Sénèque
Lettres à Lucilius
Livre I
Lettres 1 à 9
Lettre 4 (début) : Sur la crainte de la mort
Aide grammaticale pour la traduction
Seneca Lucilio suo salutem
1. Persevera ut coepisti (attention au mode pour choisir le sens de "ut") et quantum (subordonnée de comparaison dépendant de "propera") potes propera, quo (introduit une subordonnée de but dont le verbe est "possis" ; ceci est possible en présence d'un comparatif) diutius (comparatif de "diu") frui (attention à la forme : verbe "fruor") emendato animo et composito (l'ensemble de l'expression est à l'ablatif) possis. Frueris (attention au temps) quidem etiam dum emendas (dans le sens de "pendant que", "tout en faisant...", "dum" est toujours suivi d'un présent de l'indicatif), etiam dum componis (même remarque que précédemment sur ce temps) : alia (attribut de "voluptas") tamen illa voluptas est, quae (antécédent : "voluptas") percipitur ex (sens premier : "à partir de") contemplatione mentis ab omni labe ("ab" indique de quelle purification il s'agit) purae et splendidae (ces deux adjectifs sont épithètes de "mentis").
2. Tenes utique (attention : ce mot est un adverbe) memoria (attention au cas, étant donné la personne verbale !), quantum (interrogation indirecte dépendant de "tenes" ; attention donc au mode du verbe suivant) senseris gaudium, cum (attention au mode du verbe pour le choix du sens de "cum") praetexta posita (ablatif absolu) sumpsisti virilem togam et in forum deductus es : majus (sous-entendre "gaudium") expecta, cum puerilem animum deposueris (ce verbe et le suivant sont au même mode que précédemment, donc même sens de "cum") et te (COD du verbe suivant) in viros philosophia (sujet du verbe suivant) transscripserit. Adhuc enim non pueritia (nominatif) sed, quod (relative qui ajoute une nuance au propos de Sénèque) est gravius (attention à la forme de l'adjectif), puerilitas (nominatif) remanet. Et hoc (ce démonstratif sera développé par la subordonnée qui suit) quidem pejor est, quod auctoritatem habemus senum (attention au cas !), vitia puerorum (attention : asyndète ; il faut mettre ce groupe nominal sur le même plan que "auctoritatem senum", avec une nuance d'opposition), nec puerorum tantum sed infantum (ces termes corrigent le "puerorum" précédent) : illi (balancement entre "illi" et "hi" qui reprend l'opposition entre "puerorum" et "infantum") levia (adjectif substantivé neutre), hi falsa formidant, nos utraque (ce terme englobe les notions contenues dans les deux adjectifs précédents).
3. Profice modo : intelleges (attention à la forme verbale ; ce verbe est suivi d'une proposition infinitive) quaedam (neutre pluriel ; sujet de l'infinitive) ideo minus (adverbe) timenda (sous-entendre "esse"), quia multum metus afferunt (le sujet est toujours "quaedam"). Nullum (déterminant de "malum") magnum (attribut de "nullum malum") malum (sous-entendre "est"), quod (antécédent : "malum") extremum est. Mors ad te venit : timenda erat (imparfait à traduire par un conditionnel à valeur d'irréel : nuance due à la présence de la conditionnelle qui suit), si tecum esse posset (sujet sous-entendu : "mors") ; necesse est (les subjonctifs qui suivent sont subordonnés à "necesse est" ; "ut" n'est pas obligatoire) aut (balancement "aut... aut" : "soit... soit") non perveniat aut transeat.
4. "Difficile est, inquis, animum perducere ad contemptionem animae." Non vides, quam (interrogation indirecte) ex frivolis causis contemnatur (sujet : "anima") ! Alius (l'un... un autre... un autre...) ante amicae fores (pluriel à sens singulier : la porte) laqueo pependit, alius se praecipitavit e tecto, ne (négation de "ut") dominum stomachantem diutius (comparatif de "diu") audiret (concordance des temps), alius ne reduceretur e fuga, ferrum adegit in viscera : non putas (ce verbe est suivi d'une proposition infinitive) virtutem hoc (développé par la relative qui suivra) effecturam (sous-entendre "esse"), quod efficit nimia formido ? Nulli (attention : datif ; antécédent de la relative qui suit) potest secura vita (nominatif) contingere, qui de producenda (sous-entendre "vita" ; gérondif transformé en adjectif verbal) nimis cogitat, qui inter magna bona multos consules numerat.
5. Hoc cotidie meditare (attention : verbe déponent), ut possis aequo animo vitam relinquere, quam (antécédent : "vitam") multi sic (annonce la comparaison introduite par "quomodo") complectuntur (verbe déponent) et tenent, quomodo (début de la comparaison : "de même que") qui (sous-entendre "ei" qui) aqua torrente (ablatif, complément du passif qui suit) rapiuntur, spinas et aspera (COD des verbes sous-entendus "complectuntur et tenent"). Plerique inter mortis metum et vitae tormenta miseri fluctuantur et vivere nolunt, (asyndète : opposition avec le groupe suivant) mori (déponent) nesciunt.
6. Fac itaque tibi jucundam vitam omnem (détermine "sollicitudinem") pro illa (reprend "vitam") sollicitudinem deponendo (gérondif à l'ablatif : gérondif français). Nullum bonum adjuvat habentem (sous-entendre : "virum habentem illud bonum"), nisi ad cujus amissionem (traduire comme si on avait "nisi bonum ad amissionem cujus") praeparatus est animus ; nullius (détermine "rei" ; attention au cas ; à joindre à "amissio") autem rei facilior amissio est, quam (introduit le complément de "facilior") quae (antécédent sous-entendu : "rei") desiderari (passif ; complément de "potest") amissa (apposé au sujet ; on peut mettre ce participe passé entre virgules en français) non potest.
Commentaire
Introduction
Quelques mots sur Sénèque ; situation de cette lettre : la quatrième qui nous est parvenue : allusions évidentes à un échange régulier, inscrit dans le temps.
Plan : 1. L'importance de la notion d'évolution ; 2. La conception de la mort.
1. La nécessité d'évoluer
a) Allusions à la vie personnelle de Lucilius et en particulier à la cérémonie de la majorité (vers 16 ans) ; reprise du thème de l'évolution de manière plus générale avec les différences entre "infans", "pueritia", "vir" et "senex" d'une part, et "puerilitas" d'autre part, c'est-à-dire entre l'enfance (physique) et son évolution vers la vieillesse, et l'infantilisme (psychique). L'enfance, dans l'antiquité, n'est pas un âge qui jouit d'une quelconque considération (il faudra attendre le XVIII*me siècle pour que Rousseau, en particulier, fasse évoluer les mentalités à ce sujet !).
D'où la comparaison entre l'évolution sociale marquée par l'accession à la majorité (abandon de la toge prétexte) et l'évolution morale, sanctionnée par "philosophia" (c'est-à-dire les philosophes !). (Utilisation d'une métaphore par le passage du concret à l'abstrait). Ce glissement du concret à l'abstrait annonce le thème de la crainte de la mort.
b) Allusion à la progression personnelle déjà effectuée : "persevera ut coepisti" ; et à celle à venir "profice". Le ton général de la lettre est celui de l'encouragement (renforcé par les impératifs : c'est bien le maître qui veut exhorter son disciple). Utilisation (récurrente dans les lettres) d'un dialogue fictif pour rendre compte des objections possibles de Lucilius.
Présentation d'une sorte de programme de purification de l'âme : "emendare" (vision négative) et "componere" (vision positive). Pour que l'âme soit pure et délivrée de tout ce qui l'entache, il est nécessaire de la délivrer de toute crainte de la mort.
2. La conception de la mort
a) L'intérêt des exemples.
Des situations concrètes qui parlent à l'imagination de Lucilius et d'un lecteur potentiel. Des exemples qui rendent compte de suicides en raison de douleurs réelles ou redoutées. Ce sont des cas d'hommes en proie à la passion : amour fou et révolte (avec crainte du châtiment dans le dernier cas). Certes, la passion est condamnée, mais ici, ces exemples sont utilisés dans un autre but : un homme en proie à la passion peut préférer la mort à la souffrance. Donc un philosophe pourra, non forcément rechercher la mort, mais au moins ne pas la craindre.
Ces exemples ont donc valeur argumentative.
b) La conception du "sage"
Un point commun entre Épicuriens et Stoïciens : sans la rechercher, il ne faut pas craindre la mort. Pour les Épicuriens, elle n'est rien, parce qu'elle se définit par une absence : absence de vie, absence de douleur : on ne peut pas craindre ce qui n'est pas.
Les Stoïciens mettent davantage l'accent sur la notion de liberté à conquérir en soi, bien plus que dans une dépendance au monde extérieur : la mort n'est pas quelque chose qui nous appartienne (timenda erat, si tecum esse posset...) ; il faut donc s'en détacher totalement pour trouver le bonheur, et, partant, la sagesse.
Dans les deux philosophies, ce qu'il faut combattre n'est pas la mort, mais la crainte de la mort (d'où l'importance du champ lexical de la crainte dans cette lettre : formidant, timenda, metus, timenda, formido...)
La conclusion de Sénèque (qu'il présente dès le début de cette lettre) est qu'il faut "jouir" de son âme (frui), qu'il faut se ménager une vie agréable (jucundam vitam). Cette idée de bonheur (voluptas) est indissociable de celle d'égalité de l'âme (aequo animo) et de tranquillité, loin de l'image de la lutte contre les éléments (image du torrent du paragraphe 5).
Conclusion
Des éléments récurrents tant dans l'argumentation de Sénèque que dans ses choix stylistiques. Un sujet très grave, qui sera repris souvent par Sénèque lui-même (qui aura lui-même à affronter les risques de mort et la mort elle-même, en particulier à la fin de sa vie) et par ses disciples les plus célèbres, dont Montaigne qui essayait d'apprivoiser la mort.