Ovide
Les Métamorphoses
Livre X
Troisième extrait
Vers 319-355
Texte latin avec aide grammaticale
Illa quidem sentit (verbe employé sans COD ; on peut penser que le COD sous-entendu serait "foedum amorem") foedoque repugnat amori
et secum "quo mente feror ? quid molior (verbe déponent) ?" inquit.
"Di (forme de vocatif syncopé), precor (verbe déponent), et pietas sacrataque jura parentum (l'ensemble de cette expression est également au vocatif),
hoc (épithète de "nefas") prohibete nefas scelerique resistite nostro,
si tamen hoc (sujet ; "scelus" en sera l'attribut) scelus est. Sed enim damnare negatur (forme de passif personnel ; utiliser le "on" en français)
hanc venerem pietas ; coeunt animalia nullo
cetera delicto, nec habetur (le sujet de ce verbe est le groupe infinitif autour de "ferre" ; attention au sens de "habetur" au passif : être considéré comme) turpe juvencae (datif singulier dépendant de "habetur")
ferre patrem tergo, fit (attention aux différents sens de "fio", qu'il faut savoir conjuguer ! ici : "devenir") equo sua (emploi non classique du possessif ; on attendrait "ejus" puisque le possessif renvoie à "equo") filia conjunx,
quasque (l'antécédent de "quas" est "pecudes") creavit init pecudes (sens dans ce texte : "brebis") caper, ipsaque (épithète de "ales"), cujus (relatif dont l'antécédent est "semine" ; ce procédé d'attraction de l'antécédent est impossible en français, mais assez courant en latin)
semine concepta est (le sujet est toujours "ales", comme dans la principale), ex illo (épithète de "semine", qui se trouve attiré dans la relative dont il est l'antécédent) concipit ales (attention : nominatif féminin singulier).
Felices, quibus ista (ce neutre pluriel reprend l'ensemble des actes énumérés ci avant) licent ! Humana (épithète de "cura") malignas (épithète de "leges")
cura dedit leges et quod (relatif à l'accusatif neutre dont l'antécédent "id" est sous-entendu) natura remittit
invida jura (sujet de "negant) negant (le COD de ce verbe est sous-entendu et annoncerait la relative : "id quod..."). Gentes tamen esse feruntur (attention à ce sens de "fero" qui signifie ici "rapporter", "raconter" ; passif personnel ; utiliser le "on" français)
in quibus et nato (datif singulier) genetrix et nata parenti
jungitur (verbe au singulier : accord avec le sujet le plus proche ; tour fréquent en latin) et pietas (nominatif singulier) geminato crescit amore.
Me miseram (forme d'accusatif dit exclamatif), quod (introduit ici une causale) non nasci (infinitif de verbe déponent) mihi contigit illic (adverbe de lieu de portée plus générale ici : il représente l'ensemble du monde animal),
fortunaque loci (même utilisation d'un terme spatial pour qualifier cette fois l'univers des hommes) laedor (passif ; le complément en sera "fortuna", à l'ablatif) ! Quid in ista (accusatif neutre pluriel, représentant l'ensemble des réflexions de Myrrha) revolvor ?
Spes interdictae (vocatif pluriel), discedite ; dignus amari (infinitif passif)
ille, sed ut ("ut" introduit ici une subordonnée de comparaison) pater, est. Ergo si filia (attribut du sujet) magni
non essem (subjonctif imparfait : système hypothétique de l'irréel du présent) Cinyrae, Cinyrae (datif) concumbere possem ;
nunc, quia jam meus est (sujet sous-entendu : "Cinyra"), non est meus, ipsaque (épithète de "proximitas") damno (construction du verbe "esse" avec un double datif : être source de quelque chose pour quelqu'un)
est mihi proximitas ; aliena (apposition au sujet ; cet adjectif contient la condition non exprimée par une subordonnée) potentior essem (indépendante qui relève toujours du même système d'irréel du présent).
Ire libet procul hinc (adverbe de lieu ; question "unde") patriaeque relinquere fines,
dum (ici, sens de "pourvu que") scelus effugiam (subjonctif présent) ; retinet malus ardor amantem (sous-entendre "me"),
ut praesens spectem (attention : subjonctif présent, de même que "tangam", "loquar" et "admoveam") Cinyran (accusatif grec) tangamque loquarque
osculaque (COD de "admoveam") admoveam, si ("si" plus indicatif présent : "s'il est vrai que") nil (forme syncopée de "nihil") conceditur ultra.
Ultra autem sperare aliquid (COD de "sperare") potes (attention : verbe "possum" !), impia virgo (groupe nominal au vocatif) ?
et quot (interrogatif invariable ; introduit ici une interrogation indirecte au subjonctif) confundas et ("et... et" : formule d'insistance : "à la fois... et") jura et nomina (groupe nominal COD de "confundas"), sentis (verbe de la principale) ?
Tune (attention : "ne" : particule interrogative soudée au premier mot de la phrase) eris et matris paelex (ici : la rivale) et adultera patris?
Tune soror nati (synonyme de "filius") genetrixque vocabere (forme équivalant à "vocaberis" : futur passif) fratris?
Nec (employé seul, il équivaut à un "et non" impossible) metues (futur de l'indicatif) atro (épithète de "angue") crinitas (sens de cet adjectif : "qui a beaucoup de cheveux" ; l'ablatif indique la nature des cheveux !) angue sorores,
quas (COD de "vident") facibus saevis (ablatif : complément de moyen) oculos atque ora (groupe nominal COD de "petentes") petentes (ce participe accompagne le relatif "quas")
noxia corda (groupe nominal sujet de "vident" ; neutre pluriel représentant ici une catégorie d'hommes) vident? At tu, dum corpore non es
passa (parfait du déponent "patior") nefas (accusatif neutre singulier, COD de "passa es"), animo ne concipe (en langue cicéronnienne, on aurait "ne" suivi du subjonctif parfait ou la tournure "noli" suivi de l'infinitif ; ce verbe est ici employé sans COD), neve (équivaut à un impossible "et ne") potentis (épithète de "naturae")
concubitu vetito (groupe nominal à l'ablatif : complément de cause) naturae (génitif : complément de "foedus") pollue (même emploi de l'impératif à la place du subjonctif) foedus (attention : accusatif neutre singulier).
Velle puta, res ipsa vetat : pius ille (sujet ; "pius" et "memor" sont ses attributs) memorque est
moris (génitif : complément de l'adjectif "memor"). Et o ! vellem (même valeur du subjonctif imparfait qu'aux vers 338 et suivants ; le verbe "volo" peut être suivi directement d'une subordonnée au subjonctif, sans mot subordonnant introducteur) similis furor esset in illo!"
Commentaire de ce passage
Introduction
Situation du passage : Myrrha : arrière-petite-fille de Pygmalion et de Galatée, la statue, petite-fille de Paphos, née de leur union qui elle-même donna naissance à Cinyras, le père de Myrrha. Enchaînement de récits jusqu'à la mort d'Adonis (fils de Myrrha). Il s'agit toujours de récits racontés par Orphée, devant le public que composent les végétaux et les animaux attentifs à la douleur du poète.
Vers précédents : le drame de Myrrha a déjà été expliqué, de manière concise : "haïr son père est un crime ; l'aimer ainsi est un crime encore plus grand que la haine.'"
Plan du commentaire :
1. Les deux pôles de l'argumentation de Myrrha
2. L'intensité émotionnelle du passage
1. Les deux pôles de l'argumentation de Myrrha
a) les interdits
interdit religieux : importance du terme "nefas" (ce qui est interdit par les divinités) ; invocation aux dieux ainsi qu'à la nature (vision panthéiste) ; évocation des Furies (mythologie traditionnelle)
interdit social : la condamnation de l'inceste : évocation précise des différents liens familiaux : rapprochements saisissants "soeur de ton fils", "mère de ton frère" ; on peut se souvenir d'Oedipe et du prix payé pour cet inceste (suicide de Jocaste ; automutilation d'Oedipe). Rapprochement avec les criminels ("noxia corda).
b) une contre argumentation par l'exemple
argumentation par l'exemple pour revendiquer la liberté de commettre l'inceste : les exemples animaliers où sont mêlés des termes appartenant au champ lexical des animaux et ceux qui évoquent des liens de parenté entre êtres humains (père, fille, épouse). Puis, exemple humain : les peuples qui autorisent l'inceste (allusion au peuple perse ; idées revendiquées par certains Grecs, qu'Ovide avait certainement lus). Ni la nature ni les hommes dans leur ensemble n'interdisent donc formellement l'inceste : importance du verbe "contigit" (vers 335) : responsabilité du destin (ou du hasard !)
2. L'intensité émotionnelle du passage
Quoi qu'il en soit, Myrrha ne trouve pas la paix.
a) les procédés syntaxiques
Rythme rapide, voire haché : nombreuses ponctuations, phrases courtes ; plusieurs interrogations (oratoires) et plusieurs exclamations.
b) les procédés lexicaux
un jeu d'oppositions très marquées : bonheur / malheur ; permission / interdiction ; opposition entre les différents liens familiaux (en particulier amour filial, amour conjugal).
c) le dédoublement de la personne
Un procédé souvent employé dans la littérature latine (exemple : Didon chez Virgile) et qui sera également couramment employé dans la tragédie classique (Racine en particulier) : symbole d'une agitation extrême : importance et force du terme "furor" ; expression littéraire de l'investigation personnelle au fond de sa conscience, voire de l'auto-accusation (renforcée par l'usage de l'interrogation oratoire).
Conclusion
Un passage très émouvant, qui rend le personnage très humain et très moderne : interrogation sur la toute-puissance de l'amour, capable de défier les plus puissants interdits, que l'héroïne fait pourtant siens. Un passage également réussi sur le plan littéraire, dans lequel Ovide montre son habileté à utiliser les procédés littéraires pour rendre la scène particulièrement vivante.
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