Les Nouvelles de Pétersbourg

 

Dieu et le Diable

(Les paginations sont celles du livre de poche)

 

 

Introduction

Une présence qui donne aux nouvelles leur couleur fantastique, mais cette lecture ne suffit pas : Gogol croyait également véritablement à la fois à Dieu et au Diable.

 

1. Les croyances de Gogol

Gogol entretenait des liens étroits avec l'église orthodoxe. Visites à des monastères, pratique de l'aumône, lecture de textes sacrés ont marqué sa vie. Il entretint également une relation très importante pour lui avec le père Konstantinovski, qui le menaça de la damnation en raison d'une "impureté intérieure" que certains critiques ont identifiée à l'homosexualité.

Gogol, dans sa maturité, considéra l'oeuvre d'art comme une manière de racheter sa propre vie et celle des hommes. Puis, renonçant même à l'art, il brûla ses derniers écrits avant de mourir, dans une quête désespérée de la perfection.

 

 

2. La présence de Dieu

 

Son invocation relève souvent davantage de l'interjection dans la langue courante que d'une présence réelle et importante dans le déroulement de la nouvelle.

De nombreux exemples : La Perspective Nevski : page 65, 77, 96... ; Le Nez : page 113, 118... ;

 

Dieu est avant tout celui à qui on s'adresse pour donner un coup de pouce au destin : "Nous aussi, nous allons être colonel et peut-être même, avec l'aide de Dieu, quelque chose de mieux", écrit Popritchine (page 262). "Mon Dieu, sois miséricordieux !" "laisse-moi la voir ne serait-ce qu'un instant", s'écrie Piskariov (page 74).

Cette vision "utilitaire" de l'invocation à Dieu reste assez banale ; elle peut même être tournée en dérision comme dans Le Nez (page 107) où, dans une église le nez se réfugie dans une attitude de dévotion vide de toute foi sincère : il "priait avec l'expression de la plus extrême dévotion" ; malgré les tentatives d'approche de Kovalev, il "n'abandonna pas, fût-ce pour un instant, sa position dévote et continua à faire ses inclinations du buste."

 

Mais, dans Le Portrait, un lien plus intéressant est établi entre Dieu et l'art : Gogol nous présente d'abord le jeune peintre, dont l'oeuvre est "humble, divine, innocente et simple comme le génie" (page 174) : le véritable artiste est donc celui en qui le Ciel descend, celui en qui pénètre la divinité, comme le veut la tradition étymologique antique (l'artiste est "enthousiaste" : la divinité est entrée en lui). Plus tard, dans la seconde partie, le père du narrateur établit un lien encore plus étroit entre Dieu et l'artiste créateur : l'art est, selon le vieillard et sans doute selon Gogol lui-même, une manière de tendre vers Dieu, une "allusion au divin", qui permet à l'homme de se purifier et de purifier quiconque approche l'oeuvre qu'il a réalisée. L'art, source d'harmonie, révèle donc Dieu au monde, autant que Dieu se révèle à l'artiste en lui insufflant un don créateur.

 

 

3. Les présences du Diable

 

Mis à part dans Le Portrait où on peut noter une omniprésence du diable, il n'est parfois que nommé au détour d'une page, mais le symbolisme en est souvent très riche.

 

1. les signes traditionnels

Certains attributs du diable, dans les nouvelles, en particulier dans Le Portrait, rappellent l'imagerie du Moyen Âge : son aspect ténébreux ; l'agitation convulsive des traits ; l'étrange vivacité des yeux ; la noirceur du regard ; les poils ; les yeux enflammés.

 

2. les agents du diable

Des artisans

Le Portrait : Le glissement entre le personnage de l'usurier et la présence du diable rendu humain sous les traits de cet usurier se fait seulement dans la seconde partie de manière explicite (cf. page 193 : "C'est parfait. Il vient de lui-même s'offrir à faire le diable dans mon tableau") : c'est ce qui permet de faire une autre lecture de la première partie dont la première tonalité serait plutôt fantastique.

Le Manteau : il n'y est pas indiqué aussi explicitement le lien qu'entretient le tailleur avec le Diable, mais dans la description que nous en propose Gogol (page 218-220), le personnage ressemble à un ogre qui attend sa proie et la guette de son unique oeil, comme un Cyclope. De l'ogre au diable, il n'y a qu'un pas.

 

La femme

La Perspective Nevski : la déchéance morale de la jeune inconnue dont la beauté était divine ne peut être, selon Piskariov, que l'oeuvre du diable : cf. page 66 : "Elle eût été une divinité... Mais, hélas ! par on ne sait quelle volonté affreuse d'un esprit infernal avide de détruire l'harmonie de la vie, elle était jetée sous ses ricanements dans son tourbillon."

Les liens entre femme et diable sont plus explicites encore dans Le Journal d'un fou : "la femme est amoureuse du diable", affirme Popritchine (page 279) ; "elle va l'épouser" : peut-être même s'identifiera-t-elle totalement à lui.

 

3. les modes d'action du diable

La farce

Dans la tradition médiévale, le diable peut jouer des tours : c'est ce que fera Akaki une fois transformé en fantôme : sa seule arme est la manière dont il éclabousse les gardes de ses éternuements intempestifs ; c'est sans doute ce qu'a fait le diable anonyme que Kovalev accuse de l'avoir privé de son nez : "le diable a voulu me jouer un tour", se plaint-il (page 114).

 

La tentation

Dans La Perspective Nevski, Piskariov se laisse tenter par la beauté apparemment divine mais en fait diabolique de la femme qui va l'entraîner à sa perte ; dans Le Portrait Tchartkov cèdera à la tentation de la gloire rapide et de l'argent et vendra son âme pour les obtenir ; dans Le Manteau, le manteau deviendra l'unique raison de vivre d'Akaki et va installer peu à peu le diable en lui (cf. page 243, il prononça "les mots les plus épouvantables, au point que sa vieille logeuse en venait à se signer").

 

Le mensonge

Le diable règne partout dans la ville de Pétersbourg et y répand le mensonge ; c'est lui qui allume les réverbères, dans La Perspective Nevski : c'est donc lui qui détient le pouvoir de donner à voir l'apparent comme s'il était réel : cf. page 96 : "le démon lui-même allume les lanternes à seule fin de tout montrer sous son aspect irréel."

Cette confusion entre apparence et réalité se traduit, dans les comportements, par une confusion entre essentiel et futilité : cf. l'attitude du Personnage Important, dans Le Manteau : seule l'image qu'il se renvoie à lui-même lui importe : tout est question d'imitation et c'est ainsi qu'un personnage "sans importance" peut être en même temps "un personnage important" (page 237). Même le fou cède au mensonge, en se croyant roi d'Espagne, alors qu'il reproche aux autres la vanité de leur grade : cf. page 262 : "Si j'avais un habit de chez Rutsch, taillé à la mode, et si je me nouais une cravate comme la tienne, tu ne vaudrais pas la semelle de mes chaussures."

 

La destruction des êtres

Elle est particulièrement visible dans Le Portrait : Tchartkov commence par détruire ce qui est autour de lui, pour se détruire ensuite lui-même. Le sort de Piskariov n'est pas plus enviable : la description de son cadavre montre combien son décès est l'oeuvre du diable. Par son suicide (condamné par la religion chrétienne), il renie la religion et donc Dieu. Quant à Akaki, il meurt dans des convulsions qui pourraient indiquer qu'il est possédé lui aussi ; le rictus du fantôme qu'il est devenu pourrait aussi en faire une figure diabolique après sa mort.

 

Conclusion

Des signes récurrents de la présence de Dieu, mais surtout de celle du Diable, qui coïncident avec le parcours métaphysique de Gogol lui-même, de plus en plus soucieux de sa culpabilité et de celle de la Russie tout entière.

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