Victor Hugo
Les Châtiments
L'expiation
Vers 1 à 28
TEXTE
Il neigeait. On était vaincu par sa conquête.
Pour la première fois l'aigle baissait la tête.
Sombres jours ! l'empereur revenait lentement,
Laissant derrière lui brûler Moscou fumant.
Il neigeait. L'âpre hiver fondait en avalanche.
Après la plaine blanche une autre plaine blanche.
On ne connaissait plus les chefs ni le drapeau.
Hier la grande armée, et maintenant troupeau.
On ne distinguait plus les ailes ni le centre.
Il neigeait. Les blessés s'abritaient dans le ventre
Des chevaux morts; au seuil des bivouacs désolés
On voyait des clairons à leur poste gelés,
Restés debout, en selle et muets, blancs de givre,
Collant leur bouche en pierre aux trompettes de cuivre.
Boulets, mitraille, obus, mêlés aux flocons blancs,
Pleuvaient; les grenadiers, surpris d'être tremblants,
Marchaient pensifs, la glace à leur moustache grise.
Il neigeait, il neigeait toujours! La froide bise
Sifflait; sur le verglas, dans des lieux inconnus,
On n'avait pas de pain et l'on allait pieds nus.
Ce n'étaient plus des coeurs vivants, des gens de guerre:
C'était un rêve errant dans la brume, un mystère,
Une procession d'ombres sous le ciel noir.
La solitude vaste, épouvantable à voir,
Partout apparaissait, muette vengeresse.
Le ciel faisait sans bruit avec la neige épaisse
Pour cette immense armée un immense linceul.
Et chacun se sentant mourir, on était seul.
EXPLICATION DE L'EXTRAIT
Introduction
Situation : fin du livre V : l'autorité est sacrée. Un titre essentiel pour comprendre la trame du recueil : de Nox à Lux, en passant par l'expiation. Un poème centré sur la personne de Napoléon Ier dont le crime (celui du dix-huit brumaire) se trouve amplifié a posteriori par celui de son neveu. Trois temps forts successifs dans le poème : la retraite de Russie ; Waterloo et Sainte-Hélène. Chacune de ces défaites n'est rien, comparée au cauchemar de l'empereur, après sa mort, lorsqu'il voit son nom déshonoré par les crimes de son neveu.
Dans cet extrait : la retraite de Moscou.
Plan : 1. le décor. 2. les hommes. 3. une vision épique
1. Le décor
Les lieux : absence de description précise : "vaste solitude". On ne sait pas où on est (seule est mentionnée la capitale, Moscou, mais sans précision sur la distance parcourue). Des endroits qui se ressemblent : changements de lieux, mais sans différence possible : vers 6.
L'époque : l'hiver : élément déterminant. Un élément récurrent : la neige. Blancheur; impossibilité de discerner quoi que ce soit (ensevelissement général des formes et des couleurs) ; confusion entre le ciel et le sol ; froid (gel). ; absence de sons ("muet"), sauf pour la bise (élément agressif) ; absence de mouvement : emploi de l'imparfait ; adverbe "lentement" (vers 6).. ; une avalanche qu'on ne peut maîtriser : abandon total des hommes.
Un décor représenté en focalisation interne : c'est la vision des soldats, perdus dans cet univers dans lequel ils se sentent engloutis ; d'où la comparaison (assez traditionnelle) avec le linceul (vers 27).
2. Les hommes
L'empereur est nommé au début (par ce qui le symbolise d'abord : la conquête ; l'aigle, puis par son titre : l'empereur). Mais rapidement, il disparaît et laisse place aux hommes. La neige fait disparaître jusqu'à l'identité de chacun. Les soldats ne savent plus leur emplacement (indication essentielle au sein d'une armée) : désorganisation totale de l'armée, où chacun est également aux prises avec la mort ; impression d'une masse confuse, désorganisée (des rejets qui brisent l'équilibre des vers) presque déshumanisée ("troupeau").
Emploi de "on" : pronom indéfini, qui renforce cette absence d'identité des hommes. Jusqu'à l'impression d'une absence de vie : peu de verbes de mouvements, voire absence totale de verbe (vers 6, 8). De la vie à la mort, le pas est presque franchi : image très dure aux vers 10 - 11. Autre image : celle des ombres (dans l'antiquité, on appelle "ombres" les morts).
3. Une vision épique
Un raccourci historique : cela fait longtemps que l'incendie de Moscou (provoqué par les Russes eux-mêmes) est éteint lorsque les troupes napoléoniennes se retirent.
Une écriture obsessionnelle : "il neigeait" répété cinq fois : obsession de la chute de la neige dans l'imagination du lecteur.
Une atmosphère pathétique : quelques détails (les moustaches grises et gelées ; les pieds nus ; l'utilisation des chevaux morts, dernier recours contre la mort des hommes).
Une personnification de la nature : l'hiver fond comme un aigle sur sa proie. Le ciel (vertical) et la terre (horizontal) s'unissent contre les hommes : toute-puissance de la nature contre laquelle les hommes ne peuvent rien.
Un agrandissement général des dimensions de la scène : "immense armée" et "solitude vaste" : des géants qui s'affrontent : un combat qui ressemble à ceux que se livrèrent les géants des débuts du monde ou à celui qui aura lieu pour la fin du monde. Présence de Dieu aux côtés de la nature.
Conclusion
Une présentation de cette retraite qui ne répond pas à un souci d'exactitude historique, mais qui veut montrer l'héroïsme des soldats : Hugo décrit souvent la misère des hommes et leur rend ici hommage. Ce ne sont pas eux qui devraient expier. C'est pourtant avec eux que commence l'expiation de Napoléon, premier pas d'une longue descente qui trouvera son terme lorsque Napoléon III sera enfin destitué et chassé du pouvoir.