BACCALAUREAT GENERAL
SESSION 2001
LATIN
Série L
Durée de l'épreuve: 3 heures
Coefficient: 4
L'usage des calculatrices est interdit pour cette épreuve.
L'usage du dictionnaire latin-français est autorisé.
TEXTE
1 Ita fac, mi Lucili, vindica te tibi, et tempus, quod
adhuc aut auferebatur aut subripiebatur aut excidebat,
collige et serva. Persuade tibi hoc sic esse, ut scribo:
quaedam tempora eripiuntur nobis, quaedam
5 subducuntur, quaedam effluunt. Turpissima tamen est
jactura, quae per neglegentiam fit. Et, si volueris
attendere, maxima pars vitae elabitur male agentibus,
magna nihil agentibus, tota vita aliud agentibus.
2 Quem mihi dabis, qui aliquod pretium tempori ponat,
10 qui diem aestimet, qui intellegat se cotidie mori? In hoc
enim fallimur, quod mortem prospicimus: magna pars
ejus enim praeteriit. Quicquid aetatis retro est, mors
tenet. Fac ergo, mi Lucili, quod facere te scribis, omnes
horas complectere. Sic fiet ut minus ex crastino
15 pendeas, si hodierno manum injeceris. Dum differtur,
vita transcurrit. 3 Omnia, Lucili, aliena sunt, tempus
tantum nostrum est; in hujus rei unius fugacis ac
lubricae possessionem natura nos misit, ex qua expellit
quicumque vult. Et tanta stultitia mortalium est ut, quae
20 minima et vilissima sunt, certe reparabilia, imputari sibi,
cum impetravere, patiantur, nemo se judicet quicquam
debere, qui tempus accepit, cum interim hoc unum est,
quod ne gratus quidem potest reddere. 4 Interrogabis
fortasse quid ego faciam qui tibi ista praecipio. Fatebor
25 ingenue: quod apud luxuriosum sed diligentem evenit,
ratio mihi constat impensae. Non possum dicere nihil
perdere, sed quid perdam et quare et quemadmodum,
dicam; causas paupertatis meae reddam. Sed evenit
mihi, quod plerisque non suo vitio ad inopiam redactis:
30 omnes ignoscunt, nemo succurrit. 5 Quid ergo est?
non puto pauperem, cui quantulumcumque superest,
sat est: tu tamen malo serves tua, et bono tempore
incipies. Nam ut visum est majoribus nostris, "sera
parsimonia in fundo est": non enim tantum minimum in
35 imo, sed pessimum remanet. Vale.
SENEQUE, Lettres à Lucilius, I, 1.5
TRADUCTION
1 C'est cela, mon cher Lucilius: revendique tes droits sur toi-même. Jusqu'ici on te prenait ton temps; on te le dérobait, il t'échappait. Recueille ce capital et ménage-le. Oui, sois-en convaincu, les choses vont comme je te le dis: il est de nos instants qu'on nous arrache; il en est qu'on nous escamote; il en est qui nous coulent entre les doigts. La perte, à bien parler, n'est jamais plus blâmable que lorsqu'elle provient d'incurie. Du reste, regardes-y de près: la part la plus considérable de la vie se passe à mal faire, une large part à ne rien faire, toute la vie à n'être pas à ce que l'on fait.
2 Me citeras-tu un homme qui attribue une valeur réelle au temps, qui pèse le prix d'une journée, qui comprenne qu'il meurt un peu chaque jour? Telle est, en effet, l'erreur: nous ne voyons la mort que devant nous, alors qu'elle est, en grande partie déjà, chose passée. Tout ce que nous laissons derrière nous de notre existence est dévolu à la mort. Fais donc, mon cher Lucilius, comme tu le dis: empare-toi de toutes tes heures. Ainsi tu dépendras moins de demain, pour avoir opéré une mainmise sur le jour présent. Tandis que l'on diffère de vivre, la vie court.
3 Tout est, Lucilius, hors de nous; il n'y a que le temps qui soit nôtre. Ce bien fugace, glissant est l'unique possession que nous ait départie la nature. Nous en chasse qui veut. Et telle est la folie de l'engeance mortelle: les cadeaux les plus minces et du plus vil prix, objets tout au moins remplaçables, impliquent une dette à laquelle un chacun souscrit, et nul ne s'estime redevable en quoi que ce soit du temps qu'on lui donne, c'est-à-dire du seul bien que, même la reconnaissance aidant, il lui est impossible de rendre.
4 Tu me demanderas peut-être comment je me comporte, moi qui te propose ces belles maximes. Je l'avouerai tout franc: mon cas est celui d'une personne qui mène grand train, mais qui a de l'ordre; mon registre de dépenses est bien tenu. Je n'ai pas le droit de dire que je ne perds rien; mais je dirai ce que je perds, et pourquoi, et comment. Je rendrai compte de ma pauvreté. Au reste, je me trouve dans le cas de la plupart des gens ruinés sans qu'il y ait de leur faute: tout le monde vous excuse, nul ne vous assiste.
5 Comment conclurons-nous? Il n'est pas pauvre, à mon avis, celui qui, si peu qu'il lui reste, s'en accommode. Pour toi cependant, je préfère que tu ménages ton avoir. Et tu commenceras en temps utile. Ainsi en jugeaient nos pères: "Tardive épargne, quand le vin touche à la lie." Ce qui séjourne au fond du vase c'est très peu de chose, et c'est le pire.
(Traduction Henri NOBLIOT revue par Antoinette NOVARA - Hatier - Les Belles lettres - Coll. BAC LATIN)
QUESTIONS (50 points)
1) "Quaedam tempora eripiuntur... effluunt" (l. 4-5): examinez les formes verbales (voix, construction, sens). Montrez comment elles introduisent l'idée de "neglegentia". (10 points)
2) "Fac ergo ... quicumque vult" (l. 13-19): étudiez le champ lexical de la propriété. Comment Sénèque surmonte-t-il la difficulté qu'il y a à l'appliquer au temps? (10 points)
3) Pourquoi Sénèque juge-t-il utile d'introduire son exemple personnel? (10 points)
4) Après avoir lu l'ensemble de la lettre, appréciez la pertinence et la richesse de la phrase d'introduction. (10 points)
5) En tenant compte en particulier de l'énonciation, donnez les principales caractéristiques de cette lettre.
VERSION (50 points)
Sachons tirer parti de la vie que la nature nous donne.
Quid de rerum natura querimur? Illa se benigne gessit: vita, si
uti scias, longa est. Sed alium insatiabilis tenet avaritia; alium
in supervacuis laboribus operosa sedulitas; alius vino madet,
alius inertia torpet, alium defetigat ex alienis judiciis suspensa
05 semper ambitio (...) adeo ut quod apud maximum poetarum
more oraculi dictum est verum esse non dubitem: "Exigua
pars est vitae qua vivimus.
Sénèque, De la brièveté de la vie