Meursault est-il un hros ordinaire ? Introduction Qu'attendons-nous traditionnellement d'un hros de roman ? Qu'il nous montre ses capacits, qu'il nous permette de nous identifier lui, qu'il surmonte les obstacles o bien, si le Destin s'acharne contre lui, qu'il meure dignement, l tte haute, aprs une lutte sans merci. Meursault, le personnage principale et narrateur de L'tranger, rpond-il aux critres ordinaires d'un hros de roman, ou bien ce marginal dpeint par Camus est-il aussi un marginal de la production romanesque ? I) Caractristiques traditionnelles 1. Le hros narrateur C'est un artifice littraire souvent utilis. Tout est vu selon le regard du hros, de manire subjective. Chacun des autres personnages n'est peru et n'existe donc qu' travers les yeux du hros. Un procd utilis par exemple dans les romans par lettres (exemple : Les Liaisons dangereuses) ou bien encore dans La Chute. 2. Le hros protagoniste Le hros est en gnral le protagoniste principal et souvent la victime. C'est bien autour de Meursault que se btit toute l'histoire : il est le sujet de l'histoire, c'est sa mre qui meurt, c'est son ami qui l'invite, c'est lui qui tue l'Arabe, c'est lui, enfin, qui est jug. La mort de Meursault n'est pas un obstacle : elle se fait par exemple l'cho de celle de Julien Sorel (Le rouge et le noir), galement jug pour un crime qui, lui, n'avait pas abouti. II) Un hros incomplet 1. L'absence de portrait physique On ne connat que son nom de famille et son appartenance socio-professionnelle. Contrairement un hros de Balzac par exemple, on ne sait rien de ses origines, de sa famille, de sa jeunesse. 2. Le regard du hros sur son histoire Meursault se dsintresse de sa propre histoire. Loin de chercher occuper le devant de la scne, il reste spectateur de sa vie, ne s'exprime souvent que par parataxe, ignorant toute analyse de ses propres sentiments. On peut mme se demander s'il est capable d'prouver rellement des sentiments, lorsqu'on voit son insensibilit face la mort de sa mre, sa froideur face Marie, qui le distrait seulement, ou encore son indiffrence face Raymond qui lui parle d'amiti. III) Meursault : un anti-hros ? 1. Le regard du lecteur Rien n'est attirant en Meursault : c'est un tre banal, qui mne une vie mdiocre et qui n'est capable d'aucune passion. Ce n'est pas vraiment lui qui nous intresse, mais plutt ses rapports avec la socit, et la manire dont celle-ci ragit. C'est donc la socit qui en fait un hros malgr lui, nos yeux, par son intolrance. 2. Un anti-hros qui devient hros C'est donc par son anti-hrosme que Meursault devient un hros. Alors que chacun cherche occuper la place prminente, lui ne s'en soucie pas. C'est cela qui lui vaudra la peine capitale. Mais c'est aussi cela qui le grandit nos yeux. D'une affaire somme toute banale (ce qu'on appelle un fait divers), les journaux ont fait le crime du sicle, parce qu'ils taient en manque d'affaires sensationnelles et aussi parce que Meursault portait atteinte des valeurs traditionnelles. Ils lui ont ainsi beaucoup nui, mais Meursault y gagne en paisseur littraire, car il dfie ainsi jusqu'au bout les rgles de notre socit, bases sur l'ambition et l'esprit de domination. Conclusion Meursault est donc bien le hros de L'tranger, mais il ne l'est que par rapport aux ractions de la socit bourgeoise qui le condamne. Ce n'est pas sa personnalit propre qui lui donne son paisseur, contrairement aux hros traditionnels, mais c'est sa diffrence d'ordre psychologique et social, ainsi que son indiffrence totale face la machine fatale qui s'acharne contre lui, et dont les ficelles sont tires par la bourgeoisie bien-pensante d'Alger. [retour au sommaire de Vitellus]