La Condition Humaine
Début de l'oeuvre.
21 mars 1927.
Minuit et demi.
Tchen tenterait-il de lever la moustiquaire ? Frapperait-il au travers ? L'angoisse lui tordait l'estomac ; il connaissait sa propre fermeté, mais n'était capable en cet instant que d'y songer avec hébétude, fasciné par ce tas de mousseline blanche qui tombait du plafond sur un corps moins visible qu'une ombre, et d'où sortait seulement ce pied à demi incliné par le sommeil, vivant quand même - de la chair d'homme. La seule lumière venait du building voisin : un grand rectangle d'électricité pâle, coupé par les barreaux de la fenêtre dont l'un rayait le lit juste au-dessous du pied comme pour en accentuer le volume et la vie. Quatre ou cinq klaxons grincèrent à la fois. Découvert ? Combattre, combattre des ennemis qui se défendent, des ennemis éveillés !
La vague de vacarme retomba : quelque embarras de voitures (il y avait encore des embarras de voitures là-bas, dans le monde des hommes...). Il se retrouva en face de la tache molle de la mousseline et du rectangle de lumière, immobiles dans cette nuit où le temps n'existait plus.
Il se répétait que cet homme devait mourir. Bêtement : car il savait qu'il le tuerait. Pris ou non, exécuté ou non, peu importait. Rien n'existait que ce pied, cet homme qu'il devait frapper sans qu'il se défendît - car, s'il se défendait, il appellerait.
Explication de texte
Introduction
Présentation très brève : date de parution, contenu, très brièvement. Situation du passage : première page : c'est important : premier contact du lecteur avec le livre et avec l'auteur. Axe principal : le modernisme de cette page.
Plan :
1. apparence du reportage
2. importance des contrastes
3. point de vue de Tchen
1. Apparence du reportage
a) précision extrême des date et heure
b) style assez abrupt : phrases assez courtes, nerveuses ; présence de phrases nominales ; peu de subordonnées : Malraux ne fait pas de littérature !
c) Pas de description en préambule, mais entre dans le vif du sujet tout de suite : le meurtre (l'instant qui précède le meurtre).
2. Importance des contrastes
a) ombre et lumière : corps sombre et mousseline blanche ; chambre obscure et building voisin allumé : lumière artificielle de la vie moderne.
b) silence et bruit : silence du dormeur ; silence apparent de Tchen, qui, en fait, réfléchit ; quelques klaxons : bruits de la vie moderne.
c) immobilité et mouvement : immobilité du dormeur ; immobilité apparente de Tchen, qui est torturé intérieurement ; le dormeur est quasiment mort ; Tchen est très vivant, mais intérieurement.
3. Le point de vue de Tchen
a) focalisation interne : discours indirect libre ; vocabulaire : "songeait", "savait", "il se répétait" : le mécanisme de l'angoisse vu par le personnage lui-même.
b) procédé cinématographique : découpage d'un plan unique : la caméra est braquée sur Tchen et ne voit que ce qui l'intéresse : le pied, la mousseline, le rectangle de lumière. Les bruits sont extérieurs, mais le champ visuel reste seulement intérieur. Disproportion volontaire du pied, seule partie du corps perçue, parce qu'elle seule dépasse.
Conclusion
Séquence capitale pour Tchen, parce qu'il va progressivement se découvrir et découvrir son goût pour le meurtre. Page où l'on découvre la manière d'écrire de Malraux. Scène où apparaissent quelques uns des thèmes récurrents du livre : celui de la nuit, de la mort, de la solitude et du dépassement de soi (ici, par le meurtre), inhérents au roman.