La ville de Pétersbourg
Introduction
Importance de cette ville dans le recueil, puisqu'elle constitue le lien thématique le plus évident entre les différentes nouvelles.
I) Rappel historique, situation géographique et climat
1. Rappel historique
Ville créée en 1703 par Pierre le Grand qui obligea la population à bâtir une cité de pierre à l'emplacement d'une ancienne citadelle, au milieu des marais.
1712 : la cité devient capitale de l'empire, supplantant Moscou, ville de bois. Moscou incarne la tradition byzantine ; Pétersbourg se veut une capitale maritime, ouverte sur l'Europe.
Une ville dessinée de toutes pièces, selon une structure géométrique qui contraste avec la sinuosité des autres cités russes et qui s'inspire du plan d'Amsterdam ; son artère centrale, la perspective Nevsky, traverse la ville du sud au nord, jusqu'aux rives de la Neva. Tous les ponts cités par Gogol sont réels, le pont Saint-Isaacs dans Le nez, les ponts Anitchkov et Kalinkine dans Le Manteau... Toutes les rues citées existent également réellement.
2. Le climat physique et moral
a) L'emplacement géographique
Un climat malsain : omniprésence du brouillard, du vent... : la construction de la ville à cet endroit (sur des marécages) est un non-sens, qui coûta de plus la vie à des milliers d'ouvriers, serfs pour la plupart.
Exemple : "la faute en est au climat de Pétersbourg" (page 209)
"aux heures où le ciel gris de Pétersbourg s'assombrit complètement" (page215)
"Il existe à Péersbourg un puissant ennemi de tous les employés... cet ennemi n'est autre que notre froid septentrional, bien que l'on affirme par ailleurs qu'il soit très sain."
"C'était le début des grands froids qui menaçaient d'être plus forts encore", page 228)
"Le vent, selon l'habitude pétersbourgeoise, soufflait de toutes parts, depuis toutes les ruelles. Il sentit aussitôt dans sa gore qu'il avait attrapé une angine" (page242). "Grâce à la contribution magnanime du climat de Pétersbourg, la maladie évolua plus vite qu'on ne pouvait s'y attendre." (page 242)
b) Le climat moral
Il ne fait pas bon y vivre, au sens propre, mais aussi au sens figuré ! La ville est souvent considérée comme maudite par les Russes traditionnalistes qui voyaient en Pierre le Grand presque une sorte d'Antéchrist (reniant toutes l'orthodoxie russe).
"tout est leurre, tout est autre qu'il ne paraît", comme dans la description de la Perspective Nevsky, dans la nouvelle éponyme.
II) La description de la ville dans les Nouvelles
1. Nature des descriptions
Peu de description minutieuse à la Balzac : les indications topographiques ressemblent plutôt à des didascalies. La description de la ville est d'ailleurs inséparable de celle de ses habitants. (Exception : la description de la perspective Nevsky dans la nouvelle éponyme : but de cette description : peinture sociale mais aussi valeur morale : tout est trompe l'oeil, tout est faux : "les lanternes confèrent à toute chose une lumière séduisante et merveilleuse", page 57) ; ne serait-ce pas l'oeuvre du diable ?)
Un espace à la fois multiple et répétitif; peut-être plutôt "la ville" (opposée à la campagne) que la cité pétersbourgeoise particulièrement. Le point de vue adopté est en général celui des habitants, peu soucieux de faire du tourisme ! (Exemple : le tour de ville de Tchartkov, page 157 : aucune description touristique, mais des notations qui correspondent à l'état d'esprit du personnage). Les édifices ne sont donc pas décrits (exemple : cathédrale Notre-Dame de Kazan : aucune description de l'édifice, mais portrait des fidèles, page 107), contrairement aux immeubles où logent les personnages, et particulièrement aux endroits de passage (exemple : page 140 : gros plan sur l'escalier de Tchartkov, page 218 : gros plan sur l'escalier de service) ou aux magasins de colifichets (exemple page 81 : "elle s'arrêtait devant chaque magasin et contemplait les ceintures, les fichus, les boucles d'oreilles..."). Les rues non plus ne sont pas décrites de manière précise : c'est plutôt ce qu'on y ressent qui est montré (odeurs, insécurité...) ; exemple : Perspective Nevsky, page 62 : "une maison était le toit en bas, une guérite s'écroulait..." ; ou bien, c'est leur intérêt commercial qui est souligné : exemple, page 84, "la rue Mechtchanskaïa, la rue des débits de tabac et des broutilles..." ; page 126, allusion au magasin Junker ; page 266 : les odeurs de la rue Mehtchanskaïa.
Leur vision est plutôt celle d'une ville fantomatique, souvent opposée à leurs désirs. Leur perspective est également souvent morcelée, réduite à un quartier, une rue... (utilisation de la synecdoque, cf. le passage déjà cité, page 62). Une fragmentation qui peut être l'oeuvre du diable (cf. Perspective Nevski, fin de la nouvelle) ; ou bien , tout se mélange, comme dans la tête du narrateur : "tout ce qui existe à Pétersbourg, toute les rues et les maisons se confondent et forment un tel méli-mélo dans notre tête qu'il est fort difficile d'en tirer quelque chose dans un ordre convenable" (page 231)
La lumière y est évoquée assez souvent, ou son inverse (le manque de luminosité) : "le ciel gris de Pétersbourg", le "jour blafard"
Un quartier mis en valeur, celui de Kolomna, "effroyablement solitaire", sorte de mouroir où on laisse derrière soi "tous les désirs, tous les élans de la jeunesse" (page 183). Un quartier où peut vivre le diable en personne (sous l'aspect de l'usurier dans Le Portrait). Un quartier où vivent également les fantômes, comme celui d'Akaki après sa mort (page 250).
2. L'effet sur les habitants
Une ville qui entraîne à la paresse et à la corruption. Les victimes se tournent vers différents substituts :
- alcool (page 223 : "boire un petit coup")
- prostitution ("la débauche pitoyable engendrée par la culture clinquante et l'épouvantable multitude de la capitale", page 65)
- folie (cf. l'ensemble du Journal d'un fou)
- rêve (page 74 : de nouveau le brouillard, de nouveau un rêve stupide; à l'inverse, dans le rêve, la ville peut s'illuminer ; cf. page 68 : "une suite illuminée d'immeubles aux enseignes rutilantes", "un escalier aérien avec une rampe scintillante")
Une ville qui effraie enfin, et qui évoque jusqu'à la mort. Exemple : page 234 : "il n'y avait pas âme qui vive ; dans la rue, seule la neige luisait autour des noires masures endormies, toutes basses et aux volets clos." "Il pénétra sur la place non sans éprouver une peur irréfléchie, comme si son coeur avait un mauvais pressentiment;"
Conclusion
Une ville qui tient autant du théâtre que du labyrinthe : on s'y donne en spectacle pour ne pas montrer la réalité des choses. On s'y perd physiquement et on y perd enfin son âme (jusqu'au suicide pour certains des personnages).
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