Sénèque
Lettres à Lucilius
Livre I
Lettres 1 à 9
Lettre 1
Sois maître de ton temps
Aide grammaticale pour la traduction
Seneca Lucilio suo Salutem (sous-entendre le verbe "dat" : formule de politesse équivalant à notre "cher untel")
Ita (ce terme annonce les impératifs qui vont développer "fac") fac, mi Lucili (vocatifs irréguliers), vindica te tibi, et tempus (accusatif, COD de "collige et serva"), quod (antécédent : "tempus") adhuc aut auferebatur aut subripiebatur aut excidebat (rythme ternaire mais passage du passif à l'actif), collige et serva. Persuade (impératif suivi d'une proposition infinitive) tibi (complément de "persuade") hoc (sujet de l'infinitive) sic (en corrélation avec "ut") esse, ut (attention au mode pour choisir le sens !) scribo : quaedam (neutre pluriel ; ici : adjectif) tempora (à traduire ici par "moments de vie", "instants") eripiuntur nobis, quaedam subducuntur, quaedam effluunt. Turpissima (attribut du sujet) tamen est jactura (sujet), quae (antécédent : "jactura") per neglegentiam fit (sens ici : "arriver"). Et, si volueris (n'oubliez pas qu'il s'agit d'une lettre ! futur antérieur : éventuel) attendere, maxima pars vitae elabitur male agentibus (sous-entendre "nobis" ou "hominibus", peut-être préférable, puisqu'ainsi, Sénèque s'exclut des autres hommes ; datif montrant qui est concerné par l'action de "elabitur" ; "ago" a ici le sens général d'agir), magna (sous-entendu "pars vitae elabitur") nihil agentibus, tota vita aliud agentibus (ici : être distrait).
Quem (pronom interrogatif, COD) mihi dabis (sens figuré), qui (antécédent : "quem") aliquod pretium tempori (attention à la déclinaison) ponat (attention au mode dans cette proposition relative), qui diem aestimet, qui intellegat ((suivi d'une proposition infinitive) se cotidie mori (verbe déponent) ? In hoc (ce démonstratif annonce le développement par "quod") enim fallimur, quod mortem prospicimus : magna pars ejus (reprend "mortem") jam praeteriit. Quicquid aetatis (génitif dépendant de "quicquid", pronom neutre) retro est (l'ensemble de cette proposition est COD de "tenet"), mors tenet. Fac (ce verbe aura pour COD l'infinitif "complectere") ergo, mi Lucili, quod (proposition explicative en incise) facere te scribis, omnes horas (COD du verbe qui suit) complectere . Sic (en corrélation avec "ut") fiet ut (attention au mode pour choisir le sens !) minus ex crastino pendeas, si hodierno manum injeceris (système éventuel) . Dum differtur (passif sans COD ; il est habituel d'employer "on" et l'actif en français), vita transcurrit.
Omnia (neutre pluriel : "toutes les choses"), Lucili, aliena sunt, tempus tantum nostrum est : in hujus rei unius (génitif irrégulier) fugacis ac lubricae possessionem (accusatif régi par la préposition "in" qui précède) natura (sujet de "misit") nos (COD de "misit") misit, ex qua (antécédent : "possessionem") expellit quicumque (pronom relatif sujet du verbe qui suit) vult (l'ensemble de la relative est sujet de "expellit"). Et tanta (en corrélation avec "ut") stultitia mortalium (attention au cas !) est ut, quae minima et vilissima sunt (l'ensemble de cette relative est sujet de "imputari"), certe reparabilia (groupe apposé à la relative précédente), imputari sibi (renvoie au sujet de "patiantur", dont l'idée est contenue dans "mortalium"), cum impetravere (attention : forme de parfait ; sujet : toujours les "mortels"), patiantur (attention au mode : verbe introduit par "ut"), nemo se judicet (ce verbe dépend également de "ut" ; parataxe) quicquam debere (infinitif de la proposition infinitive introduite par "judicet" et dont le sujet est "se"), qui (antécédent : "nemo") tempus accepit, cum interim hoc (antécédent de "quod" et sujet du verbe "est") unum est, quod (COD de "reddere") ne (ne quidem" : ne pas même") gratus (adjectif substantivé) quidem potest reddere.
Interrogabis fortasse quid (pronom interrogatif : interrogation indirecte) ego faciam, qui (antécédent : "ego") tibi ista praecipio . Fatebor ingenue : quod apud luxuriosum (adjectif substantivé) sed diligentem evenit (le sujet de ce verbe est "quod" ; l'ensemble de cette subordonnée est apposé à "ratio"), ratio mihi constat impensae (complément de "ratio"). Non possum dicere nihil perdere, sed quid perdam et quare et quemadmodum (deux interrogatives indirectes dépendant de "dicam"), dicam (attention à la forme verbale) ; causas paupertatis meae reddam (même remarque sur ce verbe). Sed evenit mihi, quod (verbe sous-entendu : "evenit") plerisque non suo vitio ad inopiam redactis (participe accordé à "plerisque" ; l'ensemble de cette proposition relative est sujet de "evenit") : omnes ignoscunt, nemo succurrit.
Quid ergo est ? non puto pauperem (attribut du sujet de la proposition infinitive sous-entendu et antécédent de la relative qui suit : celui à qui), cui (ce relatif est complément à la fois de "superest" et de "est") quantulumcumque superest (l'ensemble de cette relative est sujet de "sat est"), sat (équivaut à "satis") est : tu tamen malo (ce verbe peut être suivi d'un subjonctif sans mot subordonnant introducteur) serves tua (neutre pluriel COD du verbe qui précède), et bono tempore incipies (attention au mode). Nam ut visum est (attention au sens de "video" au passif ; attention au mode pour la traduction de "ut") majoribus (attention au sens : les ancêtres) nostris, "sera (attribut de "parsimonia") parsimonia in fundo est" : non enim tantum (non tantum sed : non seulement, mais) minimum (adjectif substantivé) in imo, sed pessimum remanet (ce verbe a pour sujets les deux adjectifs neutres substantivés). Vale (formule d'adieu conventionnelle).
#éléments de commentaire
Introduction
Quelques mots sur l'auteur ; quelques mots sur le destinataire des lettres.
Ici : première lettre, mais elle s'inscrit dans la continuité d'une relation qui n'est pas seulement épistolaire.
Plan du commentaire :
1. l'importance du système énonciatif
2. le thème du temps qui passe : intérêt littéraire
3. le thème du temps qui passe : intérêt philosophique
1. L'importance du système énonciatif
a) "je" et "tu" clairement identifiés.
Trois vocatifs pour nommer l'interlocuteur, dont deux accompagnés d'un possessif à tonalité affective (mi Lucili). L'énonciataire est également identifié sans ambiguïté : "ut scribo" : c'est bien Sénèque qui écrit. L'ensemble de la fin de la lettre est centré sur le comportement de Sénèque : plusieurs occurrences du pronom de première personne.
b) Le jeu sur les formes verbales et les types de phrases
- plusieurs impératifs ou futurs à valeur d'ordre : "fac", "vindica", etc. "bono tempore incipies" (fin du texte) ;
- questions oratoires jouant sur la présence fictive de l'interlocuteur : "quem mihi dabis", "interrogabis fortasse". Sénèque rend sa correspondance ainsi plus vivante ; il semble également bien connaître Lucilius et anticiper sur les réactions du jeune homme.
Conséquence de ces éléments : une relation de maître à disciple et non d'égal à égal. Elle permet à Sénèque de faire de sa correspondance, dès cette première lettre, une sorte de manuel de philosophie à l'égard de Lucilius, dont le thème central, ici est celui de la fuite du temps.
2. Exploitation littéraire de ce thème
a) Les images et les comparaisons
la fluidité : effluunt, elabitur, fugacis, lubricae
l'argent : pretium, impensae
la rapidité : transcurrit
le vol : subducuntur, eripiuntur, subripere.
Beaucoup de verbes de sens concret, qui facilitent la compréhension de la pensée du philosophe.
b) les références littéraires
Horace : Odes, I, 11 : carpe diem (à comprendre dans une perspective épicurienne)
Hésiode : Les Travaux et les jours, vers 369, pour l'image du fond du tonneau.
c) le jeu sur les rythmes
rythmes ternaire : première phrase (avec rupture de la monotonie par le passage du passif à l'actif). "quaedam" répété ; "agentibus" répété. Ce rythme ternaire se double d'un effet de gradation. Ce procédé est plus fréquent à l'oral qu'à l'écrit, mais les textes écrits étaient en général lus à voix haute (la lecture silencieuse étant pour ainsi dire inconnue). Des effets sonores qui ajoutent de l'agrément à la lecture, la rendant plus fluide, plus "parlante" (contrairement au vin qui reste au fond du tonneau).
3. La leçon du philosophe
a) l'aspect inéluctable de la fuite du temps ; la nécessité d'en faire bon usage
Caractéristique du temps : fugace et glissant. Lien entre la fuite du temps et la mort : définition originale de la mort présentée comme quotidienne et morcelée (chaque jour, une partie de notre être meurt : cotidie mori). Référence à la morale stoïcienne qui recommande à l'homme de vivre en harmonie constante avec la nature (nous disposons d'un capital de temps qui nous est donné au départ) et de se contrôler en permanence (nous devons toujours avoir conscience du temps qui passe). Il ne s'agit donc pas d'un "carpe diem" de tonalité épicurienne. Par ailleurs, le temps bien utilisé sera consacré à l'otium, c'est-à-dire à la réflexion philosophique.
b) la pédagogie par l'exemple
Les exemples donnés ici sont concrets et leur rôle rejoint d'ailleurs celui des images. On peut noter deux sources d'exemples : les "autres", les "mortels" auxquels Sénèque se joint par moments (par l'utilisation de "nostrum" par exemple, ou bien en employant des passifs sans compléments d'agent, donc dont l'agent est indéfini). Ces exemples sont alors plutôt des contre-exemples : ils servent à définir le type d'attitude dont Lucilius doit s'écarter.
Lorsque Sénèque se prend lui-même pour exemple, il cherche au contraire à montrer à Lucilius, par le biais de l'introspection, les bienfaits d'une morale empreinte de stoïcisme. En insistant sur son propre cas, il met l'accent sur le rôle de la volonté (qu'il oppose aux événements qui ne dépendent pas de lui : "non suo vitio"). Il s'agit, de plus, d'un effort de chaque instant ("omnes horas"), qui exclut toute distraction ("aliud agentibus") et ce, malgré les incidents qui peuvent survenir.
Conclusion
Une lettre intéressante, puisqu'elle présente les caractéristiques de l'argumentation de Sénèque (alternance de propos théoriques et d'exemples, en particulier tirés de son expérience personnelle). Une lettre qui nous permet également de discerner d'emblée les rapports qu'entretient le philosophe avec son disciple et le ton de leur correspondance.