LORENZACCIO 1834 ACTE PREMIER ScŠne premiŠre Un jardin. Clair de lune ; un pavillon dans le fond, un autre sur le devant. Entrent le Duc et øLorenzo, couverts de leurs manteaux ; Giomo, une lanterne … la main. [[[Le duc : Qu'elle se fasse attendre encore un quart d'heure, et je m'en vais. Il fait un froid de tous les diables. øLorenzo : Patience, altesse, patience. Le duc : Elle devait sortir de chez sa mŠre … minuit ; il est minuit, et elle ne vient pourtant pas. øLorenzo : Si elle ne vient pas, dites que je suis un sot, et que la vieille mŠre est une honnˆte femme. Le duc : Entrailles du pape ! avec tout cela je suis vol‚ d'un millier de ducats ! øLorenzo : Nous n'avons avanc‚ que moiti‚. Je r‚ponds de la petite. Deux grands yeux languissants, cela ne trompe pas. Quoi de plus curieux pour le connaisseur que la d‚bauche … la mamelle ? Voir dans une enfant de quinze ans la rou‚e … venir ; ‚tudier, ensemencer, infiltrer paternellement le filon myst‚rieux du vice dans un conseil d'ami, dans une caresse au menton - tout dire et ne rien dire, selon le caractŠre des parents - ; habituer doucement l'imagination qui se d‚veloppe … donner des corps … ses fant“mes, … toucher ce qui l'effraye, … m‚priser ce qui la protŠge ! Cela va plus vite qu'on ne pense ; le vrai m‚rite est de frapper juste. Et quel tr‚sor que celle-ci ! tout ce qui peut faire passer une nuit d‚licieuse … Votre Altesse ! Tant de pudeur ! Une jeune chatte qui veut bien des confitures, mais qui ne veut pas se salir la patte. Proprette comme une Flamande ! La m‚diocrit‚ bourgeoise en personne. D'ailleurs, fille de bonnes gens, … qui leur peu de fortune n'a pas permis une ‚ducation solide ; point de fond dans les principes; rien qu'un l‚ger vernis ; mais quel flot violent d'un fleuve magnifique sous cette couche de glace fragile qui craque … chaque pas ! Jamais arbuste en fleur n'a promis de fruits plus rares, jamais je n'ai hum‚ dans une atmosphŠre enfantine plus exquise odeur de courtisanerie. Le duc : Sacrebleu ! je ne vois pas le signal. Il faut pourtant que j'aille au bal chez Nasi ; c'est aujourd'hui qu'il marie sa fille. Giomo : Allons au pavillon, monseigneur. Puisqu'il ne s'agit que d'emporter une fille qui est … moiti‚ pay‚e, nous pouvons bien taper aux carreaux. Le duc : Viens par ici ; le Hongrois a raison. (Ils s'‚loignent ; entre Maffio). Maffio : Il me semblait dans mon rˆve voir ma soeur traverser notre jardin, tenant une lanterne sourde, et couverte de pierreries. Je me suis ‚veill‚ en sursaut. øDieu sait que ce n'est qu'une illusion, mais une illusion trop forte pour que le sommeil ne s'enfuie pas devant elle. Grƒce au ciel, les fenˆtres du pavillon o— couche la petite sont ferm‚es comme de coutume ; j'aper‡ois faiblement la lumiŠre de sa lampe entre les feuilles de notre vieux figuier. Maintenant mes folles terreurs se dissipent ; les battements pr‚cipit‚s de mon coeur font place … une douce tranquillit‚. Insens‚ ! mes yeux se remplissent de larmes, comme si ma pauvre soeur avait couru un v‚ritable danger. Qu'entends-je ? Qui remue l… entre les branches ? (La soeur de Maffio passe dans l'‚loignement.) Suis-je ‚veill‚ ? C'est le fant“me de ma soeur. Il tient une lanterne sourde, et un collier brillant ‚tincelle sur sa poitrine aux rayons de la lune. {Gabrielle ! Gabrielle} ! O— vas-tu ? (Rentrent Giomo et le duc.) Giomo : Ce sera le bonhomme de frŠre pris de somnambulisme. øLorenzo conduira votre belle au palais par la petite porte ; et quant … nous, qu'avons-nous … craindre ? Maffio : Qui ˆtes-vous ? Hol… ! arrˆtez ! (Il tire son ‚p‚e.) Giomo : Honnˆte rustre, nous sommes tes amis. Maffio : O— est ma soeur ? que cherchez-vous ici ? Giomo : Ta soeur est d‚nich‚e, brave canaille. Ouvre la grille de ton jardin. Maffio : Tire ton ‚p‚e et d‚fends-toi, assassin que tu es ! Giomo (saute sur lui et le d‚sarme) : Halte-l… ! maŒtre sot, pas si vite. Maffio : #“ honte ! #“ excŠs de misŠre ! S'il y a des lois … øFlorence, si quelque justice vit encore sur la terre, par ce qu'il y a de vrai et de sacr‚ au monde, je me jetterai aux pieds du duc, et il vous fera pendre tous les deux. Giomo : aux pieds du duc ? Maffio : Oui, oui, je sais que les gredins de votre espŠce ‚gorgent impun‚ment les familles. Mais que je meure, entendez-vous, je ne mourrai pas silencieux comme tant d'autres. Si le duc ne sait pas que sa ville est une forˆt pleine de bandits, pleine d'empoisonneurs et de filles d‚shonor‚es, en voil… un qui le lui dira. Ah ! massacre ! ah ! fer et sang ! j'obtiendrai justice de vous ! Giomo, l'‚p‚e … la main : Faut-il frapper, Altesse ? Le duc : Allons donc ! frapper ce pauvre homme ! Va te recoucher, mon ami ; nous t'enverrons demain quelques ducats. (Il sort.) Maffio : C'est øAlexandre de M‚dicis ! Giomo : Lui-mˆme, mon brave rustre. Ne te vante pas de sa visite, si tu tiens … tes oreilles. (Il sort.) ] Explication Introduction Pr‚sentation rapide de la piŠce ; cette scŠne ne figurait pas dans les plans primitifs de øMusset. Fil conducteur : une scŠne d'exposition. I) L'action La piŠce d‚bute en pleine action avec des personnages principaux : øLorenzo et øAlexandre. 1. scŠne de s‚duction (un des fils conducteurs de la piŠce) ; premier jalon jusqu'… la mort d'øAlexandre avec le pr‚texte de la s‚duction de øCatherine. 2. Pr‚sence des armes Elles jouent un grand r“le dans la piŠce et constituent un autre fil conducteur (‚vanouissement de øLorenzo, meurtre). 3. Allusion au bal des Nasi Cette allusion se terminera dans la scŠne suivante avec l'insulte faite … {Louise Strozzi} : ceci constitue le point de d‚part de l'action concernant les øStrozzi. II) Les caractŠres 1. øAlexandre grossier, cynique ; bassesse du personnage (expression "quelques ducats") ; personnage oppos‚ en cela … Don øJuan ; personnage sans surprise d'un bout … l'autre de la piŠce. 2. øLorenzo le masque ; dans cette premiŠre scŠne, peu d'indices qu'il existe un autre Lorenzo, sinon le titre de la piŠce : un personnage ‚ponyme, donc essentiel. 3. Maffio et Giomo incarnent l'opposition entre deux mondes : honnˆtet‚ et d‚bauche. III) Le d‚cor et l'organisation g‚n‚rale de la scŠne 1. Une scŠne romantique minuit, le clair de lune, le jardin, la fontaine. 2. Un d‚coupage non classique des personnages entrent ou sortent … l'int‚rieur d'une mˆme scŠne ; les interventions des personnages ne sont pas ‚quilibr‚es. Conclusion quelques entorses aux rŠgles classiques, mais c'est bien une scŠne d'exposition. On y voit d'embl‚e le thŠme g‚n‚ral qui oppose d‚bauche et honnˆtet‚ et on devine l'importance du r“le de øLorenzo, sans que toutes les cl‚s nous soient donn‚es.