Victor Hugo

Les Châtiments

II 5

 

TEXTE

Puisque le juste est dans l'abîme

Puisqu'on donne le sceptre au crime,

Puisque tous les droits sont trahis,

Puisque les plus fiers restent mornes,

Puisqu'on affiche au coin des bornes

Le déshonneur de mon pays ;

Ô République de nos pères,

Grand Panthéon plein de lumières,

Dôme d'or dans le libre azur,

Temple des ombres immortelles,

Puisqu'on vient avec des échelles

Coller l'empire sur ton mur ;

Puisque toute âme est affaiblie,

Puisqu'on rampe, puisqu'on oublie

Le vrai, le pur, le grand, le beau,

Les yeux indignés de l'histoire,

L'honneur, la loi, le droit, la gloire,

Et ceux qui sont dans le tombeau ;

Je t'aime, exil ! douleur, je t'aime !

Tristesse, sois mon diadème !

Je t'aime, altière pauvreté !

J'aime ma porte aux vents battue.

J'aime le deuil, grave statue

Qui vient s'asseoir à mon côté.

J'aime le malheur qui m'éprouve,

Et cette ombre où je vous retrouve,

Ô vous à qui mon coeur sourit,

Dignité, foi, vertu voilée,

Toi, liberté, fière exilée,

Et toi, dévouement, grand proscrit !

J'aime cette île solitaire,

Jersey, que la libre Angleterre

Couvre de son vieux pavillon,

L'eau noire, par moments accrue,

Le navire, errante charrue,

Le flot, mystérieux sillon.

J'aime ta mouette, ô mer profonde,

Qui secoue en perles ton onde

Sur son aile aux fauves couleurs,

Plonge dans les lames géantes,

Et sort de ces gueules béantes

Comme l'âme sort des douleurs.

J'aime la roche solennelle

D'où j'entends la plainte éternelle,

Sans trêve comme le remords,

Toujours renaissant dans les ombres,

Des vagues sur les écueils sombres,

Des mères sur leurs enfants morts.

 

Jersey, décembre 1852

10 12 1852

 

EXPLICATION DU POÈME

Introduction

Situation dans le recueil : livre II : "L'ordre est rétabli."

Rappel : Hugo exilé à Jersey : en fuite depuis décembre 1851, il est condamné à l'exil dans les îles anglaises de la Manche à partir de juillet 1852.

Structure du texte : 8 strophes réparties en deux groupes : "puisque" : trois strophes ; principale (anaphore de "j'aime") : cinq dernières strophes.

Axes de lecture :

1. l'évocation politique de la France

2. la douleur de l'exil

3. l'évocation de la nature, ancrage des valeurs morales

1. L'évocation politique et la nécessité de l'exil

Une grandeur passée avilie : opposition terme à terme dans les vers : juste / abîme ; sceptre / crime ; droits / trahis ; fiers / mornes ; république / empire... ; le Panthéon.

Rôle du présent de l'indicatif : situation présente ; verbe d'état (verbe $être) : idée de permanence de l'avilissement.

Évocation du crime pour qualifier Napoléon ; utilisation du "on".

2. La douleur du poète

La douleur de l'exil : importance du vers 19 "exil ! douleur, je t'aime" (place du mot à l'hémistiche, avec chiasme : un choix irrévocable). Après l'anaphore du connecteur logique, anaphore du verbe de sentiment ("j'aime").

Douleur équivalente à celle d'un deuil : "j'aime le deuil" : couleur noire prédominante. Écho du poème précédent dans le dernier vers.

Présence de cette idée de deuil, parce que le poète se trouve dans une situation d'inertie qui ressemble à la mort : "abîme", mornes", "affaiblie", "ramper", "oublier".

3. Le rôle de la nature

Participation de la nature à cette douleur du poète ("vent", "solitude", "nature sauvage").

Communion entre le poète et la nature, rendue par l'emploi des marques de personnes : pronom de l'absence pour la situation à Paris ; deuxième personne pour la nature, très proche du "je".

La nature se fait garante des valeurs morales : l'île est symbole de liberté, donc de justice. Rôle de la mouette, symbole d'espoir.

"Le vrai, le pur, le grand, le beau", sont désormais incarnés par la nature. C'est elle aussi qui, seule, permet de garder la mémoire : elle n'oublie pas les morts : dans la dernière strophe se mêlent le thème de la mer et celui de la mère éplorée.

Conclusion

Un poème qui rappelle les risques de l'engagement. Mais sans aucun remords : l'exil est la seule solution quand le pays est asservi.

Un poème lyrique dans lequel Hugo célèbre la nature, seule compagne harmonieuse de l'exil.

Un chant de douleur, mais aussi un chant déterminé, une autre manière de se révolter, comme l'ont fait les allemands exilés aux USA par le nazisme ou les noirs exilés d'Afrique du Sud par l'apartheid (ou, plus tôt, ceux qui ont créé les Negro Spirituals).

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