers discutent entre eux.

SEPTIÈME POLICIER

HUITIÈME POLICIER

Quoi qu'il en soit, il y a là quelque chose de démoniaque.

UN VOYAGEUR

Vous dites n'importe quoi ! J'en ai assez de vous entendre. Dieu punit pour de telles paroles

SEPTIÈME POLICIER

Je parierais que ce n'est pas un homme mais un Diable.

Apparaissent deux enfants, accompagnés de leurs père et mère.

HUITIÈME POLICIER

Et comment est-il habillé?

LE PÈRE

A présent, Mère, bénis tes enfants. Allons, les enfants, approchez de voter mère ; la bénédiction maternelle protège en tous lieux, sur terre comme sur mer.

Le voyageur monte dans la diligence.

LA MÈRE

Que la Sainte Vierge vous protège. N'oubliez pas votre mère ; envoyez-lui ne serait-ce qu'un petit mot.

PREMIER ET SECOND FILS

Et, maintenant, selon l'ancienne coutume paysanne, asseyons-nous une minute avant le départ.

Ils s'asseyent.

Voilà ! à présent, tout est en ordre

NEUVIÈME POLICIER

Alors, non?

DIXIÈME POLICIER

Non!

NEUVIÈME POLICIER

Quoi non?

DIXIÈME POLICIER

Non!

NEUVIÈME POLICIER

Tu ne crois pas que c'est lui?

DIXIÈME POLICIER

Qu'est-ce que tu veux que ça me fasse?

NEUVIÈME POLICIER

Il a tout de même bien fallu qu'un Diable s'en mêle pour que ce chien avale de la vodka ce matin-là?

Pierre Fédorovitch et Ivan Ivanovitch se rencontrent par hasard près de la diligence.

DIXIÈME POLICIER

Ssst! On est en train de boire un verre là-bas...

NEUVIÈME POLICIER

Pourvu qu'avec tout ça, on ne soit pas en retard.

IVAN IVANOVITCH

Bien le bonjour, Pierre Féodorovitch!

PIERRE FÈODOROVITCH

Je souhaite bien le bonjour à mon grand ami et bienfaiteur Ivan Ivanovitch!

IVAN IVANOVITCH

A ce que je vois, vous êtes bien fatigué, c'est votre jambe malade qui vous gêne? Ha! ha! ha! ha! ha!...

PIERRE FÉODOROVITCH Ma jambe! Hi! hi! hi! hi!... je vais vous dire, mon bon ami et bienfaiteur Ivan Ivanovitch: de mon temps, j'ai fait d'autres voyages!

Apparaît une vieille dame noble; des domestiques l'aident à s 'installer dans la diligence.

Ah! je vais vous raconter de quelle manière je me suis introduit dans la propriété d'une belle petite allemande

IVAN IVANOVITCH

Ha! ha! ha! ha

CINQUIÈME POLICIER

Le ton n'est pas à la plaisanterie ici : il se passe des choses diaboliques!

SIXIÈME POLICIER

Oui, pas naturelles. Tiens, laisse-moi donc goûter un peu de tabac.., il est bien bon!

CINQUIÈME POLICIER

Bien bon? un vieux poulet refuserait d'en chiquer!

LA VIEILLE DAME NOBLE

(par la fenêtre)

Je vais vous raconter quelque chose d'extraordinaire - Je vais mourir cet été! Ma mort est déjà venue me rendre visite...

LES DOMESTIQUES

Que dites-vous là, mon Dieu!

LA DAME

Je vous demanderai d'exécuter ma dernière volonté : lorsque je mourrai, enterrez-moi près du porche de l'église, dans une robe grise toute simple, pas celle avec les rayures et les volants - une morte n'a que faire d'une telle robe

LES DOMESTIQUES

Que dites-vous là, mon Dieu! La mort est encore bien loin et déjà vous nous effrayez avec de telles paroles

LA DAME

Non! Non! moi, je sais déjà quand je vais mourir, mais je ne voudrais pas que vous en soyez chagrinés : je suis déjà une petite vieille, j'ai bien assez vécu.., et vous aussi, vous êtes déjà vieux: nous allons nous revoir bientôt dans l'autre monde...

Arrive une marchande de craquelins.

LA MARCHANDE

Craquelins! craquelins! Ils sont fameux! Achetez-en!

NEUVIÈME POLICIER

Joli petit brin de femme!

QUATRIÈME POLICIER

Un morceau de choix!

Elle se rapproche des policiers.

LA MARCHANDE

Ils sont fameux, achetez-en! Achetez-en!

TROISIÈME POLICIER

Et ça, qu'est-ce que c'est? Et ça, qu'est-ce que c'est?

Il la pince.

LA MARCHANDE

Aï! Aï! Aïe!

LES POLICIERS

Ha! ha! ha! ha!

QUATRIÈME POLICIER

(voix de fausset)

Permettez que je goûte un peu!

DIXIÈME POLICIER

Oui, si on la... ha! ha!

CINQUIÈME POLICIER

Joli petit morceau!

HUITIÈME POLICIER

Très, très appétissant!

LA MARCHANDE

Aï! Aï! Aïe

LES POLICIERS

Ha! ha! ha! Rien à faire ! rien à faire... Le cocher se réveille et hurle.

LE COCHER

Allons, allons ! Vite, en voiture !...

Dernières exclamations des voyageurs et des personnes qui les accompagnent :

-Maîtresse, nous conserverons toujours le souvenir des merveilleux instant passés en votre compagnie!

-Adieu, maman, adieu maman!

-Hé, vous! le barbu? où allez-vous? vous voyez bien qu'il y a une dame...

-Mes aïeux! il en est monté de tous les côtés!

-Où est-ce que tu te faufiles? Arrête! On vient de voler un foulard!

LE NEZ

Halte! halte! halte !...

Le cheval, effrayé par son cri, s 'écarte, le Nez tente de le rattraper. Le cocher tire sur le Nez et le rate, tandis que les passagers se ruent hors de la diligence.

LE COCHER

Gardes!

PIERRE FÉDOROVITCH, IVAN IVANOVITCH ET LES DEUX FILS

Qu'est-il arrivé

LA FOULE DES ACCOMPAGNATEURS

Gardes! Que s'est-il passé?

La vieille dame court à la poursuite du Nez, qui trébuche sur l'inspecteur endormi. Celui-ci se réveille en sursaut et siffle.

L'INSPECTEUR

Arrêtez-le ! Arrêtez-le

TOUS

Ah!

LE NEZ

Comment Osez-vous! Je suis fonctionnaire de l'Etat, et d'un très haut rang!

LA VIEILLE DAME

Arrêtez-le

L'INSPECTEUR

Attrapez-le ! Allez les gars, en avant!

LES POLICIERS

Qui? Comment? Une lanterne! Ah, le démon!

LA FOULE DES ACCOMPAGNATEURS

Aïe ! Aïe ! N'ayez crainte, attrapez-le ! Une lanterne

PREMIER POLICIER

N'ayez pas peur, en avant, attrapez-le ! Que craignez-vous donc!

L'INSPECTEUR

En avant, allez, en avant!

Tous entourent le Nez et le frappent sans ménagement!

TOUS

Oui, comme ça! comme ça! comme ça!

frappez! frappez ! frappez

Roué de coups, le Nez reprend son aspect initial.

Attrape ! Attrape

LA VIEILLE DAME

Un nez!

PREMIER POLICIER

L 'inspecteur du quartier enveloppe le nez dans du papier et se retire avec les policiers.

HUITIÈME TABLEAU

Les appartements de Kovalev et de Madame Podtotchine.

L'INSPECTEUR DU QUARTIER

Est-ce bien ici que loge l'assesseur de collège Kovalev!

KOVALEV

Entrez, je suis le major Kovalev.

L'INSPECTEUR

Est-ce vous qui avez perdu votre appendice nasal

KOVALEV

Effectivement!

L'INSPECTEUR

A présent, il est retrouvé!

KOVALEV

Que dites-vous, comment?

L'INSPECTEUR

D'une manière fort bizarre; on l'a rattrapé alors qu'il était entrain de prendre la route! Il avait un passeport en règle au nom d'un haut fonctionnaire, ha! ha! ha! et ce qui est drôle, c'est que moi-même, au début, je l'avais pris pour un homme! ha! ha! ha!

KOVALEV

Où est-il? Où est-il?

L'INSPECTEUR

Mais, fort heureusement, j'avais mes lunettes ! Et alors j'ai immédiatement remarqué qu'il ne s'agissait que d'un nez! Je suis myope, et si vous vous mettez devant moi, je pourrais distinguer votre visage, mais pas votre nez, ni votre barbe...

KOVALEV (avec une impatience croissante)

Où est-il?

L'INSPECTEUR

Ma belle-mère, c'est-à-dire la mère de ma femme, elle non plus, elle n'y voit rien...

KOVALEV

Où est-il? Où est-il? J'y vais immédiatement!

L 'inspecteur sort tranquillement le nez de son emballage.

L'INSPECTEUR

Tranquillisez-vous - comme je savais que vous en aviez besoin, je vous l'ai apporté. Ce qui est curieux, c'est que le principal acteur, dans cette affaire, est un barbier de la rue Voznessenski - un scélérat qui s été remis aux mains de la justice. Depuis bien longtemps, je le soupçonnais d'être un voleur et un ivrogne.., encore ces trois jours derniers, il a chipé dans une boutique tout un lot d'agrafes et de boutons...

L'inspecteur montre à Kovalev son nez.

KOVALEV

Oui, c'est bien lui ! c'est juste, c'est lui Venez que je vous offre une tasse de thé.

L'INSPECTEUR

Merci, ce serait avec plaisir, mais je suis dans l'obligation de refuser, car à présent je dois faire un saut au tribunal de commerce. Une importante hausse vient d'intervenir sur tous les articles... Chez moi, habite ma belle-mère, c'est-à-dire la mère de ma femme, et mes enfants. L'aîné montre des dispositions, mais je manque de moyens pour l'éduquer...

Kovalev lui donne de l'argent.

Mais je manque de moyens pour l'éduquer.

Il lui redonne de l'argent, l'inspecteur sort...

KOVALEV

Oui, c'est bien lui! Et voici le bouton sur le côté gauche! Lui lui ! mon propre nez! Maintenant qu'il est retrouvé, il faut le recoller, le remettre en place, entre les deux joues!

Et si jamais il ne tenait pas

Kovalev essaie de le remettre en place devant le miroir.

Il ne se recolle pas! Catastrophe! Il ne tient pas! Allez, idiot, vas-y! Se peut-il qu'il ne tienne pas? Mon Dieu! et s'il ne tenait pas? Ivan ! Ivan

IVAN

A votre service.

KOVALEV

Va vite

IVAN

Où ça

KOVALEV

Chez le docteur, dis-lui... Allez, reprends ta place, idiot!

Ivan sort.

Rien à faire, rien à faire...

Arrive le docteur.

LE DOCTEUR

Où ça; par ici?

IVAN

Par ici, mon bon monsieur, par ici ! Voilà ce qui est arrivé, c'est inattendu...

KOVALEV

Mon sauveur! Sauvez-moi ! Sauvez-moi ! Le Seigneur vous saura gré d'avoir secouru un pauvre malheureux!

LE DOCTEUR

Comment cela s'est-il passé ?

KOVALEV

Je me suis réveillé d'assez bonne heure et j'ai vu qu'à la place de mon nez, il y avait une surface complètement lisse, stupidement plate.

LE DOCTEUR

Et le reste est en place?

KOVALEV

Ne vous préoccupez pas du reste!

LE DOCTEUR

Bien, bien! Asseyez-vous et tournez la tête par ici.

Le docteur palpe Kovalev à l'endroit du nez.

KOVALEV

Aïe!

LE DOCTEUR

Ce n'est rien. Humm,.. Tournez la tête sur la droite, comme ça... (il palpe à nouveau.) Humm... non, pas possible...

KOVALEV

Quoi?

LE DOCTEUR

Il vaudrait mieux rester comme ça... parce qu'on risquerait de faire pire.

KOVALEV

Je vous en supplie, n'y a-t-il pas un remède ?

LE DOCTEUR

Bien entendu, on pourrait essayer de le recoller, mais je vous préviens que ce sera moins bien pour vous.

KOVALEV

Recollez-le, n'importe comment! Que ce soit raté, mais qu'il tienne ! Je suis prêt à le maintenir avec la main, dans les moments critiques. D'ailleurs, je ne danse pas, donc, je ne risque pas de l'abîmer en faisant un faux mouvement.

Je vous en supplie, recollez-le ! Pour ce qui est de ma reconnaissance, soyez rassuré, je vous donnerai le maximum que permettent mes moyens...

LE DOCTEUR

Croyez bien que je ne soigne jamais pour profiter d'une situation, c'est contraire à mon droit et à mon art; et vraiment, si je me fais payer mes consultations, c'est uniquement pour ne pas vexer les gens par mon refus. Bien sûr, je vous le remettrai bien en place, ce nez, mais je vous assure -parole de praticien! - que ce sera pire que maintenant... Laissez plutôt faire la nature! Lavez fréquemment à l'eau fraîche et vous verrez, vous vous sentirez tout aussi bien sans, qu'avec... Quant à votre nez, je vous conseillerai de le mettre dans un flacon d'alcool ou, encore mieux, d'y ajouter deux cuillerées de vodka très forte et de vinaigre tiède. Ainsi, vous pourrez en tirer une somme rondelette. Je vous le reprendrai moi-même, si le prix est raisonnable...

KOVALEV

Non ! Pour rien au monde je ne le vendrai Je préfèrerais encore le voir pourrir!

LE DOCTEUR

Excusez-moi, je voulais simplement vous être agréable. Mais, que faire? En tout cas, vous avez été témoin de mes efforts.

Le docteur part.

KOVALEV

Allez! reprends ta place, idiot!

IARIJKINE (entrant)

Quelle tête de farceur! Ha ! ha! ha!

KOVALEV

Aïe! Aïe! (apercevant Iarijkine). Se peut-il réellement qu'il ne se recolle pas? Sapristi Non, pas moyen!

IARIJKINE

Et si vous essayiez l'homéopathie ?... Comment, par quelle fatalité, cela a-t-il bien pu arriver?

KOVALEV

La coupable doit être madame Podtotchine; elle désirait que j'épouse sa fille, et moi, je lui ai répondu que j'étais trop jeune, que je devais attendre cinq années encore, pour arriver juste à ma quarante-deuxième année; et pour se venger, elle a dû avoir recours à quelque tour de sorcellerie... Car, il est impensable que mon nez ait été coupé par quelqu'un. Personne n'est entré dans ma chambre. Quant au barbier, Ivan Iakolevitch, il m'a rasé mercredi, or, mon nez était en place tout au long de la journée et même le jeudi... En outre, j'aurais ressenti une vive douleur, j'aurais eu une plaie, qui n'aurait pas pu cicatriser aussi rapidement, et devenir aussi lisse qu'une crêpe...

IARIJKINE

Sale affaire, très sale affaire

KOVALEV

Dois-je m'adresser aux tribunaux? ou me rendre chez elle et lui régler son compte moi-même?

IARIJKINE

Peut-être consentira-t-elle à vous rendre à qui de droit sans histoires, non? Ecrivez-lui: si le nez ne revient pas en place... et ainsi de suite...

Kovalev s'assied pour écrire.

Chère Madame Pélagie Grigorievna...

L 'autre partie de la scène s'éclaire, découvrant madame Podtotchine et sa fille, tandis que Kovalev et Iarijkine disparaissent dans l'ombre. La fille interroge les cartes.

LA FILLE

Encore une route - Un roi de carreau à l'horizon - Des larmes - A gauche, un roi de trèfle s'affaire, mais il est gêné par une personne malfaisante...

MADAME PODTOTCHINE

Et qui crois-tu est ce roi de trèfle?

LA FILLE

Je ne sais pas, je ne sais pas...

MADAME PODTOTCHINE

Platon Kousmitch Kovalev!

LA FILLE

Ah, non! sûrement pas. Je parierais n'importe quoi que ce n'est pas lui.

MADAME PODTOTCHINE

Allons, ne discute pas - il n'y a pas d'autre roi de trèfle...

LA FILLE

Non! non! non...

Entre Ivan, porteur d'une lettre.

IVAN

Ai-je bien l'honneur de m'adresser à Madame Podtotchine, Pélagie Grigorievna?

LA FILLE

Ah! comme on sent l'approche du printemps!

MADAME PODTOTCHINE

En effet!

IVAN

J'apporte une lettre!

Madame Podtotchine prend la lettre d'Ivan et écrit une réponse qu'elle lui remet.

LA FILLE

Mon coeur palpite, comme si j'attendais toujours quelqu'un - mes oreilles bourdonnent - se peut-il que je reste sourde à tous ces appels? Ah, non!

MADAME PODTOTCHINE

C'est Kovalev qui écrit.

Madame Podtotchine s'approche de sa fille et toutes deux lisent la lettre de Kovalev.

La FILLE

Hein ? hein ? Chère Madame Pélagie Grigorievna! Votre étrange attitude m'est incompréhensible... Soyez assurée qu'en agissant de la sorte, vous ne parviendrez pas à me faire épouser votre fille. Croyez bien que je sais exactement ce qui est arrivé à mon nez, ainsi que la manière dont vous avez été, dans cette affaire, les principaux artisans. Son départ soudain, de sa place naturelle...

La première partie de la scènes 'éclaire à nouveau; Kovalev et Iarijkine lisent la réponse de madame Podtotchine.

IVAN

Voici la réponse.

KOVALEV

Donne! Donne!

IARIJKINE

Cher Monsieur Platon Kouzmitch. J'ai été extrêmement surprise de votre lettre. Je vous l'avoue très franchement, je ne m'attendais nullement à de tels reproches et de tels soupçons de votre part...

MADAME PODTOTCHINE ET SA FILLE

... sa fuite, déguisé en uniforme, puis, sous son aspect véritable, ne sont autres que le résultat d'actes de sorcellerie, perpétrés par vous ou par quelque autre personne qui s'adonne à ce genre de pratiques, qui vous sont chères...

KOVALEV

... sachez que le fonctionnaire auquel vous faites allusion n'a jamais été reçu dans ma maison, ni déguisé, ni sous son aspect véritable. Philippe Podtantchinov, cela est vrai, est venu quelquefois, mais bien qu'il convoitât la main de ma fille et qu'il fût un parfait honnête homme, d'une grande instruction, je ne lui ai jamais laissé entrevoir le moindre espoir.

MADAME PODTOTCHINE ET SA FILLE

Si le nez susnommé ne revenait pas aujourd'hui même à sa place, alors, je me verrais dans l'obligation de remettre l'affaire entre les mains de la justice. Avec tout le respect que je vous porte, votre humble serviteur Platon Kovalev.

IARIJKINE

Vous faites allusion au nez. Si vous voulez signifier par cela qu'il était dans mes intentions de vous mener par le bout du nez, c'est-à-dire de vous refuser la main de ma fille ; eh bien, je suis surprise que vous soyez le premier à en parler, sachant pertinemment que mes intentions sont toutes contraires, et que, si dès à présent, vous faisiez votre demande, je vous accorderais satisfaction.., puisque cela a toujours correspondu à mon désir le plus vif.

Dans cet espoir, je reste votre dévouée Pélagie Podiotchine.

KOVALEV

Non, elle n'est pas coupable, c'est sûr.

IARIJKINE

Oui, c'est impossible!

KOVALEV

Une personne coupable n'écrirait pas de cette manière.

IARIJKINE

Seul le Diable pourrait s'y retrouver.

INTERMÈDE

Un homme sort des coulisses; il est plongé dans son journal. D'autres le suivent..

LES GENS

Le nez du major Kovalev se promène par ici... - Permettez-moi de vous dire que je ne comprends pas grand-chose à cette affaire... Où ça? où ça ? - Tiens, je n'étais pas au courant.., et où est-il, je ne vois pas - Où est-il? Où est-il ? Je ne vois rien! - C'est incroyable, tout ce qui peut arriver en ce bas-monde! et où est-il, ce nez ? Où peut-il bien être, je ne vois pas... - C'est tout de même une histoire bizarre, dans le genre des tables tournantes, cette histoire de nez du major Kovalev! - Où peut-il bien être? Le voici! le voici! regardez - Où ça? Oui, c'est lui! - Où ça? Où ça? Je ne vois rien! Où? - Quelle aventure - Montrez-nous le nez ! le voici! le voici! - Regardez! regardez! - Oui, c'est lui, regardez, il vient, il vient! - Où ça? où ça? - Lequel? - Celui avec le journal

UN VIEILLARD

Montrez-moi, s'il vous plaît, que je jette un oeil...

LES GENS

Où est-il? Là, avec le joumal!

- C'est lui, c'est lui, regardez

- Où est-il, Où est-il?

- Oui, c'est lui, c'est lui!

LE VIEILLARD

Qu'et-ce qui vous prend - Sapristi! mais ce n'est pas lui

LES GENS

Pas lui! pas lui!

UN HOMME

Tout ça, c'est une histoire inventée, vous comprenez, une histoire inventée...

LES GENS

Alors, c'est lui ? Lui ? Le nez du major Kovalev.

UN AUTRE HOMME

C'est tout de même fantastique ce qu'on arrive à faire avec le progrès.

UN TROISIÈME

Progrès? Progrès? Où est le progrès là-dedans! Sapristi!

UN QUATRIÈME

C'est tout de même curieux; rendez-vous compte: on raconte qu'à trois heures très exactement, il se promène dans la rue!

LES GENS

Où est-il? Où est-il? Où? Où? Ah! Montrez-le nous! montrez-le nous !

PREMIER HOMME

Messieurs. le nez se trouve dans le magasin des officiers!

TOUS

Où ça? où ça? Dans le magasin des officiers !...

Le rideau se lève, découvrant le fond de la scène; il y a foule devant le magasin.

PREMIER CHOEUR

Où est-il, où est-il?

DEUXIÈME CHOEUR

Où est le nez?

Devant la foule, un mercanti propose aux gens de les faire monter sur des escabeaux pour mieux voir.

LA FOULE

Où est-il, où est-il? Le voici ! regardez! Il est là ! Où ? Derrière la vitrine, dans le magasin!

LE MERCANTI

Je loue des escabeaux, de merveilleux escabeaux! des escabeaux à quatre-vingts kopecks, à quatre-vingts kopecks! Qui veut monter?

UN GRADÉ

Permettez que je regarde!

UNE VOIX FÉMININE

Aïe ! où essaies-tu de te faufiler, sans-gêne

UNE VOIX MASCULINE

Pourquoi tu te bagarres, effrontée

UNE PARTIE DES GENS

Où est-il? Où est-il? Regardez! regardez!

L'AUTRE PARTIE

Dans le magasin, derrière la vitrine ! Ha ! ha ha! Regardez

Le gradé monte sur un banc.

Regardez! regardez

LE GRADÉ

Un tricot, un vulgaire tricot, et pas de nez

LA FOULE

Un tri... Ha! ha! ha! Et pas de nez!

PREMIER HOMME

Je le disais bien ! un tricot

QUATRIÈME HOMME

Comment peut-on déranger les gens pour de telles balivernes!

DEUXIÈME HOMME

Tout ça, c'est de la foutaise ! foutaise ! foutaise...

LA FOULE

Pas de nez - mais un vulgaire tricot!

DEUXIÈME HOMME

Messieurs-dames, le nez se promène dans le jardin d'été!

LA FOULE

Où ça? où ça?

-Je disais bien qu'il n'était pas sur la Perspective Nevski

- Au jardin d'été, vite! vite! Tous se mettent à courir.

UN DANDY

Michel, tu y vas?

SECOND DANDY

Oui!

PREMIER DANDY

Moi aussi!

UNE VOIX ANONYME

Je vais aller y jeter un oeil

TROISIÈME ÉTUDIANT

Tu es là? Allons voir!

QUATRIÈME ÉTUDIANT

Voir le nez du Major Kovalev?

LES ÉTUDIANTS

Oui, il est au jardin d'été!

- Courons voir!

- Il faut y aller!

- Au plus vite!

UNE DAME RESPECTABLE ACCOMPAGNÉE DE SES DEUX ENFANTS

Maman, maman, montre-nous le nez!

- Tout de suite, les enfants, tout de suite. Allons vite au jardin d'été!

On découvre le jardin d'été. Sur la route, devant une boutique sordide:

LA FOULE

C'est ici que se promène le nez du Major Kovalev!

Sottises ! Tout le monde sait que c'est au jardin d'éte'!

Ah! Montrez-le nous! Montrez-le nous!

Où est-il? Où est-il

A travers la foule, le Khan Khozrev-Mirza tente de se frayer un passage dans une chaise à porteurs que soutiennent des eunuques.

LES EUNUQUES

Allons, bonnes gens, laissez donc passer Khozrev-Mirza!

LA FOULE

Où est-il? Le voici! Regardez!

LES EUNUQUES

Laissez passer: Khozrev-Mirza voudrait regarder! S'il vous plaît, laissez passer Khozrev-Mirza, laissez passer! Khozrev-Mirza voudrait regarder! Laissez regarder Khozrev-Mirza!

KHOZREV-MIRZA (en aparté) Je ne vois rien!

(A haute Voix): Vraiment, c'est incroyable! Comment se fait-il que le nez se promène tout seul dans le jardin d'été ! Quel phénomène sensationnel Réellement, étonnante fantaisie de la nature! Extrêmement intéressant!

LES EUNUQUES

Bonnes gens, s'il vous plaît, Khozrev-Mirza voudrait rentrer, laissez-le passer; il l'a vu et à présent, il désire rentrer.

LA FOULE

Khozrev-Mirza l'a vu! Nous aussi, il faut que nous le voyions ! Où est-il? Montrez-nous le nez? Nous aussi, nous voulons le voir! Le voici ! Non, ce n'est pas lui! Si, le voici...

Arrive un détachement de police.

LA FOULE

Où est-il? Où est-il?

Des pompiers arrivent et arrosent la foule.

ÉPILOGUE

NEUVIÈME TABLEAU

L'appartement de Kovalev. Kovalev saute du lit, tenant son nez.

KOVALEV

C'est lui, c'est lui! Oui, certes. C'est lui Mon nez à sa place, entre les deux jours! Ivan! Ivan!

Ivan entre.

IVAN

Vous avez appelé, Monsieur?

KOVALEV

Regarde, Ivan, je crois que j'ai un bouton sur le nez?

(En aparté): Pourvu qu'il ne dise pas: Non seulement il n'y a pas de bouton, mais pas davantage de nez!

IVAN

Non, rien, Monsieur.

KOVALEV

Quoi rien ?

IVAN

Pas de bouton, le nez est net !

KOVALEV

Parfait, parfait (s'adressant au Nez) Et toi, hein? Faux-jeton!

IVAN

Voyez ça, comme le maître danse Kovalev danse. Entre Ivan Iakovlcrsitch.

KOVALEV

Ah, c'est toi! Avoue, tes mains sont-elles propres?

IVAN IAKOVLEVITCH

Propres

KO VALE V

Tu mens...

IVAN IAKOVLEVITCH

Parole d'honneur, propres.

KOVALEV

Allez ! (il s'assied pour se faire raser)

IVAN IAKOVLEVITCH

De l'eau! de l'eau!

Ivan apporte de l'eau. Montrant le Nez:

IVAN

Ah, et celui-là, qu'est-ce qu'on en fait? Si on le... Tout de même, quand on y pense! Kovalev et Ivan Iakovlevitch se regardent et rient.

KOVALEV

Comme d'habitude, tes mains empestent

IVAN IAKOVLEVITCH

Mais pourquoi voulez-vous qu'elles empestent?

KOVALEV

Je n'en sais rien, mon brave, ce qui est sûr, c'est qu'elles empestent...

Ivan Iakovlevitch prend Kovalev par le nez. Hé là! Hé là! Fais attention!

DIXIÈME TABLEAU

La perspective Nevski. Kovalev flâne, rencontre des connaissances...

PREMIÈRE CONNAISSANCE Bonjour, Platon Kouzmitch!

KOVALEV

Bonjour! (en lui-même) Le nez est en place! Bonjour, Stéphane Lazarevitch!

DEUXIÈME CONNAISSANCE

Je vous souhaite bien le bonjour, Platon Kouzmitch!

KOVALEV

Il est en place, il est en place... Si le Major ne pouffe pas de rire en me voyant, ce sera la preuve irréfutable que tout est en ordre.

TROISIÈME CONNAISSANCE...

Ah! Quand on parle du loup, on en voit la queue!

KOVALEV

Ah, toi! je te connais bien! Une vraie teigne ! Ça va bien! Ah oui, ça va bien

MADAME PODTOTCHINE ET SA FILLE

Platon Kouzmitch... Ha! ha! ha! ha!

KOVALEV

Très chère madame Pélagie Gngorievna, Mademoiselle... Ha! ha !... (11 raconte une anecdote.) En voici une bien bonne: il était parti en mission depuis trois ans; il arrive chez lui. Sa femme vient à sa rencontre toute éperdue de joie, elle tient un enfant par la main. Bonjour! - Bonjour! D'où vient cet enfant? - C'est le Bon Dieu ? Tu parles ! Et il lui bourre les côtes : il avait oublié que l'enfant était de lui. D'ailleurs, celui-ci ressemble comme deux gouttes d'eau... Ha! ha! ha!

LA FILLE

Hi! hi! hi! hi!

MADAME PODTOTCHINE

Platon Kouzmitch, accepteriez-vous une invitation à déjeuner pour demain ? (en secret) Et si vous désiriez vous fiancer à ma fille, je vous donnerais satisfaction.

Kovalev s'incline respectueusement

KOVALEV (montrant le poing)

Voilà bien la race féminine, race de volatiles ! Eh bien non ! De toute façon je n'épouserai pas votre fille ! C'est tellement plus simple "par amour". (Il s'adresse à une marchande). Ecoute, ma colombe, viens donc me voir chez moi... Tu n'auras qu'à demander : Où habite le Major Kovalev ? Chacun saura te répondre. Hum... HUm... (S'éloignant) Mon adorée... ma toute belle...

Il disparaît.