Victor Hugo

Les Châtiments

Autour de la notion de satire

1. Définition de la satire

Origine latine du mot : satura : ce qui est mélangé (mélange de thèmes, de formes ou encore de tons).

Ce genre littéraire a été en particulier illustré par Juvénal, qui constitue un modèle aux yeux de Hugo (voir la fin de Nox ou le poème VI 13).

Pour Hugo, la satire réside plutôt dans un ton que dans une forme poétique particulière. Elle prend donc différents aspects, selon le poème qu'on étudie. Mais à chaque fois, elle naît de la colère, voire de la haine que ressent le poète à l'égard de l'imposteur meurtrier qu'est, pour lui, Napoléon III.

2. Les métamorphoses

La satire passe assez souvent, dans le recueil, par la métamorphose qui se veut caricature : emploi d'hyperboles ou métaphores qui traduisent l'irrespect du poète : métaphores directes : "hyènes, loups, chacals" (VI 5) ; "caniche" (III 14) "l'aigle au poulailler" (VII 2) "hibou déplumé" (VII 11) ; "chiens avilis" (VII 2) ; "vautours et oies" (VI 5) ; tous les animaux de VII 4...

Parfois même, la métamorphose est tellement complète que la substitution est complète : cf. III 3 : "Fable ou Histoire".

Quelques références au monde végétal, comme la métaphore de la citrouille (VI 5).

3. le burlesque

Le procédé est courant dès le XVIIme siècle : le décalage entre un genre littéraire (sérieux, voire grave) et le ton sur lequel on traite le sujet donné prête à rire : une tragédie bouffonne par exemple.

Ici, Napoléon est par exemple mis sur le même plan que des criminels connus comme Cartouche et ses "exploits" deviennent ceux d'un voleur de grand chemin. Différents surnoms, différentes épithètes ponctuent cette volonté de rabaisser la vanité de l'empereur et de ses complices : exemples : "maîtres rufians" (VI 8) : "maraud couronné" (III 4) ; "sabreur" et "pourfendeur" (VII 2) ; "un bivouac de gueux" (VI 5)...

Hugo cherche sans cesse à démasquer les imposteurs, ceux qui se prennent pour les héros qu'ils ne sont pas ; c'est en les ridiculisant qu'il les rabaissera, en les montrant ridicules et, par là, faibles. Le mélange des formes de langage (du langage noble au langage populaire) renforce le ridicule du comportement de ces imposteurs ("filou", "croquant", "gueux"...).

Enfin, le burlesque se fait carnaval : l'écriture carnavalesque consiste à renverser toutes les valeurs d'une société sans montrer l'incohérence de ce renversement de valeurs, en feignant même de croire qu'il est légitime. Le burlesque et le grotesque se côtoient, l'un donnant naissance à l'autre. Dans nombre de poèmes des Châtiments, Hugo nous montre ce règne de l'illusion, du factice : l'empereur n'est qu'un histrion (I 8) qui cabotine : le thème du déguisement est d'ailleurs récurrent dans le recueil (cf. l'expression "Néron-Scapin", VII 14) et les scènes d'orgie et les banquets témoignent de la monstruosité de l'homme, comme dans "Joyeuse vie" (III 9).

4. De l'amplification à l'évocation du divin

La volonté d'amplification se manifeste par le biais de nombreux oratoires :

- des anaphores : II 5, VII 1, V 9...

- des figures antithétiques (en particulier celles du jour et de la nuit)

- des oxymores ("noir clairon" VII 1...)

- les accumulations (comme en VII 4)

- des invectives (comme en Vi 1 et dans le poème intitulé "la fin")

- les figures obsessionnelles qui jalonnent le recueil (le deuil et son aspect concret : le linceul ; les égouts...)

- la récurrence du "je" accusateur, énonçant la parole prophétique dictée par Dieu. Lorsque le peuple se tait, c'est le poète qui prend la parole à sa place et juge les criminels au pouvoir. Cette présence divine qui inspire le poète se manifeste par l'utilisation d'allégories, entités idéales auxquelles se réfère le poète pour mieux asseoir sa parole (comme en V 4).

Le poète, "enthousiaste" au sens étymologique du terme, puise ainsi dans sa foi en la justice divine la force qui alimente sa haine de la tyrannie : la satire n'est qu'un moyen littéraire de l'exprimer et non un but.

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