Marivaux et le théâtre du XVIIIme siècle

 

I) Éléments de biographie

Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux

Naissance : 1688

enfance provinciale à Riom (en Auvergne) ;

Songe d'abord à succéder à son père, contrôleur des finances : il s'inscrit en faculté de droit en 1710 ; mais une rencontre avec Fontenelle le pousse vers la carrière littéraire. Il débute dans cette voie dès 1712, en publiant une comédie en vers : Le père prudent et équitable.

Des activités littéraires très variées :

- fondateur et rédacteur de journaux ;

- oeuvres romanesques : deux romans inachevés : La vie de Marianne et Le paysan parvenu ;

- oeuvre théâtrale : c'est ce qui l'a rendu célèbre, surtout entre 1720 et 1740. Quelques titres :

1720 : Arlequin poli par l'amour : cette pièce lui valut son premier succès et il l'a fait jouer par les Comédiens Italiens. 1725 : L'île des esclaves, 1730 : Le jeu de l'amour et du hasard, 1737 : Les fausses confidences, 1750 : La colonie.

Dans la querelle qui oppose les classiques et les modernes, il prend résolument le parti des modernes. Cette crise a éclaté en 1687, lorsque Charles Perrault met en doute la supériorité des poètes anciens sur les poètes contemporains. Fontenelle, le neveu de Corneille, avait renchéri en 1688 en déclarant : "Rien n'arrête tant le progrès des choses, rien ne borne tant les esprits que l'admiration excessive des anciens". Il milita avec ceux qui avaient foi dans le progrès scientifique et étaient d'avis que l'art devait s'adapter aux goûts des nouvelles générations. Il pense donc qu'on peut parler de progrès en matière d'esthétique et d'art, tout comme en matière de science. Les Anciens soutiennent, au contraire, que le beau est atemporel et que la perfection a été atteinte par les Grecs et les Romains de l'antiquité. Il faut donc, selon eux, les imiter, pour atteindre à nouveau la perfection (ou au moins s'en approcher).

1742 : élection à l'Académie française (contre Voltaire)

Quelques événements de sa vie privée :

1717 : épouse Colombe Bologne, une riche bourgeoise.

1719 : naissance de sa fille unique, Colombe-Prosper, qui deviendra religieuse, faute de dot suffisante.

1720 : ruiné par la banqueroute de Law (instigateur de l'émission de papier-monnaie)

1723 : mort de sa femme

Mort : 1763

 

II) Différents aspects du théâtre au XVIIIme siècle

Après la mort de Molière, en 1673, toute les troupes parisiennes se regroupent en une seule : la Comédie française ; parallèlement, il existe une autre troupe, celle des comédiens italiens : leur jeu repose sur l'improvisation : seul un canevas de l'intrigue est connu des comédiens qui improvisent ensuite sur scène, multipliant les lazzi (gags où ils font valoir autant leurs qualités d'acrobates que leur talent verbal) ; les comédiens jouent toujours masqués et il s'agit moins de personnages que de types reconnus tout de suite du public grâce aux masques et aux costumes (exemple : personnage du zanni : un valet un peu balourd et grossier, parfois agressif ; Arlequin incarne ce personnage et on le reconnaissait très vite à son costume bariolé) ; très aimés du public populaire, pourtant, en 1697, ils reçoivent l'ordre de quitter Paris. À leur départ se multiplient les théâtres de foire, pour compenser le vide créé par leur absence. Les Comédiens italiens seront rappelés par le Régent en 1716. Dès lors ils se franciseront de plus en plus, ne serait-ce qu'en choisissant la langue française pour s'exprimer. (En 1769, les Comédiens italiens fusionneront ave l'Opéra comique, puis ils disparaîtront définitivement en 1779, chassés une dernière fois. Néanmoins, les personnages renaîtront grâce au mime, au cirque, au cinéma muet, et à travers la littérature et la peinture, jusqu'à nos jours.)

Après l'épanouissement du classicisme, le théâtre du XVIIIme siècle cherche une nouvelle voie, en essayant en particulier de susciter l'émotion chez le spectateur.

Trois grands auteurs dominent : Marivaux, Beaumarchais et Diderot.

La tragédie reste un genre florissant, mais personne, parmi les écrivains du XVIIIme siècle, n'atteindra le génie d'un Racine ou d'un Corneille.

En ce qui concerne la comédie, c'est essentiellement Beaumarchais qui en est le représentant, reprenant de manière adaptée à son siècle le modèle comique où Molière triompha au siècle précédent.

Un autre genre naît au XVIIIme siècle : le drame. Diderot, dont on ne lit pourtant plus guère les pièces de nos jours, en est le représentant le plus important ; son principe était d'atteindre le vrai et d'imiter la nature, en refusant les conventions de la tragédie classique, en empruntant le sujet et les personnages mis en scène à notre monde quotidien, de manière à susciter chez les spectateurs une émotion qui vise à les rendre meilleurs et à les unir entre eux.

 

III) Marivaux et le marivaudage

Marivaux ne cherche pas à rester dans la lignée de Molière, mais crée une nouvelle forme de comédie, essentiellement consacrée à la peinture des sentiments et à l'analyse psychologique. Toute son oeuvre dramaturgique est écrite en prose. S'il faut lui chercher des sources, c'est autant auprès des comédiens italiens (qui l'attiraient par leur spontanéité et leur fantaisie) que dans le théâtre classique qu'il faut puiser.

Thème central de son oeuvre : l'amour ; chaque personnage désire en faire l'expérience; il s'y laisse souvent prendre par surprise ; des pièges sont tendus par l'ordre social mis en question le temps de la pièce. De plus, le personnage est souvent pris entre amour et amour-propre, sans pouvoir déceler la différence entre ces deux sentiments. En revanche, Marivaux ne dresse pas d'obstacles extérieurs à l'amour entre ses personnages (fréquents au contraire chez Molière : pères ou mères abusifs en particulier) : l'obstacle est intérieur et la lutte se fait dans le coeur des jeunes gens.

Cf. Citation de Marivaux :

"J'ai guetté dans le coeur humain toutes les niches différentes où peut se cacher l'amour, lorsqu'il craint de se montrer, et chacune de mes comédies a pour objet de le faire sortir d'une de ces niches : c'est tantôt un amour ignoré des deux amants, tantôt un amour qu'ils sentent et qu'ils veulent se cacher l'un l'autre ; tantôt enfin un amour incertain et comme indécis, un amour à demi né."

Le langage utilisé : plus un langage suggestif qu'un langage clair. Dès le XVIIIme siècle (vers 1760) ce style a été qualifié de "marivaudage", de manière péjorative parce qu'on a confondu la finesse d'esprit qui s'y révèle avec un raffinement excessif, voire un style précieux.

Cf. jugement de Voltaire : "peser des riens avec des balances en toiles d'araignées."

Cf. La Harpe : (1799) : le marivaudage est "le mélange le plus bizarre de métaphysique subtile et de locutions triviales, de sentiments alambiqués et de dictons populaires."

Dans les pièces de Marivaux, le jeu verbal est autant présent que le jeu des masques. On trouve en abondance :

- des apartés (par exemple pour montrer presque malgré soi un début d'inclination

- des tirades (par exemple pour que le spectateur juge combien le personnage se trompe lui-même, ou au contraire combien il maîtrise la situation).

- du badinage amoureux (avec l'emploi de figures de style comme l'hyperbole, de jeux de mots...)

- des marques de locuteurs fréquentes (modalisateurs pour rendre compte de l'affectivité du personnage ; jeu sur les types de phrases et sur la ponctuation, etc.)

- des discours ambigus (par exemple, dans l'usage des systèmes hypothétiques).

Le thème du déguisement : signe extérieur du trouble qui anime les jeunes gens, issus de la bourgeoisie. De plus (cf. Jean Rousset : forme et signification) le rôle normalement dévolu au spectateur ou bien à l'auteur est repris par certains des personnages, les "personnages latéraux" qui pourront "regarder les héros vivre la vie confuse de leur coeur." On peut donc dire que "toute pièce de Marivaux est une marche vers l'aveu ; elle est faite d'aveux graduels et voilés ; la scène dominante de chaque acte est toujours la scène d'aveu, c'est autour d'elle que l'acte s'organise. Aussi le rôle des acteurs témoins sera-t-il de faciliter ou de provoquer sans en avoir l'air un aveu qui tarde, parce que les coeurs marivaudiens sont lents, ou un aveu qui se refuse, parce que les coeurs se dérobent ou se dissimulent."

Les personnages évoluent sans cesse à la frontière du mensonge. Thématique du théâtre dans le théâtre sous plusieurs formes :

- la farce : on se déguise pour faire "une farce" à quelqu'un ;

- la mise en place d'une comédie : échange des rôles ;

- la répétition d'une pièce sur scène.

Cf. Jouvet : "pour jouer Marivaux, il faut jouer qu'on joue."

Cf. plus tard, Pirandello : rapports entre fiction et réalité (et vérité).

Mais il ne s'agit pas d'utopie politique : l'ordre des choses est rétabli à la fin de la pièce. Pourtant, certains ont cru à la portée politique des pièces ; cf. jugement de Sainte-Beuve sur L'île des esclaves : "Ce sont les saturnales de l'âge d'or. Cette petite pièce de Marivaux est presque à l'avance une bergerie révolutionnaire de 1792."

[Retour au sommaire de Vitellus]