Lorenzaccio

1834

ACTE IV

Scène 9

Une place ; il est nuit. Entre Lorenzo.

Lorenzo : Je lui dirai que c'est un motif de pudeur, et j'emporterai la lumière - cela se fait tous les jours - une nouvelle mariée, par exemple, exige cela de son mari pour entrer dans la chambre nuptiale, et Catherine passe pour très vertueuse. - Pauvre fille ! qui l'est sous le soleil, si elle ne l'est pas ? - Que ma mère mourût de tout cela, voilà ce qui pourrait arriver.

Ainsi donc, voilà qui est fait. Patience ! une heure est une heure, et l'horloge vient de sonner. Si vous y tenez cependant - mais non, pourquoi ? - Emporte le flambeau si tu veux ; la première fois qu'une femme se donne, cela est tout simple. - Entrez donc, chauffez-vous donc un peu. - Oh ! mon Dieu, oui, pur caprice de jeune fille ; et quel motif de croire à ce meurtre ? - Cela pourra les étonner, même Philippe.

Te voilà, toi, face livide ? (La lune paraît.)

Si les républicains étaient des hommes, quelle révolution demain dans la ville ! Mais Pierre est un ambitieux ; les Ruccellaï seuls valent quelque chose. - Ah ! les mots, les mots, les éternelles paroles ! S'il y a quelqu'un là-haut, il doit bien rire e nous tous ; cela est très comique, très comique, vraiment. - ô bavardage humain ! ô grand tueur de corps morts ! grand défonceur de portes ouvertes ! ô hommes sans bras !

Non ! non ! je n'emporterai pas la lumière. - J'irai droit au coeur ; il se verra tuer... Sang du Christ ! on se mettra demain aux fenêtres?.

Pourvu qu'il n'ait pas imaginé quelque cuirasse nouvelle, quelque cotte de mailles. Maudite invention ! Lutter avec Dieu et le diable, ce n'est rien ; mais lutter avec des bouts de ferraille croisés les uns sur les autres par la main sale d'un armurier ! - Je passerai le second pour entrer ; il posera son épée là, - ou là - oui, sur le canapé. - Quant à l'affaire du baudrier à rouler autour de la garde, cela est aisé. S'il pouvait lui prendre fantaisie de se coucher, voilà où serait le vrai moyen. Couché, assis, ou debout ? assis plutôt. Je commencerai par sortir ; Scoronconcolo est enfermé dans le cabinet. Alors nous venons, nous venons - je ne voudrais pourtant pas qu'il tournât le dos. J'irai à lui tout droit. Allons, la paix, la paix ! l'heure va venir. - Il faut que j'aille dans quelque cabaret ; je ne m'aperçois pas que je prends du froid, et je viderai un flacon. - Non ; je ne veux pas boire. Où diable vais-je donc ? les cabarets sont fermés.

Est-elle bonne fille ? - Oui, vraiment. - En chemise ? - Oh ! non, non, je ne le pense pas. - Pauvre Catherine ! Que ma mère mourût de tout cela, ce serait triste. - Et quand je lui aurais dit mon projet, qu'aurais-je pu y faire ? au lieu de la consoler, cela lui aurait fait dire : Crime ! Crime ! jusqu'à son dernier soupir. je ne sais pourquoi je marche, je tombe de lassitude. - (Il s'assoit sur un banc.)

Pauvre Philippe ! une fille belle comme le jour ! Une seule fois je me suis assis près d'elle sous le marronnier ; ces petites mains blanches, comme cela travaillait ! Que de journées j'ai passées, moi, assis sous les arbres ! Ah ! quelle tranquillité ! quel horizon à Cafaggiuolo ! Jeannette était jolie, la petite fille du concierge, en faisant sécher sa lessive. Comme elle chassait les chèvres qui venaient marcher sur son linge étendu sur le gazon ! la chèvre blanche revenait toujours, avec ses grandes pattes menues. (Une horloge sonne.)

Ah ! ah ! il faut que j'aille là-bas. - Bonsoir, mignon ; eh ! trinque donc avec Giomo. - Bon vin ! Cela serait plaisant qu'il lui vînt à l'idée de me dire : Ta chambre est-elle retirée ? entendra-t-on quelque chose du voisinage ? Cela serait plaisant ; ah ! on y a pourvu. Oui, cela serait drôle qu'il lui vînt cette idée.

Je me trompe d'heure ; ce n'est que la demie. Quelle est donc cette lumière sous le portique de l'église ? on taille, on remue des pierres. Il paraît que ces hommes sont courageux avec les pierres. Comme ils coupent ! comme ils enfoncent ! Ils font un crucifix ; avec quel courage ils le clouent ! Je voudrais voir que leur cadavre de marbre les prît tout d'un coup à la gorge.

Eh bien, eh bien, quoi donc ? j'ai des envies de danser qui sont incroyables. je crois, si je m'y laissais aller, que je sauterais comme un moineau sur tous ces gros plâtras et sur toutes ces poutres. Eh, mignon, eh, mignon ! mettez vos gants neufs, un plus bel habit que cela, tra la la ! faites-vous beau, la mariée est belle. mais je vous le dis à l'oreille, prenez garde à son petit couteau. (Il sort en courant.)

 

 

Explication

Introduction

Situation du passage : mort de Louise ; fin de l'épisode concernant la marquise ; Lorenzo a commencé à parler ouvertement, mais on ne le croit guère.

Dans cette scène, répétition de la scène du meurtre, qui aura lieu en IV, 11.

Long monologue, le troisième de l'acte ; texte très décousu, ce qui correspond à l'agitation de Lorenzo ; mélange de souvenirs et de vision. L'ensemble nous permet de saisir une dernière fois la complexité du personnage.

 

I) Les souvenirs, les anticipations et les visions

Thème central : le désenchantement

1. souvenir de Louise

2. Anticipation : Préparation de la scène du meurtre : dialogue imaginaire avec le duc ; rôle de la lumière.

3. Prémonition : réflexion sur sa tante et prémonition de la mort de sa mère. Réflexion sur les bannis : rôle de la parole, vaine, et de l'action, également vaine.

4. Interférence du monde extérieur (au moment présent) : la lune, l'heure qui sonne, la lumière de l'église : rôle symbolique de ces éléments qui montrent que Lorenzo n'est pas fou, qu'il reste ancré dans la réalité, mais qu'il dépasse, en quelque sorte, cette réalité.

 

II) La complexité du personnage

1. La parole permet de s'extérioriser et devient un réconfort. Exaltation totale de Lorenzo qui est en harmonie avec le décor : "un héros crépusculaire" (terme de certains critiques).

Lorenzo peut extérioriser son incohérence, sa folie ; il s'oppose en cela au héros tragique qui se sert du monologue pour faire le point sur ses sentiments, pour rentrer en soi (introspection) ; ici : le monologue sert de tremplin pour aller au but.

2. La parole est pourtant objet de soupçon : mots désenchantés de Lorenzo, qui préfigurent l'inutilité de son acte.

D'où la tonalité tragique de la scène : déchirement du personnage qui va accomplir un acte à la fois parfaitement inutile et totalement inéluctable.

 

Conclusion

Les monologues sont fréquents au théâtre, mais ils sont d'ordinaire bien plus construits que celui-ci : d'où une rupture avec les conventions du théâtre classique, puisqu'il ne s'agit ni d'une réflexion organisée, ni d'un texte narratif.

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