La Condition Humaine

page 121-122, édition Folio

 

Il la rejoignit au lit. Les caresses donnaient à Valérique une expression fermée qu'il voulut voir se transformer. Il appelait l'autre expression avec trop de passion pour ne pas espérer que la volupté la fixerait sur le visage de Valérie, croyant qu'il détruisait un masque, et que ce qu'elle avait de plus profond, de plus secret, était nécessairement ce qu'il préférait en elle : il n'avait jamais couché avec elle que dans l'ombre. Mais à peine, de la main, écartait-il doucement ses jambes qu'elle éteignit. Il ralluma.

Il avait cherché l'interrupteur à tâtons, et elle crut à une méprise ; elle éteignit à nouveau. Il ralluma aussitôt. Les nerfs très sensibles, elle se sentit, à la fois, tout près du rire et de la colère ; mais elle rencontra son regard. Il avait écarté l'interrupteur, et elle fut certaine qu'il attendait le plus clair de son plaisir de la transformation sensuelle de ses traits. Elle savait qu'elle n'était vraiment dominée par sa sexualité qu'au début d'une liaison, et dans la surprise ; lorsqu'elle sentit qu'elle ne retrouvait pas l'interrupteur, la tiédeur qu'elle connaissait la saisit, monta le long du torse jusqu'aux pointes de ses seins, jusqu'à ses lèvres dont elle devina, au regard de Ferral qu'elles se gonflaient insensiblement. Elle choisit cette tiédeur et, le serrant contre elle, plongea à longues pulsations loin d'une grève où elle savait que serait rejetée tout à l'heure, avec elle-même, la résolution de ne pas lui pardonner.

Valérie dormait. La régulière respiration et le délassement du sommeil gonflaient ses lèvres avec douceur, et aussi avec l'expression perdue que lui donnait la jouissance. "Un être humain, pensa Ferral, une vie individuelle, isolée, unique, comme la mienne..." Il s'imagina elle, habitant son corps, éprouvant à sa place cette jouissance qu'il ne pouvait ressentir que comme une humiliation. "C'est idiot ; elle se sent en fonction de son sexe comme moi en fonction du mien, ni plus ni moins. Elle se sent comme un noeud de désirs, de tristesse, d'orgueil, comme une destinée... De toute évidence." Mais pas en ce moment : le sommeil et ses lèvres la livraient à une sensualité parfaite, comme si elle eût accepté de n'être plus un être vivant et libre, mais seulement cette expression de reconnaissance d'une conquête physique. Le grand silence de la nuit chinoise, avec son odeur de camphre et de feuilles, endormi lui aussi jusqu'au Pacifique, la recouvrait, hors du temps : pas un navire n'appelait ; plus un coup de fusil. Elle n'entraînait pas dans son sommeil des souvenirs et des espoirs qu'il ne posséderait jamais : elle n'était rien que l'autre pôle de son propre plaisir. Jamais elle n'avait vécu : elle n'avait jamais été une petite fille.

Le canon, de nouveau : le train blindé recommençait à tirer.

 

 

 

Explication de texte

 

Introduction

Situation : Ferral a négocié avec le Kuomintang ; rejoint Valérie, grande couturière très riche. Ferral a l'habitude de dominer tout le monde ; nous le voyons dans sa vie privée.

 

Thème général : l'échec d'une relation

 

Plan

1. la lutte entre l'homme et la femme

2. définition des relations humaines en général

 

 

1. la lutte entre Ferral et Valérie

 

a) le jeu des pronoms personnels : "il" et "elle" tantôt objet, tantôt sujet.

b) le symbole de la lumière : obstacle ou aide selon les personnages.

c) la volonté d'humilier en Ferral qui semble gagner et gagne la première manche (la lumière reste allumée) mais perdra la guerre (déjà par le sommeil de Valérie qui lui échappe alors totalement et ensuite par l'épisode des oiseaux).

 

 

2. l'échec des relations humaines

 

a). solitude et incompréhension vécues par Valérie : "elle crut à une méprise" ; n'éprouve pas d'amour ; sensualité seulement. Solitude dans le désir de vengeance.

b) même solitude et impression d'incompréhension de la part de Ferral qui finalement se sent dépossédé durant le sommeil de Valérie. "une vie individuelle" ; se rend compte que la conquête n'a été que physique, et pour cette raison acceptée par Valérie. Complicité entre Valérie et la nature (protection du Pacifique qui la "recouvre").

c) de façon générale, "on ne fait l'amour qu'avec soi" (page 232) ; échec général : le silence ! Valérie est une femme, lui est un homme : incompréhension essentielle entre les sexes : "elle se sent en fonction de son sexe..." ; "des souvenirs et des espoirs qu'il ne posséderait jamais".

 

 

Conclusion

 

Sur le plan romanesque : Ferral perd une première guerre, d'ordre privé ; il perdra une guerre sur le plan politique à la fin du roman.

Sur le plan philosophique : vision très pessimiste des relations de couple ; Kyo et May ressentaient encore une certaine complicité ; ici, on a l'impression d'un mur total non seulement entre les personnages, mais entre chaque homme et chaque femme.

 

 

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