Sénèque

Lettres à Lucilius

Livre I

Lettres 1 à 9

Lettre 8 (extrait)

Aide grammaticale pour la traduction

 

Rectum iter, quod sero (attention : adverbe) cognovi et lassus (adjectif construit avec l'ablatif) errando, a1iis monstro. Clamo : "Vitate quaecumque (relatif indéfini) vulgo placent, quae casus adtribuit : ad omne fortuitum bonum suspiciosi (cet adjectif et le suivant qualifient l'attitude du sujet) pavidique subsistite. Et fera et piscis spe (complément du verbe passif) aliqua oblectante decipitur. Munera (attribut de "ista") ista (sujet de l'infinitive dont "esse" est sous-entendu) fortunae (complément de "munera") putatis ? Invidiae (attention au cas : à mettre en parallèle avec "fortunae") sunt. Quisquis vestrum tutam agere vitam volet (attention au temps), quantum plurimum potest, ista (connotation péjorative) viscata beneficia devitet (attention à la forme verbale), in quibus hoc (démonstratif annonçant la phrase suivant les deux-points) quoque miserrimi fallimur : habere nos (accusatif : sujet de l'infinitive) putamus, haeremus (jeu de sonorité avec le verbe précédent).

In praecipitia cursus (attention au cas : quatrième déclinaison) iste deducit : hujus eminentis vitae exitus cadere (infinitif attribut de "exitus") est. Deinde ne (attention : ne... quidem" : ne pas même) resistere quidem licet, cum coepit transversos agere (expression : pousser quelqu'un de travers, le détourner de la voie droite) felicitas, aut saltim (adverbe) rectis aut semel ruere (infinitif à mettre en parallèle avec "resistere", également complément de "licet") : non vertit fortuna, sed cernulat et allidit.

Hanc ergo sanam ac salubrem formam vitae tenete, ut (valeur explicative : la subordonnée développe le sens de "sanam" et "salubrem") corpori tantum (en corrélation avec "quantum") indulgeatis, quantum bonae (épithète du mot suivant) valetudini satis est. Durius tractandum (adjectif verbal) est (sujet sous-entendu : "corpus"), ne animo male pareat : cibus famem sedet (attention : sedo, as, are), potio sitim extinguat, vestis arceat frigus, domus munimentum sit adversus infesta temporis. Hanc (reprend "domus" ; COD de "erexerit") utrum (interrogation double : "utrum... an" : si... ou si ; ces interrogations dépendent de "nihil interest") caespes erexerit an varius lapis gentis alienae, nihil interest : scitote tam bene hominem culmo quam auro tegi. Contemnite omnia, quae supervacuus labor velut ornamentum ac decus (substantif neutre ; ce terme et le précédent sont attribut du relatifs COD "quae") ponit : cogitate nihil praeter animum esse mirabile, cui magno (attribut du relatif de liaison "cui" qui a pour antécédent "animum") nihil magnum (attribut du sujet "nihil") est."

Si haec (neutre pluriel, COD de "loquor") mecum, si haec cum posteris loquor (verbe déponent), non videor tibi plus prodesse quam cum (attention au mode des verbes de cette subordonnée) ad vadimonium advocatus (apposé au sujet "je") descenderem aut tabulis testamenti anulum inprimerem aut in senatu candidato (datif, COS de "commodarem") vocem et manum commodarem ? Mihi crede : qui (ceux qui) nihil agere videntur, majora agunt, humana divinaque (COD de "tractant") simul tractant.

 

Commentaire du passage

Introduction

Quelques mots sur l'auteur et sur Lucilius ; quelques mots sur leur correspondance.

Centre d'intérêt du passage : la place du philosophe au sein de la cité.

Plan : 1. L'importance de l'expérience personnelle. 2. La définition du rôle du philosophe.

I) L'expérience personnelle

Elle est au centre de l'argumentation de cette lettre. Sénèque fait allusion directement à des événements de sa vie entre 49 et 62 : précepteur de Néron, puis conseiller de l'empereur même après le meurtre de son demi-frère et de sa propre mère. Vie de courtisan, vie dorée (une des plus grandes fortunes de l'époque) et superficielle, vie de compromis. Une vie dont on ne peut s'écarter facilement (Néron a refusé la démission de Sénèque en 62).

Sénèque juge de lui-même : "rectum iter quod sero cognovi" ; il explique son erreur par le manque de discernement : jeu sur les oppositions lexicales : munera, insidiae ; viscata beneficia (oxymore).

Rôle pédagogique de son expérience : elle lui permet de parler plus fort : "clamo", et de se servir de son exemple pour sa propre démonstration : aliis monstro. Plusieurs impératifs au pluriel (à la différence d'autres lettres, dont le destinataire n'est que Lucilius) : portée collective des conseils de Sénèque.

II) Le rôle du philosophe dans la cité

Le philosophe est d'abord celui qui ne s'occupe pas des hasards de la fortune. De là, il doit adopter la même indifférence devant la richesse ou la pauvreté. Jeu d'oppositions également ici : caespes, varius lapis ; culmo, auro.

C'est ici l'idéal stoïcien qui s'exprime (et que Sénèque a déjà formulé dans l'expression "vive secundum naturam") : il ne s'agit pas de rechercher richesse ou pauvreté, mais de vivre avec la même acceptation, qu'on soit riche ou pauvre, partant du principe que l'essence de l'"animus" ne se situe pas dans les biens extérieurs (ou dans l'absence de ces biens).

Ultime étape : cette indifférence face aux aspects matériels de la vie trouve un aboutissement dans l'indifférence à la vie politique de la cité : les philosophes sont ceux qui "nihil agere videntur" : une définition que rejoindra celle de la contemplation chrétienne (revendiquée par les chrétiens, souvent considérés comme des "successeurs" des stoïciens).

Conclusion

Une page sincère : Sénèque brosse de lui-même un portrait honnête et sans complaisance. Une page également intéressante dans la mesure où elle révèle quelques aspects importants de la doctrine stoïcienne en ce qui concerne la place du philosophe au sein de la cité, très différente de la conception platonicienne, par exemple (cf. la République de Platon) et également très différente de la conception épicurienne : tout en restant indifférent à la vie des cités, Épicure avait organisé un mode de vie communautaire qui impliquait la participation des philosophes à l'organisation de ce microcosme dont ils étaient les membres les plus nombreux.

[Retour au sommaire de Vitellus]