Visages hypocrites dans le théâtre de Molière

 

Le Misanthrope I 1

vers 118-144

 

 

TEXTE

 

ALCESTE

Non : elle est générale, et je hais tous les hommes :

Les uns, parce qu'ils sont méchants et malfaisants,

Et les autres, pour être aux méchants complaisants,

Et n'avoir pas pour eux ces haines vigoureuses

Que doit donner le vice aux âmes vertueuses.

De cette complaisance on voit l'injuste excès

Pour le franc scélérat avec qui j'ai procès ;

Au travers de son masque on voit à plein le traître ;

Partout il est connu pour tout ce qu'il peut être ;

Et ses roulements d'yeux et son ton radouci

N'imposent qu'à des gens qui ne sont point d'ici.

On sait que ce pied plat, digne qu'on le confonde,

Par de sales emplois s'est poussé dans le monde,

Et que par eux son sort de splendeur revêtu

Fait gronder le mérite et rougir la vertu.

Quelques titres honteux qu'en tous lieux on lui donne,

Son misérable honneur ne voit pour lui personne ;

Nommez-le fourbe, infâme, et scélérat maudit,

Tout le monde en convient, et nul n'y contredit.

Cependant sa grimace est partout bienvenue :

On l'accueille, on lui rit, partout il s'insinue ;

Et s'il est, par la brigue, un rang à disputer,

Sur le plus honnête homme on le voit l'emporter.

Têtebleu ! ce me sont de mortelles blessures,

De voir qu'avec le vice on garde des mesures ;

Et parfois il me prend des mouvements soudains

De fuir dans un désert l'approche des humains.

 

 

EXPLICATION DU PASSAGE

 

Introduction

 

Situation du passage

Début de la pièce ; fin d'une scène assez longue dans laquelle le caractère d'Alceste se montre sans ambiguïté, face à la modération de Philinte.

La sincérité est au centre du débat. Opposition entre sincérité, d'une part, et politesse et vie en société, d'autre part ; d'où une généralisation au début : il s'agit de la nature humaine dans son ensemble. D'où également un réquisitoire contre le genre humain en trois temps : introduction, exemple précis, conclusion.

 

Axes de lecture :

1. Un discours construit de manière rigoureuse

2. Ce que nous apprenons du caractère d'Alceste

 

 

1. La construction de la tirade

a) L'introduction (vers 118-122)

Dans les premiers vers, Alceste annonce son sujet ; opposition proclamée entre JE et le genre humain sans exception : :$générale, tous ; les uns les $autres. Le ton est donné : c'est une attaque en règle contre la méchanceté et l'hypocrisie ; qu'entend Alceste par "âmes vertueuses" : serait-ce lui seul ???

b) Le développement Vers 123-140

Passage du général au particulier : l'ensemble du genre humain est symbolisé par un seul personnage, celui contre qui Alceste a engagé un procès. (cf. la reprise de $complaisants par $complaisance, en écho). Référence à une action secondaire dans le déroulement de l'intrigue : le procès (qu'il perdra !). Ici, c'est le prétexte de sa colère contre le genre humain. L'exemple sur lequel il s'appuie est, selon lui, un exemple argumentatif : c'est à travers celui-ci que va être développée l'argumentation d'Alceste.

Un méchant et des hypocrites.

- le méchant : celui contre qui il a engagé le procès ; termes très forts : scélérat ; traître... Une ascension sociale malsaine, basée sur le mensonge et le profit

- les autres : ils le connaissent (Exemple : "tout le monde en convient") mais font semblant de ne rien savoir : opposition terme à terme (rythme ternaire) entre les vers 18 et 21.

c) Vers 140-144 : la conclusion d'Alceste

Une conclusion sans appel et sans concession ; un retour sur sa personne ; une conclusion qui ne repose plus sur des arguments (et leurs conséquences logiques) mais sur un sentiment : un détail parmi d'autres qui nous laisse entrevoir le caractère d'Alceste.

 

2. Le caractère d'Alceste

a) son emportement : un juron (têtebleu) ; une exclamation dès le départ (non) ; une construction des phrases qui laisse l'acteur libre d'accentuer cet aspect du caractère du personnage : jeu possible, par exemple sur l'emploi des impératifs.

b) la théâtralité du personnage

Expressions hyperboliques : le traître ; plusieurs occurrences de "tout" ou d'autres termes entiers (partout, le plus, à plein...). Rôle du démonstratif "cette" (complaisance) : Alceste pourrait bien désigner ainsi son interlocuteur lui-même !

c) Un personnage égocentrique

Certes, toutes les phrases d'Alceste n'ont pas JE comme sujet, mais tout se ramène à lui : il est au centre de ses préoccupations, au centre de l'exemple qu'il prend et qui a pour lui force d'argumentation. C'est avec lui que commence et que se termine la tirade.

Un égocentrisme doublé d'un orgueil assez démesuré : Alceste hait les hommes à cause de leurs vices : serait-il parfait ?

 

Conclusion

Dénonciation véridique des moeurs de la cour, mais Alceste nous fait sourire, car au milieu de ses emportements, il se présente volontiers comme la perfection incarnée ! Par ailleurs, il n'arrivera pas, quelques instants plus tard, à mettre en pratique de si belles affirmations, lors de la scène du sonnet, face à °Orgon.

 

[Retour au sommaire de Vitellus]