De Don Juan à Don Giovanni

 

 

Le personnage de Don Juan est sans doute apparu dans la littérature un peu avant 1620, avec Tirso de Molina, sous les traits d'un Burlador, un scélérat et un séducteur de grande envergure, sans toutefois être doublé d'un raisonner. Don Juan ne cherche pas ici les grands arguments philosophiques : il souhaite avant tout vivre en pensant s'occuper le moment venu de son salut. Malheureusement, le châtiment vient trop tôt, sous les traits de la mort.

Chez Molière, le personnage a évidemment beaucoup évolué : Don Juan y garde ses pouvoirs de séduction, mais y devient aussi un raisonneur, un libertin qui réagit beaucoup plus intellectuellement que physiquement. De plus, il est franchement athée.

Quand Mozart a créé le personnage de Don Giovanni, il avait pris connaissance de ces deux grands types du personnage, celui de Tirso de Molina et celui de Molière. aussi peut-on penser trouver dans l'oeuvre de Mozart une synthèse des deux précédentes. Il est vrai, d'ailleurs, que Mozart et Da Ponte y ont puisé. Mais Da Ponte a puisé aussi en lui-même. En effet, tout comme Don Juan, il était passé maître en l'art de plaire aux femmes. Chacune croyait qu'il l'aimait, mais, dit-il, "Dans le fond, le coeur n'y entrait pour rien, je ne faisais que céder à un caprice et à la puérile vanité de jeter un peu de trouble dans une âme innocente et crédule."

Cette part de réalité, d'expérience vécue, rend le personnage de Don Giovanni beaucoup moins conventionnel, beaucoup plus vivant que les autres. Don Giovanni est un homme d'instinct avant tout, capable de la pire scélératesse, mais aussi de l'amour le plus sincère.

 

 

Le séducteur

 

La première caractéristique de tous les Don Juan de la terre est évidemment leur pouvoir de séduction. Don Giovanni n'échappe pas à la règle. Il suffit pour s'en persuader d'écouter ou même de lire ce qu'en dit Leporello dans l'air dit "du catalogue", où il dénombre devant Elvire toutes les femmes qui furent victimes de Don Giovanni. Or, si l'on compte que Don Giovanni a tout au plus 25 ans, on se rend compte qu'il lui a fallu très peu de temps pour conquérir puis délaisser tant de femmes ! Le pouvoir de Don Giovanni semble donc immense, et, de plus, le personnage ne paraît jamais satisfait de ses conquêtes.

Don Giovanni ne fait pas de sélection : ce sont des femmes "de tout genre, de tout âge et de tout rang" qu'il choisit, comme dit Leporello. Mais plus importante est la phrase que prononce ensuite le valet : "Chez toutes il aime la femme." Nous sommes donc assurés que ce ne sont pas les femmes individuellement, mais l'élément féminin, à la fois constant et général, qui fait l'objet du désir de Don Giovanni. Peut lui chaut d'ailleurs ce que deviendra par la suite la femme qu'il a aimée un instant : il ne se soucie, par exemple, aucunement du chagrin qu'éprouvera sûrement Dona Anna quand elle verra son père mort. Tout ce qu'il pense d'elle est qu'elle a fait bien du bruit là où les autres savent se taire.

On pourrait presque dire que Don Giovanni est une sorte d'ogre dont les besoins ne sont jamais assouvis. Il ne peut pas se passer des femmes ; pourtant il est capable d'exprimer son amour le plus sincèrement possible. On pourrait imaginer que ses déclarations relèvent de l'hypocrisie la plus totale, ce qui était le cas de Da Ponte. Mais il n'en est rien pour Don Giovanni : devant chaque femme, il éprouve un sentiment réel d'amour et on s'aperçoit de cette authenticité du sentiment dans la première scène avec Zerbine : dans cette scène, la ligne mélodique de Don Giovanni s'oppose, par son aspect posé et libre, par son calme presque envoûtant, à celle de Zerbine, très saccadée.

Mais l'amour que Don Giovanni porte à une femme est toujours fugitif : il ne dure que le temps de la conquête. Plus que la femme qu'il conquiert, c'est l'amour qu'il peut lui donner qui importe au personnage. Don Giovanni recherche une sorte d'amour absolu, éternel. Aussi doit-il s'abaisser parfois de la façon la plus vile, bien qu'il soit gentilhomme, et surtout délaisser toujours ses conquêtes pour poursuivre cet amour qui se dérobe sans cesse. Don Giovanni a pour les femmes le dédain du conquérant pour sa conquête : c'est que la seule vraie conquête de Don Giovanni, c'est l'amour lui-même.

 

 

Le rapport au temps

 

Cette inconstance permanente de Don Giovanni rend complexes ses rapports avec le temps. En effet, il est la spontanéité même et ne vit qu'au présent. Son infidélité n'est pas tellement raisonnée : elle provient surtout du fait qu'il ne peut ni se projeter dans le futur ni revenir en arrière. Il n'a cure des menaces ni des conseils, puisqu'ils font appel au futur. Il ne peut non plus connaître le remords, puisqu'il ne se retourne pas sur son passé. Don Giovanni vit donc uniquement dans l'instant présent et en jouit dans toute la mesure de ses forces. Il représente ainsi la vie et le mouvement dans leur expression la plus totale.

C'est cette spontanéité qui le rend, non pas athée, mais non croyant. Jamais il ne pourra se repentir, jamais il ne pourra penser à son salut, ce qui ferait appel aux notions de passé et de futur. Mais il n'est pas athée puisqu'il accuse à plusieurs reprises le diable de se mettre en travers de ses idées. Il lui manque seulement la conscience du poids du temps : l'intérêt du moment dicte toutes ses conduites et tous ses choix.

C'est pour cela également qu'il n'hésite pas à s'avilir pour arriver à ses fins. Pourtant il a du courage ; on le dit même généreux. Mais, s'il faut se faire passer pour un valet ou user de quelque autre stratagème pour conquérir une femme, il n'hésitera pas. Jamais il ne songe aux conséquences de ses actes. Il ne calcule ni ne raisonne et diffère en cela du Don Juan de Molière.

 

 

Les relations avec les autres personnages

 

Alors que les autres personnages s'arrêtent, hésitent, réfléchissent, lui passe et modifie sur son passage, comme un tourbillon, la situation de ceux qu'il rencontre.

"Quand Don Juan passe, chacun de ceux qu'ils touchent est projeté hors de son destin banal", écrit le critique musical Kerchove.

En effet, tous les personnages, femmes et hommes, sont en situation par rapport à lui et agissent en fonction de ce qu'il fait. Don Giovanni possède une autorité incontestable sur tout le monde, de par sa position sociale (quand il enlève Zerbine devant Mazetto, par exemple), mais aussi de par sa nature (face à Leporello ou aux femmes). Auprès du public, également, son autorité joue, puisque malgré tous ses actes, on admire et on aime le personnage.

Sur le plan musical, son autorité se manifeste également. Parfois, il reprend les thèmes des autres personnages, en les modifiant à peine, mais sa force thématique est telle que, toujours, sa ligne mélodique domine : lors de la mort du commandeur, par exemple, on devrait s'attendre à ce que le chant du commandeur soit le plus développé, mais c'est Don Giovanni qui se lamente, comme s'il s'agissait de la mort d'un ami ; rappelons que Don Giovanni est l'auteur de ce meurtre !

Mais cette vitalité de Don Giovanni a un pendant en la personne de Leporello : celui-ci n'est pas seulement le valet de Don Giovanni : il est très libre avec lui, bien que soumis : de gré ou de force, il accompagne Don Giovanni partout où celui-ci se rend, et surtout il lui arrive de prendre la place de Don Giovanni lui-même, de même que Don Giovanni peut se transformer en Leporello. Ce n'est pas simplement par souvenir de la comedia dell-arte que Mozart a imaginé l'échange de costumes entre les deux hommes et la méprise de la camériste de Dona Anna qui prend vraiment les personnages l'un pour l'autre. C'est qu'en fait, ils constituent les deux faces d'un même caractère : jusqu'à la fête, une partie du double, Don Giovanni, dominera l'autre, Leporello ; au moment de la fête, ils seront à égalité et recevront ensemble les invités ; à la fin du second acte, seule une partie du double restera en vie : ce sera Leporello.

De toutes façons, le personnage de Don Giovanni serait humainement impossible s'il était pris comme un caractère unique et entier. C'est en Leporello qu'on été déposés tous les remords, toutes les craintes, les hésitations du Burlador. Car, si Don Giovanni ne vit qu'au présent, Leporello, lui, vit essentiellement au passé et au futur. On a dit que Leporello constituait le moi social de Don Giovanni, alors qu'en ce dernier n'existerait qu'un moi individuel. En effet, Don Giovanni ne se soucie jamais des autres, hommes ou femmes, et n'agit jamais en fonction d'eux mais seulement en fonction de ses besoins et de son instinct. Leporello, lui, vit surtout par rapport aux autres, à commencer par Don Giovanni. Il représente le côté faible de Don Giovanni ; c'est aussi celui qui restera en vie à la fin de l'opéra. Don Giovanni, lui, mourra ou plutôt se détruira par sa propre faute, comme l'explique sa fin symbolique : son destin est inexorable : il doit détruire et se détruire ensuite lui même : si Don Juan est la vie, il est aussi celui qui tend à supprimer, en l'absorbant, toute vie. On peut le comparer au feu qui dégage une chaleur intense vivante, certes, mais capable de détruire quiconque l'approche de trop près, et qui finit par se consumer lui-même, sans laisser aucune trace.

 

 

Grandeur de Don Giovanni

 

Le destin du héros est donc irrémédiablement tracé. Don Giovanni n'est pas libre et ne peut agir autrement que comme il le fait. Pourtant il assume ce destin au point de le refuser pour les autres. C'est un révolté qui lutte pour défendre les lois naturelles et les droits individuels des hommes. Quand il accueille les trois masques qui le perdront, lors de la fête, il leur crie : "Viva la libertad !" Certains y ont vu une annonce de la Révolution de 1789 en France et surtout un témoignage de tous les courants révolutionnaires de l'époque. Mais la révolte de Don Giovanni est surtout physique : elle n'est pas raisonnée puisque le personnage en est incapable. Don Giovanni est, par nature, un lutteur qui ne cèdera jamais. Tout lui est bon pour arriver à ses fins, quand il veut conquérir une femme, parce qu'il ne songe ni aux conséquences ni à l'acte en lui-même, mais au but qu'il s'est donné. Chez lui, la fin justifie entièrement les moyens et sa vie tout entière constitue un véritable défi lancé contre la morale de son temps. Pourtant, le pardon reste possible jusqu'au bout, exprimé dans la musique, mais Don Giovanni met un point d'honneur à ne pas céder.

La grandeur du personnage n'est entièrement révélée qu'à la fin, mais tout au long de l'opéra, elle nous était évoquée par la pureté des lignes mélodiques du personnage, même au cours de ses exploits les plus vils.

Un des traits de sa grandeur est de ne pas connaître la peur. La où quiconque tremblerait, devant le surnaturel, il se contente de rire et de lancer encore un défi. Son courage se révèle autant physique que moral : il n'hésite pas à se battre, à risquer sa vie ; il n'hésite pas non plus à provoquer Dieu, en acceptant la statue à dîner.

Si Don Giovanni est vaincu, à la fin, ce n'est qu'une demi victoire pour le commandeur, et par delà pour Dieu : jusqu'au bout, le héros n'aura pas cédé et sera resté fidèle à son honneur ; au contraire, son double, Leporello, l'abandonne complètement quand, en même temps que le commandeur, il glisse un "oui" à peine perceptible, passant par là dans le camps des ennemis de son maître.

 

 

C'est peut-être cette ténacité, cette force d'âme, qui rendent le personnage si séduisant et nous empêchent de le juger odieux.

"Nous avons vu un homme s'acharner jusque dans la mort à dire non à Dieu", dit Kerchove, "et nous n'avons pu nous défendre de l'admirer. Mozart damne son héros, mais il l'exalte. Qu'est-ce que notre pitié pour les victimes à côté de notre admiration pour le bourreau ?"

Don Giovanni est certes vaincu, à la fin de l'opéra, mais, loin de se rendre, il s'est accompli.

 

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