Victor Hugo

Les Châtiments

Le manteau impérial

 

TEXTE

Oh ! vous dont le travail est joie,Vous qui n'avez pas d'autre proieQue les parfums, souffles du ciel,Vous qui fuyez quand vient décembre,Vous qui dérobez aux fleurs l'ambrePour donner aux hommes le miel,

Chastes buveuses de rosée

Qui, pareilles à l'épousée,

visitez le lys du coteau,

Ô soeurs des corolles vermeilles,

Filles de la lumière, abeilles,

Envolez-vous de ce manteau

Ruez-vous sur l'homme, guerrières

Ô généreuses ouvrières,

Vous le devoir, vous la vertu,

Ailes d'or et flèches de flamme,

Tourbillonnez sur cet infâme

Dites-lui : - "pour qui nous prends-tu ?

"Maudit ! nous sommes les abeilles

"Des chalets ombragés de treilles

"Notre ruche orne le fronton

"Nous volons, dans l'azur écloses,

"Sur la bouche ouverte des roses

"Et sur les lèvres de Platon".

Ce qui sort de la fange y rentre.

"Va trouver Tibère en son antre,

"Et Charles neuf sur son balcon.

"Va ! sur ta pourpre il faut qu'on mette,

"Non les abeilles de l'Hymète,

"Mais l'essaim noir de Montfaucon !"Et percez-le toutes ensemble,Faites honte au peuple qui tremble,Aveuglez l'immonde trompeur,Acharnez-vous sur lui, farouches,Et qu'il soit chassé par les mouchesPuisque les hommes en ont peur!

 

 

EXPLICATION DU POÈME

Introduction

Livre V : L'autorité est sacrée.

Allusion au manteau du sacre de Napoléon Ier, décoré d'abeilles (équivalent des fleurs de lys pour la royauté).

Tonalité générale : un poème polémique, entièrement construit sur une double série d'apostrophes.

Axes de lecture

1. un combat épique

2. la dénonciation politique

 

I) Un combat épique

1. Le mouvement du poème

deux strophes lyriques, qui se terminent sur une exhortation (envolez-vous), auxquelles font suite quatre strophes à la tonalité guerrière.

Deux premières strophes lumineuses, évoquant la grâce des abeilles ; sonorités joyeuses ("oi") ; impression de paix et d'innocence soulignée par la négation restrictive "ne... que" et le rejet du substantif "parfum" ; impression également renforcée par l'emploi du verbe "donner" qui corrige le verbe "dérober" du vers précédent (et sera repris, dans la troisième strophe par l'adjectif "généreuses"). Des abeilles qui butinent en été et rentrent sous terre à l'heure où d'autres font des coups d'état ("décembre").

Importance, enfin, des couleurs : ambre, miel, merveilles, lys, rosée, lumière. Les abeilles ne sont nommées réellement qu'au vers 11, juste avant l'apostrophe, en fin de vers, dans un mouvement général d'ascension qui trouve sa plénitude dans l'impératif du vers 12.

2. Le champ lexical de la guerre

Première apparition au vers 13 : ruez-vous ; guerrières ; flèches ; tourbillonnez ; puis dans la dernière strophe : percez-le ; aveuglez ; acharnez-vous ; farouches ; qu'il soit chassé. Image d'un véritable assaut, tant physique qu'oratoire (les imprécations). Rapprochement possible avec la malédiction des Érinyes vis-à-vis d'Oreste, d'autant plus que sont nommées les "mouches" (cf. Les Mouches, de Sartre).

Un combat merveilleux, où des abeilles dessinées prennent vie, et où le poète peut directement s'adresser à elles, avant qu'elles n'invectivent directement l'empereur.

3. l'allégorie : un combat entre ombre et lumière

Les abeilles : symbole de la lumière (donc de la pureté, de l'innocence et du droit) : motif des "ailes d'or et flèches de flamme". Une lumière spirituelle et religieuse : allusion à Platon et à la légende selon laquelle des abeilles se seraient posées sur sa bouche, lui insufflant la sagesse. Autre allusion à la Grèce avec la désignation du mont Hymette.

Dans la deuxième strophe, importance du thème de la pureté : "chastes" (seule la reine des abeilles est reproductrice), repris en écho par l'allusion générale à un contexte biblique (le Cantique des Cantiques) : "Je suis la rose de Saron, le lis de la vallée".

Tout au contraire, les vers consacrés à Napoléon sont de tonalité très sombre : motif de "l'essaim noir". Autres termes apparentés : la fange, l'antre. L'évocation des crimes des personnages cités contribue à cette atmosphère de ténèbres.

 

II) La dénonciation politique

1. opposition entre la pureté des abeilles et l'impureté de l'empereur

Fuite des abeilles qui quittent le manteau impérial : elles ne sauraient rester sur un manteau où leur présence les avilit. L'ennemi, pour cette raison n'est pas nommé : "l'homme" : son nom sur les lèvres de l'énonciateur serait déjà un avilissement. Seul le titre présente une allusion plus claire à Napoléon. Sa personne n'est donc plus sacrée : ce sont les abeilles qui, au contraire, sont sacralisées (du fait des allusions religieuses, entre autres).

2. le rôle du poète, qui montre la turpitude de l'empereur

C'est lui qui prononce les paroles les plus directement cruelles, en particulier dans la dernière strophe. Il montre également l'endormissement du peuple (vers 32et 36) et, par l'intermédiaire des abeilles ("les mouches"), cherche à l'inciter à la révolte.

les allusions historiques

Tibère : empereur romain réputé pour sa cruauté.

Charles IX : lié à la Saint-Barthélémy : il paraîtrait qu'il aurait lui-même assassiné des protestants, depuis un balcon du Louvre.

Montfaucon : lieu évoqué par Villon où se dressaient de nombreux gibets. localité située jadis hors de Paris, entre La Villette et les Buttes-Chaumont, où s'élevait un gibet construit au XIII/me siècle

Conclusion

Importance de l'imagination dans ce poème ; utilisation d'un symbole traditionnel (les abeilles, ouvrières infatigables) et exploitation de ce symbole pour crier la haine du tyran. La nature est associée au combat, comme pour mieux souligner combien celui-ci est légitime.

 

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