Les personnages dans les Nouvelles de Petersbourg
(Les paginations renvoient à l'édition du livre de poche)
Introduction
Deux sortes de personnages évoqués : les personnages nommés, ceux qui appartiennent au récit proprement dit, et les personnages anonymes, qui permettent à Gogol de nous montrer la société russe telle qu'il la voit.
I) Les personnages nommés
1. Importance certaine de leur nom
Pirokov : "pirok" : le gâteau ; Piskariov : "pisai" : peindre, écrire ; Chtchoukine (nom de la cour dans le début du portrait) : "brochet" ; Tchartkov : "tchour" : le diable ; Potogonkine : "Poton" : la transpiration ; Nol : "zéro" ; Akaki : "sans malice" ; Bachmatchkine : "bachmak" : chaussure ; Yérochkine : "cheveux ébouriffés" ; Biélobriouchkova : "ventre blanc"
2. Les personnages masculins
Perspective Nevski : deux jeunes hommes amis : le lieutenant Pirogov (premier nommé, mais dont nous connaîtrons l'histoire en second) qui avait "beaucoup de talents personnels" (page 83) ; Piskariov, "jeune homme en habit et en cape" (page 59), "timide et timoré" (page 61), un artiste.
Le Nez : Le barbier Ivan Iakolévitch, qui trouve le nez dans son pain du petit déjeuner ; il disparaît pendant toute une part de la nouvelle, pour réapparaître à la fin ; "L'assesseur de collège" alias "major" Kovalev, qui a perdu son nez.
Le Portrait : le peintre Tchartkov, avec "son vieux manteau et son costume sans élégance" (page 136), "un artiste dont le talent promettait" (page 142) et son domestique, Nikita ; le père du narrateur de la deuxième partie, qui ne porte pas de nom
Le Manteau : Akaki Akikiévitch Bachmatchkine : on connaît même sa date de naissance (du moins jour et mois), le "copiste" ; Pétrovitch, ancien serf, tailleur ; le "personnage important" qui renvoie Akaki mais se sent pris de compassion par la suite.
Le Journal d'un fou : le narrateur, fou.
3. Les personnages féminins
La Perspective Nevski : La jeune prostituée que suit Piskariov, qui n'apparaît que deux fois dans la réalité (page 64 et 78) ; la femme de Schiller le ferblantier, que suit Pirogov
Le Nez : la femme d'Ivan Iakovlévitch, Parskovia Ossipovna, personnage acariâtre (page 100-101) ; madame Podtotchine, que Kovalev accuse de lui avoir volé son nez (page 119).
Le Portrait : Lise et sa mère, "une dame aristocratique avec sa pâlotte fillette" (page 163).
Le Manteau : aucun personnage féminin nommé.
Le Journal d'un fou : . ; les petites chiennes, Medji et Fidèle ! ; Sophie, la fille du directeur.
4. Synthèse sur les personnages nommés
Portrait physique souvent hâtif, voire inexistant ; même remarque sur les caractères moraux des personnages ; ce sont davantage des types que des personnages "consistants".
Les héros sont tous des personnages masculins. Ils appartiennent aux classes moyennes : petits fonctionnaires, mais aussi gradés (lieutenant Pirogov, assesseur de collège Kovaliov) ; ce sont des références sociales aisément identifiables pour le lecteur russe de l'époque ; Gogol s'appuie sur les tics de comportement issus de leur position sociale ou professionnelle pour rendre ses personnages grotesques (propos ou attitudes mécaniques, comme Akaki, page 220 : "il faut savoir..." ; autre exemple : le leitmotiv des mains sales de Iakovlévitch, page 129).
Quant aux femmes, elles sont idéalisées et donc inaccessibles pour certaines (comme Sophie) ou bien, quand le rêve ou la folie cessent, elles deviennent des prostituées ou se révèlent des épouses acariâtres ou stupides (comme la jeune femme poursuivie par Piskariov, l'épouse du barbier ou encore la femme de l'allemand Schiller).
II) Les personnages non nommés ; la société de Pétersbourg
1. La peinture des fonctionnaires
La caste des fonctionnaires est particulièrement représentée, car elle est significative d'un état d'esprit : le grade revêt une importance considérable dans la mentalité pétersbourgeoise, au détriment de tout autre signe distinctif. Les fonctionnaires, comme tous les Russes, sont donc avant tout désignés par leur place dans la table des rangs.
Cette table des rangs existait réellement, depuis 1722, sous le régime de Pierre le Grand. Elle hiérarchisait l'ensemble de la société russe dans quatre domaines : la cour, l'armée, la vie civile (les fonctionnaires) et l'Église.
Il existe quatorze grades, dans la hiérarchie russe ; entre le neuvième et le huitième échelon (en comptant à rebours) s'inscrit la frontière entre l'état de roturier et la noblesse. C'est donc une étape capitale. Akaky (Le Manteau) n'appartient qu'au neuvième échelon (page 213 ou 216), alors que Kovalev, personnage du Nez, est parvenu au huitième échelon (page 104).
Bien des personnages sont donc avant décrits par leur position dans cette échelle du fonctionnariat. Parmi leurs préoccupations principales figure celle de gravir des échelons pour accéder à la noblesse, puis pour rendre celle-ci héréditaire (ce qui était possible à partir du 4*ème échelon). Il s'agit d'un véritable "culte du grade", nommé tchin en russe. Cela modèle la personnalité des hommes (qui oscillent souvent entre fierté, voire suffisance, et jalousie) et entraîne des comportements de flatterie ou au contraire d'animosité envers autrui, selon le grade qu'il occupe. Certains même usurpent une position qui n'est pas la leur, comme ce personnage important du Manteau qui "essayait d'accroitre son importance grâce à de nombreux moyens" (page 238).
Du petit fonctionnaire qui ne gagne pas grand-chose (comme Akaki page 216) au fonctionnaire moyen, illustré par le personnage de Kovalev (qui se targue d'avoir beaucoup de relations, page 113), ou au personnage important, nous avons une idée assez juste des différences profondes que marquaient ces grades.
2. Les autres types sociaux
Artisans et marchands sont évoqués dans ces nouvelles.
Plusieurs catégories d'artisans sont représentées : le barbier Iakolévitch (page 99), le tailleur Pétrovitch (page 218), le ferronnier Schiller et son ami cordonnier, Hoffmann (page 85). Nous rencontrons aussi un marchand de tableaux dans le Portrait (page 137) et l'usurier mystérieux qui n'est peut-être autre que le diable en personne (page 193).
Aucun d'entre eux ne possède de véritable épaisseur psychologique ; ils sont souvent caractérisés par un seul trait de caractère, voire une attitude significative, souvent liée à leur professions : Pétrovitch s'assied en tailleur et on remarque son ongle (page 219) ; le barbier (qui rase sous le nez) découvre un nez dans son petit pain (page 100) ; l'usurier n'existe que par sa physionomie diabolique (page 191)...
3. Une ville de l'anonymat
Sans doute par opposition à la campagne ukrainienne où chacun se différencie aisément de son voisin, Gogol nous montre une ville sans couleur, dans laquelle tout et tous sont confondus. Les gens s'entassent indistinctement, comme dans La Perspective Nevski (pluriels nombreux et regroupement par catégorie sociale ou classe d'âge : les vieux et les vieilles ; les précepteurs...). La couleur dominante est celle de la cendre (cf. page 183 : "des gens à qui leurs habits, leur visage, leurs cheveux, leurs yeux donnent un aspect trouble, cendreux"), couleur qui caractérise d'ailleurs la ville dans son ensemble.
C'est une ville déshumanisée, dans laquelle il est particulièrement difficile de se faire reconnaître, sinon au prix d'efforts considérables (d'où le désir si effréné de gravir les échelons de la hiérarchie sociale). Comme à Kolomna, la vie à Pétersbourg est "effroyablement solitaire" (page 184) et les gens y sont aussi difficiles à dénombrer que "la multitude d'insectes qui apparaissent dans du vieux vinaigre" (page 185).
Conclusion
Il faut que le fantastique s'en mêle pour qu'enfin certains soient remarqués ; il faut parfois même rester dans son rêve ou sombrer dans la folie... Une vision assez pessimiste de la société urbaine qui coïncide avec la profonde déception qu'a ressentie Gogol peu après son arrivée dans la capitale.