La Condition Humaine

page 235-236, édition Folio

 

Il revint à lui quelques secondes plus tard : il n'avait ni senti ni entendu le craquement d'os qu'il attendait, il avait sombré dans un globe éblouissant. Plus de veste. De sa main droite il tenait un morceau de capot plein de boue ou de sang. À quelques mètres un amas de débris rouges, une surface de verre pilé où brillait un dernier reflet de lumière, des... déjà il ne distinguait plus rien : il prenait conscience de la douleur, qui fut en moins d'une seconde au-delà de la conscience. Il ne voyait plus clair. Il sentait pourtant que la place était encore déserte ; les policiers craignaient-ils une seconde bombe ? Il souffrait de toute sa chair, d'une souffrance pas même localisable : il n'était plus que souffrance. On approchait. Il se souvint qu'il devait prendre son revolver. Il tenta d'atteindre sa poche de pantalon. Plus de poche, plus de pantalon, plus de jambe : de la chair hachée. L'autre revolver, dans la poche de sa chemise. Le bouton avait sauté. Il saisit l'arme par le canon, la retourna sans savoir comment, tira d'instinct le cran d'arrêt avec son pouce. Il ouvrit enfin les yeux. Tout tournait, d'une façon lente et invincible, selon un très grand cercle, et pourtant rien n'existait que la douleur. Un policier était tout près. Tchen voulut demander si Chang-Kaï-Shek était mort, mais il voulait cela dans un autre monde ; dans ce monde-ci, cette mort même lui était indifférente.

De toute sa force, le policier le retourna d'un coup de pied dans les côtes. Tchen hurla, tira en avant, au hasard, et la secousse rendit plus intense encore cette douleur qu'il croyait sans fond; Il allait s'évanouir ou mourir. Il fit le plus terrible effort de sa vie, parvint à introduire dans sa bouche le canon du revolver. Prévoyant la nouvelle secousse, plus douloureuse encore que la précédente, il ne bougeait plus; Un furieux coup de talon d'un autre policier crispa tous ses muscles : il tira sans s'en apercevoir.

 

 

Explication de texte

 

 

Introduction

Situation : après une première tentative manquée par le groupe, Tchen agit seul. Agit contrairement à l'ordre donné par le parti.

 

Thème central : de l'inhumain au surhumain

 

Plan

1. la douleur insoutenable

2. une scène et un personnage surhumains

 

 

1. La douleur insoutenable

a). gradation dans la mise en scène de l'agonie : plus de veste... plus de poche.. un corps qui a explosé sans qu'il s'en rende d'abord compte.

 

b). Une agonie en direct : focalisation interne presque jusqu'au bout (dernière phrase : le narrateur parle). Alternance de phrases courtes, voire elliptiques, et d'autres plus longues : "A quelques mètres..."

 

c). Intensité insoutenable de la douleur : champ lexical de la douleur ; la perception du corps n'est plus possible : "pas même localisable". L'intensité semble s'accroître indéfiniment : "plus intense encore", "plus douloureuse encore que la précédente".

 

2. Une scène et un personnage surhumains

a). Le récit aurait pu se conclure immédiatement après le choc contre l'auto, avec la mort immédiate de Tchen : effet de ralenti : une mort héroïque. Aller-retour sans cesse entre le monde inconscient et le monde conscient : "il avait sombré", "il prenait conscience" ; "il allait s'évanouir", "il fit le plus terrible effort de sa vie".

 

b). Résistance et courage surhumains de Tchen : joie extatique de Tchen lorsqu'il s'est jeté sous la voiture. Malgré toutes les mutilations de son corps, il reste sujet de verbes d'action : atteindre, saisir... Perd sa dimension humaine, puisqu'il n'a plus d'espace corporel : n'est "plus que souffrance".

 

c). Ultime défi avant de mourir : meurt dans l'action, en utilisant les coups du policier : une volonté égale à celle des géants antiques (comme Prométhée).

 

 

Conclusion

 

Tchen devient un martyr de la révolution, mais en même temps, son geste est parfaitement inutile : Chang Kaï Shek n'était pas dans la voiture. Une mort solitaire également, loin des siens et même en contradiction avec les ordres du parti : une mort absurde.

 

[Retour au sommaire de Vitellus]