LA CHUTE : UNE CONFESSION ?

 

Introduction

 

Clamence : juge-pénitent : nécessité de se confesser avant de devenir juge.

Qui est Clamence ? Quelle est sa confession ? Pour aboutir à quoi ?

 

I) Le premier autoportrait

 

a) Description et identité

Jean-Baptiste Clamence (page 11). Français. Environ quarante ans (page 11) ; physique athlétique (page 12) ; culture étendue (page 12). Fils d'officier (page 33), ancien avocat parisien (page 11) et mondain ; a été riche (page12) mais vit maintenant dans le plus complet dénuement, passant ses journées dans le bar de Mexico-city, au milieu des ivrognes et des gens louches (page 12). Profession curieuse : juge-pénitent (page 11).

Sur le plan moral : propension à la sympathie pour autrui (page 14) dont il se méfie. Spécialisé dans les "nobles causes" (page20). "cœur sur les manches" (page21).

Mais identité douteuse : "Bien entendu, je ne vous ai pas dit mon vrai nom" (page 20):"puisque j'avais alors un autre nom" (page 136).

 

b) passé

Trente ans : brillant avocat : vie heureuse : "j'étais du bon côté, cela suffisait à la paix de ma conscience" (page 22) ; "j'étais irréprochable" (page 23); "je n'ai jamais fait payer les pauvres" (page 23). Générosité : exemple de l'aveugle page 24. Courtoisie (page 25) : "une vie réussie" (page 32).

Guerre : velléités de devenir résistant ; élu "pape" dans un camp de prisonniers (page , 133131; refus de donner de l'eau à un agonisant.

La nuit du suicide ; culpabilité reconnue le soir du rire (deux ou trois ans après).

; prise de conscience du jugement des autres (page 87). Vie de débauche et de provocation (page 101, page 110 : les femmes et l'alcool) ; comprend, lors d'un voyage, l'importance de la mémoire (travail inconscient) (page 117)ferme son cabinet ; voyages (page 151).

S'établit à Amsterdam.

 

II) La confession

 

1. A l'origine

Confessions réciproques entre les premiers chrétiens : la communauté écoutait tour à tour chacun des membres ; l'absolution vient de cette réciprocité : égalité de tous devant le mal et partage de ce mal.

Double but de la confession : confessio peccati : aveu des péchés ; confessio laudis : proclamation de la louange de Dieu. D'où un rôle libérateur, grâce à la parole, et un rôle cathartique, rédempteur, matérialisé par l'absolution.

Mais limites de la confession littéraire : feindre de dire la vérité tout en mentant absolument (page 130): "maquiller le cadavre".

 

 

 

 

2. Les fautes de Clamence

La résistance à l'aveu : "mais non, ceci est une autre affaire et il faut l'oublier" (page

34): "j'ai besoin de votre sympathie" (page 35). "Comment, quel soir ?" (page 36) ; "Comment

? J'y viens, ne craignez rien" (page 40).

Premier aveu : le rire (page 42-44) : prise de conscience de sa duplicité. Ce n'est pas une faute. Résistance nouvelle : "Comment ? Pardonnez-moi, je pensais à autre chose" (page 44). Résistance de la mémoire :"Peu à peu la mémoire m'est cependant revenue." (page 55). Jusqu'à la mémoire retrouvée : "Il me semble en tout cas..." (page 75).

Deuxième aveu : la noyade.

Nouvelle résistance : "je n'en ai pas fini, il faut continuer. Continuer, voilà ce qui est difficile." (page121) ; "je suis fatigué et n'ai pas envie de penser à cette époque" (page 137).

Troisième aveu : l'eau refusée à un agonisant (page 137).

Dernier aveu : le tableau volé (page 140).

Ordre croissant de gravité ; chronologie inversée par l'anamnèse (effort pour remonter dans sa mémoire et retrouver même des souvenirs qu'on croit oubliés).

Lien entre les fautes : manque de solidarité réel, alors qu'il se prétendait bon et généreux ; goût du pouvoir.

 

3. D'où un autre autoportrait

Clamence : nouveau Janus

"une face double, un charmant Janus" (page 51) ; "j'ai mis au jour la duplicité profonde de la créature" (page 92).

Toute sa vie, Clémence a été comédien : effets de manche de l'avocat qui feint la conviction (page 21). Il veut écrire sur sa carte de visite : "Jean-Baptiste Clamence, comédien" (page 52). Il n'a été si généreux que par vocation pour les "situations élevées" (page 27). "Je crevais de vanité" (page 52). Il ne s'est occupé des coupables, en tant qu'avocat que "dans la mesure exacte où leur faute ne me causait aucun dommage." (page 61). Volonté de rendre les autres dépendants de lui, et de se servir d'eux selon son bon vouloir (page 74).

Paradoxalement, il n'y a qu'au théâtre qu'il a été sincère. (Jean-Baptiste : prénom de Molière). (page 95-96).

"Les juges punissaient, les accusés expiaient et moi, libre de tout devoir, soustrait au jugement comme à la sanction, je régnais, librement, dans une lumière édénique" (page 31).

Tous les actes et toutes les attitudes de Clamence sont marquées par la dualité : ses qualités se transforment en défauts et ses défauts ne sont que le résultat d'une trop grande lucidité (donc d'un souci de vérité et de pureté).

Page 85 : "je me sentais vulnérable, et livré à l'accusation publique".

"La face de toutes mes vertus avait ainsi un revers moins imposant" (page 93).

Fabriquer "un portrait qui est celui de tous et de personne" (page 151).

"Les mensonges ne mettent-ils pas finalement sur la voie de la vérité ? Et mes histoires, vraies ou fausses, ne tendent-elles pas toutes à la même fin, n'ont-elles pas le même sens ?" (page 130).

 

 

 

 

 

 

 

 

III) Pourquoi cette confession ?

 

1. La libération de la culpabilité

Nécessité d'avouer tous ses mensonges avant de mourir pour qu'ils ne puissent pas survivre à la mort de la personne. Partage de ces fautes par la parole (Clamence : clamo en latin) ; "on ne pouvait mourir sans avoir avoué tous ses mensonges" (page97). Inutilité de la religion ("entreprise de blanchissage", page 120) ; reconnaisance du "Jugement dernier" qui a lieu tous les jours, par le tribunal des autres hommes. (page 121)

 

 

2. La condamnation universelle.

Clamence : nouvel Alceste : condamnation de l'hypocrisie des sentiments : page 37 : par rapport à l'amitié et la mort ; page 90 : sur l'amitié.

Le mal règne partout, malgré les idéologies ou à cause d'elles. Condamnation en plus de l'indifférence générale au milieu de laquelle ont lieu génocides, exactions, situations de misère... "il n'y a plus d'agneau, ni d'innocence" (page 141) ; "pas d'excuse, jamais, pour personne" (page 142).

Chacun croit à sa propre innocence et à la culpabilité des autres (page 88). Or nous sommes tous coupables, y compris le Christ (page 122). "Puisque nous sommes tous juges, nous sommes tous coupables les uns devant les autres" (page 126).

"Si les souteneurs... se croiraient tous et sans cesse innocents" (page 45).

Dualité de tous les hommes : "L'homme est ainsi, cher monsieur, il a deux faces" (page 38). "Nous sommes tous dans le même bouillon" (page 152).

J'aime ce peuple... car il est double" (page 15).

 

3. Le retour de son pouvoir

"Il m'a donc fallu trouver un autre moyen d'étendre le jugement à tout le monde pour le rendre plus léger à mes propres épaules... S'accabler soi-même pour avoir le droit de juger les autres" (page 149).

"Le portrait que je tendes à mes contemporains devient un miroir" (page 152). "Je vous provoque à vous juger vous-même, ce qui me soulage d'autant." (page 152).

Conséquence : Tous les hommes sont "réunis, enfin, mais à genoux, et la tête courbée." En se condamnant le premier, il devient supérieur aux autres et retrouve son pouvoir d'antan. "Je règne enfin, mais pour toujours" (page 154). "Il faut pardonner au pape... c'est la seule manière de se mettre au-dessus de lui" (page 139).

Appel à la mémoire des autres et, en premier, de son interlocuteur : "Creusez votre mémoire...", page 71. "J'attendrai donc vos hommages" (page 154). "J'écouterai votre propre confession" (page 152). "Racontez-moi, je vous prie..." (page 159).

 

Conclusion

Certainement pas une confession au sens traditionnel. Mais existence d'une vérité intérieure qui ne passe plus par la frontière traditionnelle entre le vrai et le faux.

Nécessité de plusieurs lectures pour comprendre tout le jeu de Clamence, impossible à déceler au fil du texte. La fin du livre donne un éclairage totalement différent au début. Impossibilité de discerner une frontière entre vérité et mensonge : la reconnaissance du mensonge est elle-même une manière de connaître les gens.

 

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