Les Nouvelles de Pétersbourg
Les techniques narratives
I) L'intrigue
1. Les intrigues doubles : un effet récurrent ; intrigues parallèles et opposées.
La Perspective Nevski : le destin de Pirogov et de Piskariov (noms de même consonance) : l'un est le négatif de l'autre : tragédie et farce ; mais dans les deux cas, parodie du romantisme : l'amour de Piskariov échoue dans une réalité lamentable et vulgaire ; Pirogov se fait battre par des roturiers dont les noms évoquent deux grands noms de la littérature romantique allemande.
Le Portrait : deux parties distinctes dont l'usurier forme le point commun : il mène Tchartkov à la damnation, tandis que le père du narrateur parvient au salut, au prix, toutefois, de longues souffrances. Même à l'intérieur de la première partie, on peut voir en parallèle le destin de Tchartkov et celui du jeune peintre italien qui n'a pas renié son âme comme lui.
2. Les intrigues linéaires : une apparence plus traditionnelle ; des nouvelles centrées sur la quête d'un objet.
Le Nez : ne débute pas avec le personnage principal, mais avec le barbier et la découverte du nez ; parallèlement, quelques pages plus loin, nous assistons avec Kovalev à la surprenante découverte que son nez n'est plus sur son visage ; la suite du texte suit l'ordre chronologique d'une quête : la poursuite du nez ; son apparition sous forme quasi humaine ; l'enquête ; le retour du nez ; la conclusion. S'il n'y avait la présence d'éléments grotesques, voire fantastiques, le récit s'inscrirait dans la tradition romanesque.
Le Manteau : une nouvelle centrée sur l'acquisition puis le vol du manteau, et qui suit totalement l'ordre chronologique des événements. Un récit réaliste, sauf dans son dénouement, où l'apparition du fantôme fait basculer la nouvelle dans l'univers fantastique.
3. Une nouvelle à part : le genre du journal intime
Le Journal d'un fou : l'ordre suivi est celui du rythme auquel écrit le fou. Ordre chronologique et récit simultané (même si les dates sont délirantes peu après le milieu du texte) lorsqu'il s'agit des moments où il tient son journal ; mais récits ultérieurs lorsqu'il retranscrit des propos ou des lettres (ceux des petites chiennes par exemple).
II) Les personnages
1. Les personnages antithétiques
Piskariov et Pirogov ; Tchartkov et le peintre italien ; Akaki et le personnage important ; Kovalov et son nez...
2. Les personnages en parallèle
Le journal de Poprichtchine et les lettres qu'échangent les chiennes ; l'usurier et ceux qui acceptent son argent
3. Les personnages qui s'inversent au fil de la nouvelle
Akaki devient un voleur à la fin de la nouvelle ; Poprichtchine est convaincu d'être devenu un roi ;
III) Le narrateur
Une structure traditionnelle (un manque initial et la quête de l'objet manquant) ; une forme traditionnelle : la focalisation zéro (sauf dans Le Journal d'un Fou : focalisation interne). Mais plusieurs originalités :
1. intervention du narrateur et interpellation du lecteur
Exemples d'interpellation du lecteur :
La Perspective Nevski : adresse au lecteur lors de la longue description du début (emploi récurrent de la deuxième personne du pluriel) ; page 81 : connivence entre le narrateur et le lecteur pour suivre le destin de Pirokov ; page 91 : focalisation omnisciente affichée ("Je considère...") ; lecteur pris à parti page 93 : "j'invite le lecteur..." ; focalisation externe page 94 : le narrateur ne peut que supposer la réaction de Schiller
Le Nez : impossibilité pour le narrateur de savoir ce qui s'est passé page 103 (focalisation externe) ; sollicitation du lecteur page 105 ("le lecteur peut maintenant juger...")
Le Manteau : sollicitation du lecteur, page 211, en prétextant l'impossibilité de connaître certains détails de la vie d'Akaki (focalisation externe) ; imprécision de date, page 228, pour les mêmes raisons invoquées ;même remarque page 230, ce qui donne l'occasion d'un commentaire sur la ville de Pétersbourg ; même remarque page 237 (à propos du personnage important).
Exemples d'interventions et commentaires du narrateur :
La Perspective Nevski : commentaire personnel page 81 (à propos des cortèges funèbres) ; commentaire sur le rôle du destin page 95 et sur l'aspect malsain de la ville de Pétersbourg.
Le Nez : Commentaire sur la nouvelle, dans la dernière page (à propos de la réalité des événements jugés pourtant invraisemblables).
Le Manteau : Commentaire dès le début sur les ministères (page 209) ; commentaire sur Pétersbourg, page 230 ; commentaire sur l'histoire (son dénouement) pager 245, comme si l'auteur n'était pas maître de son récit ; même remarque page 246 ("nous avons laissé tomber...").
2. le changement d'intonation, de rythme ou de style
Exemple :
La Perspective Nevski : deux rythmes très différents : première aventure : très lente, dominée par le rêve, l'opium et le sommeil ; deuxième aventure : beaucoup plus animée : une sorte de chasse.
Le Manteau : changement de tonalité saisissant à la fin de la nouvelle : intrusion du fantastique dans un récit qui ne lui laissait jusqu'alors pas de place. Lenteur, également, de la mise en route du récit, puis accélération en particulier lors du vol du manteau.
Le Portrait : alternance entre les scènes (par exemple pour relater la misère de Tchartkov) et les sommaires (l'époque où Tchartkov est devenu un peintre à la mode).
3. les illogismes
Des lacunes (volontaires !) apparaissent dans le récit.
Exemples :
Le Nez : comment est-il arrivé dans le petit pain ? Comment revient-il dans la maison de Kovalev ?
Le Portrait : Le narrateur n'indique pas s'il faut interpréter la présence des pièces comme relevant du fantastique ou si elles proviennent d'une cachette du tableau.
Conclusion
Des techniques narratives qui diffèrent d'une nouvelle à l'autre, parce que chacune révèle une atmosphère spécifique et que le schéma narratif requiert des qualités particulières. Mais un point commun dans l'écriture de toutes ces nouvelles : grotesque, absurde, voire fantastique, y sont constamment présents et conditionnent le texte. On a parlé au sujet de ces nouvelles, d'"écriture carnavalesque" (Mikhaïl Bakhtine) : grâce à l'écriture, les valeurs traditionnelles sont renversées ; tout est remis en question, jusqu'aux paroles les plus anodines et aux situations apparemment les plus assurées (comme la possession de son propre nez). Le narrateur lui-même se montre souvent désinvolte, feignant d'avoir oublié un détail ou de ne pas le connaître. C'est toute la société russe qui est ainsi remise en cause, et en particulier le sérieux avec lequel elle valorise la hiérarchie qui la caractérise.
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