La Condition Humaine

page 54-55, édition Folio

 

L'essentiel, ce qui le troublait jusqu'à l'angoisse, c'est qu'il était tout à coup séparé d'elle, non par la haine - bien qu'il y eût de la haine en lui - non par la jalousie (ou bien la jalousie était-elle précisément cela ?) ; par un sentiment sans nom, aussi destructeur que le temps ou la mort : il ne la retrouvait pas. Il avait rouvert les yeux ; quel être humain était ce corps sportif et familier, ce profil perdu : un oeil long, partant de la tempe, enfoncé entre le front dégagé et la pommette. Celle qui venait de coucher ? Mais n'était-ce pas aussi celle qui supportait ses faiblesses, ses douleurs, ses irritations, celle qui avait soigné avec lui ses camarades blessés, veillé avec lui ses amis morts... La douceur de sa voix, encore dans l'air... On n'oublie pas ce qu'on veut. Pourtant ce corps reprenait le mystère poignant de l'être connu transformé tout à coup, - du muet, de l'aveugle, du fou. Et c'était une femme; Pas une espèce d'homme. Autre chose...

Elle lui échappait complètement. Et, à cause de cela peut-être, l'appel enragé d'un contact intense avec elle l'aveuglait, quel qu'il fût, épouvante, cris, coups. Il se leva, s'approcha d'elle. Il savait qu'il était dans un état de crise, que demain peut-être il ne comprendrait plus rien à ce qu'il éprouvait, mais il était en face d'elle comme d'une agonie ; et comme vers une agonie, l'instinct le jetait vers elle : toucher, palper, retenir ceux qui vous quittent, s'accrocher à eux... Avec quelle angoisse elle le regardait, arrêté à deux pas d'elle... La révélation de ce qu'il voulait tomba enfin sur lui ; coucher avec elle, se réfugier là contre ce vertige dans lequel il la perdait tout entière ; ils n'avaient pas à se connaître quand ils employaient toutes leurs forces à serre leurs bras sur leurs corps.

 

 

Explication de texte

 

Introduction

Situation : vers la fin de la première partie ; après le meurtre du marchand d'armes et le rassemblement des hommes de la section ; sorte de contrepoint : vie privée de Kyo et interrogation personnelle, en dehors du contexte politique.

 

Thème central : la blessure amoureuse et les interrogations qui en découlent.

 

Plan

1. la méconnaissance de soi et de l'autre.

2. le discours amoureux.

 

 

1. La méconnaissance de soi et de l'autre

 

a). incapacité à définir ce qu'il éprouve : le définit seulement négativement: haine, jalousie. Beaucoup d'interrogations, de points de suspension, de contradictions (pourtant, mais).

 

b). portrait ambivalent de May : capable de dévouement comme de trahison : il ne la connaît pas. Corps à la fois connu et mystérieux (mystère). Inconnu du sexe opposé : "c'était une femme".

 

c). D'où l'impression d'incommunicabilité : "elle lui échappait complètement" ; "il la perdait tout entière". Séparation reflétée par la référence "du muet, de l'aveugle, du fou". "Arrêté à deux pas d'elle" : comme Orphée et Eurydice.

 

 

2. Le discours amoureux

volonté de conjurer l'étrangeté de la femme aimée en recréant un espace de connivence amoureuse.

 

a). Scrute attentivement le visage de May et son corps : "corps sportif... pommette". Veut se réapproprier son corps en "rouvrant les yeux". Douceur de l'évocation de la voix : phrase nominale.

 

b). Souvenir des épreuves partagées : phrase au rythme ternaire, cadence mineure (rythme décroissant). "Mais n'était-ce pas... morts".

 

c). Aveu de l'amour qui le prend tout entier : verbes forts : "jeter", "s'accrocher". Intensité du sentiment : "contact intense", "épouvante, cris, coups". Verbes de sensation : "toucher, palper, retenir", "coucher" : verbe dépréciatif en soi, mais ici : "avec elle" : reprend tout son sens.

 

 

Conclusion

Figure du couple qui s'oppose à l'idée de solitude de l'être humain, si présente dans le roman, même si le couple est déchiré. Kyo ne trouvera pas la réponse à sa question qui porte sur la connaissance : la seule réponse est celle de ce qu'il veut faire et non une réponse sur ce qu'il ne connaissait pas.

 

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