Victor Hugo

Les Châtiments

Livre VII

Poème I

TEXTE

 

Sonnez, sonnez toujours, clairons de la pensée.

 

Quand Josué rêveur, la tête aux cieux dressée,

Suivi des siens, marchait, et, prophète irrité,

Sonnait de la trompette autour de la cité,

Au premier tour qu'il fit, le roi se mit à rire ;

Au second tour, riant toujours, il lui fit dire

"Crois-tu donc renverser ma ville avec du vent ?"

À la troisième fois l'arche allait en avant,

Puis les trompettes, puis toute l'armée en marche,

Et les petits enfants venaient cracher sur l'arche,

Et, soufflant dans leur trompe, imitaient le clairon ;

Au quatrième tour, bravant les fils d'Aaron,

Entre les vieux créneaux tout brunis par la rouille,

Les femmes s'asseyaient en filant leur quenouille,

Et se moquaient, jetant des pierres aux hébreux ;

À la cinquième fois, sur ces murs ténébreux,

Aveugles et boiteux vinrent, et leurs huées

Raillaient le noir clairon sonnant sous les nuées ;

À la sixième fois, sur sa tour de granit

Si haute qu'au sommet l'aigle faisait son nid,

Si dure que l'éclair l'eût en vain foudroyée,

Le roi revint, riant à gorge déployée,

Et cria : "Ces hébreux sont bons musiciens !"

Autour du roi joyeux riaient tous les anciens

Qui le soir sont assis au temple, et délibèrent.

À la septième fois, les murailles tombèrent.

 

Jersey, septembre 1853.19 3 1853

EXPLICATION DU POÈME

Introduction

Poème liminaire du dernier livre des Châtiments. Le poète s'y met d'emblée en scène ; importance de la référence biblique ; importance de la tonalité prophétique. Un poème à la fois très simple à lire (et à comprendre), et très percutant (en grande partie grâce à cette simplicité d'accès).

Axes de lecture :

1. le récit

2. l'accusation et la prophétie

1. Le récit

a) la progression du récit

Un récit scandé par les numéraux (premier, deuxième, etc.) ; progression dans les attitudes du roi : "se mit à rire" ; "riant à gorge déployée". Progression également dans l'apparition de termes évoquant les ténèbres : "ténébreux", "nuées", "noir clairon". Pourtant, une impression d'immobilité suscitée par l'emploi récurrent de l'imparfait (à la fois duratif et itératif), et par l'évocation répétée de la sonnerie de la trompette (une insistance qui devrait inquiéter la population). D'où une contradiction qui ne sera résolue qu'au dernier vers.

b) la technique narrative

les anaphores ; la simplicité des phrases ; un vocabulaire très concret : des actes de la vie quotidienne (avec une vision un peu médiévale : les "créneaux").

c) les personnages : un roi qui paraît débonnaire ; une population très caractéristique : des enfants, des femmes, des aveugles, des boiteux, des vieillards : une population faible, qui ne se croit aucunement menacée par les Hébreux (puissance apparente aux vers 19-21). Les enfants symbolisent le jeu et leur attitude (reproduction de celle de leurs parents), est marquée par l'impunité. Les vieillards : une scène paisible (emploi d'un présent d'habitude pour mieux marquer l'absence de danger à l'avant-dernier vers).

d) le premier et le dernier vers

Le premier vers (vers liminaire) contient en germe tout le récit qui va suivre (importance des assonances en "é"). Un vers solennel, abstrait (le seul du poème) dont le rythme va s'élargissant : 2 + 4 + 6.

Le dernier, isolé lui aussi, marque le dénouement imprévisible pour la population. C'est la toute-puissance de Dieu qui s'exerce. Une phrase simple et un vers lapidaire (contrairement à l'organisation du texte biblique) pour mieux montrer l'aspect inéluctable de ce dénouement.

2. L'accusation et la prophétie

a) la référence biblique

La prise de Jéricho : Elle est explicite, dès la désignation de Josué, un homme de Dieu et non un homme de guerre, guidé par l'inspiration (tête levée), qui devient guide pour le peuple ("suivi") ; sa seule arme consiste en un instrument de musique (harmonie imitative en "t" au vers 4). D'autres symboles bibliques : l'arche (rythme pesant de la marche, aux vers 8 et 9). "les fils d'Aaron" (frère de Moïse, premier grand prêtre des Hébreux).

b) la vanité du pouvoir de l'empereur qui se croit invincible

Importance de l'expression "crois-tu", au vers 7 : grande assurance de ce roi qui ne reconnaît pas la toute-puissance de Dieu. Cette puissance apparaît pourtant implicitement (allitérations en "v"). Mépris et ironie du roi, et donc de la population qui agit selon son modèle ("cracher", "jetant des pierres", "raillaient" ; le bon mot du roi, au vers 23). Image symbolique du pouvoir renforcée par la tour et par l'aigle (symbole de la puissance napoléonienne).

c) le rôle du poète, prophète et porteur de la parole divine

L'irritation de Josué n'appartient pas au contexte biblique : elle n'est que le reflet de celle de Hugo ! Comme dans d'autres poèmes apparaît le rôle de guide du poète, inspiré par Dieu : ce n'est pas le poète (Hugo), mais Dieu qui décidera de la chute de l'empereur ; ce n'est pas le poète, mais Dieu lui-même qui le maudit.

Tout comme Josué n'avait que sa musique (d'origine divine) pour résister aux armes du roi, le poète n'a que ses mots pour lutter contre la tyrannie.

Un appel à la persévérance et à la résistance pour le peuple français qui cède trop facilement aux volontés de Napoléon.

Conclusion

Un poème qui peut se lire d'abord à la lumière des événements de 1851, mais qui trouve une résonance universelle, en partie grâce à la connotation biblique, qui le rend plus atemporel. Nous sommes, dans le recueil, au septième livre, symbole littéraire des sept tours autour de la cité.

Un poème qui contient la plupart des thèmes essentiels des Châtiments : l'appel à la révolte ; la présomption de l'empereur ; le rôle majeur du poète, inspiré par Dieu et guide de son peuple.

 

Annexe : texte de la Bible

Jéricho était fermée et barricadée devant les enfants d’Israël. Personne ne sortait, et personne n’entrait.

L’Éternel dit à Josué: Vois, je livre entre tes mains Jéricho et son roi, ses vaillants soldats. Faites le tour de la ville, vous tous les hommes de guerre, faites une fois le tour de la ville. Tu feras ainsi pendant six jours. Sept sacrificateurs porteront devant l’arche sept trompettes retentissantes; le septième jour, vous ferez sept fois le tour de la ville; et les sacrificateurs sonneront des trompettes. Quand ils sonneront de la corne retentissante, quand vous entendrez le son de la trompette, tout le peuple poussera de grands cris. Alors la muraille de la ville s’écroulera, et le peuple montera, chacun devant soi.

Josué, fils de Nun, appela les sacrificateurs, et leur dit: Portez l’arche de l’alliance, et que sept sacrificateurs portent sept trompettes retentissantes devant l’arche de l’Éternel. Et il dit au peuple: Marchez, faites le tour de la ville, et que les hommes armés passent devant l’arche de l’Éternel.

Lorsque Josué eut parlé au peuple, les sept sacrificateurs qui portaient devant l’Éternel les sept trompettes retentissantes se mirent en marche et sonnèrent des trompettes. L’arche de l’alliance de l’Éternel allait derrière eux. Les hommes armés marchaient devant les sacrificateurs qui sonnaient des trompettes, et l’arrière-garde suivait l’arche; pendant la marche, on sonnait des trompettes. Josué avait donné cet ordre au peuple: Vous ne crierez point, vous ne ferez point entendre votre voix, et il ne sortira pas un mot de votre bouche jusqu’au jour où je vous dirai: Poussez des cris! Alors vous pousserez des cris. L’arche de l’Éternel fit le tour de la ville, elle fit une fois le tour; puis on rentra dans le camp, et l’on y passa la nuit.

Josué se leva de bon matin, et les sacrificateurs portèrent l’arche de l’Éternel. Les sept sacrificateurs qui portaient les sept trompettes retentissantes devant l’arche de l’Éternel se mirent en marche et sonnèrent des trompettes. Les hommes armés marchaient devant eux, et l’arrière-garde suivait l’arche de l’Éternel; pendant la marche, on sonnait des trompettes. Ils firent une fois le tour de la ville, le second jour; puis ils retournèrent dans le camp. Ils firent de même pendant six jours.

Le septième jour, ils se levèrent de bon matin, dès l’aurore, et ils firent de la même manière sept fois le tour de ta ville; ce fut le seul jour où ils firent sept fois le tour de la ville. A ta septième fois, comme les sacrificateurs sonnaient des trompettes, Josué dit au peuple: Poussez des cris, car l’Éternel vous a livré la ville! La ville sera dévouée à l’Éternel par interdit, elle et tout ce qui s’y trouve; mais on laissera ta vie à Rahab la prostituée et à tous ceux qui seront avec elle dans la maison, parce qu’elle a caché les messagers que nous avions envoyés. Gardez-vous seulement de ce qui sera dévoué par interdit; car si vous preniez de ce que vous aurez dévoué par interdit, vous mettriez le camp d’Israel en interdît et vous y jetteriez le trouble. Tout l’argent et tout l’or, tous les objets d’airain et de fer, seront consacrés à l’Éternel, et entreront dans le trésor de l’Éternel.

Le peuple poussa des cris, et les sacrificateurs sonnèrent des trompettes. Lorsque le peuple entendit le son de la trompette, il poussa de grand cris, et la muraille s’écroula; le peuple monta dans la ville, chacun devant soi. Ils s’emparèrent de la ville, et ils dévouèrent par interdit, au fil de l’épée, tout ce qui était dans la ville, hommes et femmes, enfants et vieillards, jusqu’aux boeufs, aux brebis et aux ânes. Josué dit aux deux hommes qui avalent exploré le pays: Entrez dans la maison de la femme prostituée, et faites-en sortir cette femme et tous ceux qui lui appartiennent, comme vous le lui avez juré. Les jeunes gens, les espions, entrèrent et firent sortir Rahab, son père, sa mère, ses frères, et tous ceux qui lui j appartenaient; ils firent sortir tous les gens de sa famille, et ils les déposèrent hors du camp d’Israel.

Ils brûlèrent la ville et tout ce qui s’y trouvait; seulement ils mirent dans le trésor de la maison de l’Éternel l’argent, l’or et tous les objets d’airain et de fer. Josué laissa la vie à Rahab la prostituée, à la maison de son père, et à tous ceux qui lui appartenaient; elle a habité au milieu d’Israë1 jusqu’à ce jour, parce qu’elle avait caché les messagers que Josué avait envoyés pour explorer Jéricho.

Ce fut alors que Josué jura, en disant: Maudit soit devant l’Éternel l’homme qui se lèvera pour rebâtir cette ville de Jéricho. Il en jettera les fondements au prix de son premier-né, et il en posera les portes au prix de son plus jeune fils.

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