Les Nouvelles de Pétesbourg

 

 

Autour du grotesque

 

Introduction

Passages comiques présents dans l'oeuvre ; mais aussi des passages incongrus qui provoquent bien davantage notre peur que notre sourire.

Qu'est-ce que le grotesque ? En quoi sa présence influence-t-elle l'atmosphère des nouvelles ?

 

 

I) La notion de grotesque

 

Définition du mot

"figure fantasque, caricaturale" (Robert) ; le grotesque suscite autant le rire que la peur (cf. Hugo : "d'une part il crée le difforme et l'horrible, de l'autre, le comique et le bouffon".)

 

Du burlesque au grotesque

 

Exemples d'occurrences burlesques dans le texte

Les jeux de mots sur les patronymes (Exemple : Akaki, Schiller et Hoffmann) ;

La description loufoque (exemple : page 208 : première description du fonctionnaire : "un teint que l'on pourrait qualifier d'hémorroïdaire") ;

Le détail bizarre (exemple : le tailleur dans Le Manteau, page 219 : "un ongle estropié, gros et robuste comme de l'écaille de tortue" ; "un oeil unique", comme celui du Cyclope)

Des détails ridicules dans les portraits de La Perspective Nevsky (conversation sur le nez page 53 ; digression sur les favoris, page 53 : des descriptions qui ne fonctionnent que par l'intermédiaire de synecdoque qui déshumanisent les personnages).

 

Exemples d'occurrences grotesques

Le Nez : La perte du nez ; la découverte du nez dans un pain ; la vie autonome du nez qui se fait passer pour un être humain ; le retour du nez chez son "propriétaire" ; la réponse de la dame, qui ne trouve pas incroyable la lettre de Kovalev ; début du III page 49

Le Journal d'un fou : datations loufoques ; les conversations des petites chienne (page 258) ; la confusion avec le roi d'Espagne ; des affirmations qui sont autant de non-sens : fabrication de la lune à Hambourg (page 282); cerveau humain apporté de la mer Caspienne (page 277).

 

Ces détails dans les descriptions et ces épisodes narratifs nous font plutôt sourire, voire rire franchement ; la réaction des personnages face à leur intrusion nous fait également sourire : en effet, les personnages ne sourcillent pas face à l'intrusion du grotesque dans leur vie : rien ne paraît anormal pour le fonctionnaire, lorsque Kovalev veut mettre une petite annonce pour retrouver son nez ; simplement, si tout le monde faisait comme lui... ; le fantôme d'Akaky ne paraît pas non plus incongru auprès des habitants ; il les effraie, certes, mais il est normal de rencontrer des fantômes !

 

 

II) Du grotesque au fantastique

 

C'est ainsi que l'univers réel des nouvelles bascule de temps à autre dans le fantastique : l'invraisemblable devient banal, comme s'il était logique.

Le nez: aucune interrogation du narrateur sur le déroulement de la nouvelle.

Le portrait : regard envoûtant du portrait (page 147) ; d'où vient l'argent qui tombe du portrait ? La disparition du tableau à la fin de la nouvelle : vol ou disparition ? le personnage de l'usurier : il suscite une inquiétude qui dépasse la norme : il devient une véritable incarnation du diable.

Le manteau : le fantôme d'Akaki à la fin de la nouvelle (page 245) : "le dénouement de notre histoire prend soudain une tournure fantastique" (page 245).

 

Mais le fantastique reste fragile : le fantôme d'Akaki asperge surtout de ses éternuements les gardes (page 246) ; dans la correspondance entre les chiennes, critique du goût des décorations (page 269).

 

 

III) Du grotesque au tragique

 

 

Omniprésence de la mort ou au moins de la souffrance.

Trois personnages meurent : Piskariov (suicide), Tcharktov (mort avec d'atroces souffrances morales : phtisie et démence), Akaki (angine qui se transforme en pneumonie : mort en blasphémant).

Les autres souffrent moralement, voire physiquement : folie du narrateur dans Le Journal d'un fou ; cruauté des gens "normaux" qui le font souffrir atrocement (tortures de la fin du livre, que le fou prend pour des épreuves) ; mais aussi souffrance de Pirokov, qui est battu (page 94), ce qui est insupportable pour un officier !

 

 

Le grotesque, source de souffrance et de mort, devient une des figures du diable, qui entraîne les personnages vers leur funeste destin. Les personnages luttent désespérément contre cette force plus puissante que leur volonté : seuls quelques-uns, comme le père du narrateur dans la deuxième partie du Portrait, n'en meurent pas, mais ils demeurent marqués à tout jamais parce qu'ils ont vu le diable (page 299).

 

 

Conclusion

La présence du grotesque désarme le lecteur qui ne sait plus quelle lecture faire de certaines des nouvelles. Le narrateur lui-même souligne l'aspect invraisemblable de certaines situations : "Non, je ne comprends pas cela, je ne le comprends vraiment pas ! Mais ce qui est le plus étrange, et le moins compréhensible, c'est que des écrivains puissent prendre de pareils sujets...", pour mieux s'exclamer quelques lignes plus loin : "Quoi qu'on en dise, ce genre d'événement arrive. Rarement mais tout de même." (fin du Nez).

 

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