La Condition Humaine

page 309-310, édition Folio

 

Katow se sentit abandonné. Il se retourna sur le ventre et attendit. Le tremblement de ses épaules ne cessait pas.

Au milieu de la nuit, l'officier revint; Dans un chahut d'armes heurtées, six soldats s'approchèrent des condamnés. Tous les prisonniers s'étaient réveillés. Le nouveau fanal, lui aussi, ne montrait que de longues formes confuses - des tombes dans la terre retournée, déjà - et quelques reflets sur des yeux. Katow était parvenu à se dresser. Celui qui commandait l'escorte prit le bras de Kyo, en sentit la raideur, saisit aussitôt Souen ; celui-là aussi était raide; Une rumeur se propageait, des premiers rangs des prisonniers aux derniers. Le chef d'escorte prit par le pied une jambe du premier, puis du second : elles retombèrent, raides. Il appela l'officier. Celui-ci fit les mêmes gestes. Parmi les prisonniers, la rumeur grossissait. L'officier regarda Katow :

- Morts ?

Pourquoi répondre ?

- Isolez les six prisonniers les plus proches !

- Inutile, répondit Katow : c'est moi qui leur ai donné le cyanure.

L'officier hésita :

- Et vous ? demanda-t-il enfin.

- Il n'y en avait que pour deux, répondit Katow avec une joie profonde.

"Je vais recevoir un coup de crosse dans la figure", pensa-t-il.

La rumeur des prisonniers était devenue presque une clameur.

- Marchons, dit seulement l'officier.

Katow n'oubliait pas qu'il avait été déjà condamné à mort, qu'il avait vu les mitrailleuses braquées sur lui, les avait entendues tirer... "Dès que je serai dehors, je vais essayer d'en étrangler un, et de laisser mes mains assez longtemps serrées pour qu'ils soient obligés de me tuer. Ils me brûleront, mais mort". À l'instant même, un des soldats le prit à bras-le-corps, tandis qu'un autre ramenait ses mains derrière son dos et les attachait. "Les petits auront eu de la veine, pensa-t-il. Allons ! supposons que je sois mort dans un incendie". Il commença à marcher; Le silence retomba, comme une trappe, malgré les gémissements. Comme naguère sur le mur blanc, le fanal projeta l'ombre maintenant très noire de Katow sur les grandes fenêtres nocturnes ; il marchait pesamment, d'une jambe sur l'autre, arrêté par ses blessures ; lorsque son balancement se rapprochait du fanal, la silhouette de sa tête se perdait au plafond. Toute l'obscurité de la salle était vivante, et le suivait du regard pas à pas. Le silence était devenu tel que le sol résonnait chaque fois qu'il le touchait lourdement du pied ; toutes les têtes, battant de haut en bas, suivaient le rythme de sa marche, avec amour, avec effroi, avec résignation, comme si, malgré les mouvements semblables, chacun se fût dévoilé en suivant ce départ cahotant. Tous restèrent la tête levée : la porte se refermait.

Un bruit de respirations profondes, le même que celui du sommeil, commença à monter du sol : respirant par le nez, les mâchoires collées par l'angoisse, immobiles maintenant, tous ceux qui n'étaient pas encore morts attendaient le sifflet.

 

 

 

Explication de texte

 

 

Introduction

Situation : deux cents communistes attendent leur exécution. Kyo vient de se suicider ; Katow, lui, a fait don de son cyanure à deux jeunes terrorisés. Thème central : la marche vers la mort.

 

Plan

1. Les éléments attestant la présence de la mort

2. l'héroïsme de Katow

 

 

1. les éléments attestant la présence de la mort

a) contraste entre ombre et lumière : l'ombre protectrice et la lumière menaçante ; pourtant, la nuit est aussi symbole de mort.

 

b) contraste entre silence et bruit : au début, le bruit est celui de la menace et de la mort, et le silence celui de la protection et de la solidarité ; par la suite, le murmure des prisonniers accompagne Katow ; le bruit des respirations est le symbole de la vie, mais le sifflet est celui de la mort atroce qui attend les prisonniers.

 

c) contraste entre l'effet de masse des prisonniers, tous à terre, et la personne de Katow, seul à se mettre debout : c'est celui qui va mourir qui se lève. (transition facile vers la deuxième partie)

 

 

2. l'héroïsme de Katow

 

a) l'humanisme du personnage : le don du cyanure qui précède l'extrait ; Katow connaît pourtant l'horreur de la situation pour l'avoir vécue avant.

 

b) un personnage tragique : Katow lutte contre son destin, qu'il sait pourtant inéluctable : cherche à tuer (inutilement) un soldat, puis essaie de trouver un moyen de lutter grâce à son imagination : élimination du bourreau en pensée.

 

c) un personnage "debout" : il provoque l'autorité en parlant et quitte la salle debout, devant tous les autres prisonniers couchés.

 

 

Conclusion

 

Une des scènes les plus célèbres de ce roman. On peut la comparer à celle de la mort de Tchen : ici, communion avec les autres prisonniers : la mort de Katow semble avoir davantage de sens : elle n'est pas une mort solitaire, mais une mort presque christique (en écho du sacrifice du Christ).

 

 

[Retour au sommaire de Vitellus]