Ovide
Les Métamorphoses
Introduction
Genèse et influences
Les Métamorphoses sont une oeuvre qui marque une rupture dans la production d'Ovide. Jusqu'alors, celui-ci était surtout connu pour avoir écrit de multiples variations sur le thème de l'amour.
Ovide cherchait vraisemblablement un sujet qui lui permette d'égaler les plus grands poètes du monde gréco-romain. Or, l'épopée a déjà trouvé son maître à Rome, avec l'Énéide de Virgile, successeur incontesté d'Homère. C'est vers un autre poète que se tourne donc Ovide, Hésiode (qui vécut vers la fin du VIIIme siècle) : deux ouvrages de ce dernier avaient assuré sa célébrité : Les Travaux et les Jours, et la Théogonie. Ovide s'inspirera de la première oeuvre pour le calendrier des Fastes, poème dans lequel il cherche à expliquer les pratiques religieuses du peuple romain, et les Métamorphoses trouveront en partie leur source dans la seconde.
La genèse de cette oeuvre fut manifestement très longue et Ovide ne la termina qu'en exil. Par la suite, beaucoup de copies ont circulé ; près de 400 manuscrits ont assuré la survie de l'ouvrage, dont une douzaine sont antérieurs au XIIme siècle.
De toute évidence, Ovide a subi l'influence des modèles grecs et de ses prédécesseurs latins. Homère tout d'abord, dont le plus célèbre exemple de métamorphose est lié au personnage de Circé, la magicienne ; mais également la rhétorique judiciaire, dont les Grecs du IVme siècle ont transmis l'art aux latins classiques : dans les Métamorphoses, il n'est pas rare que les héros ou les dieux essaient de convaincre comme s'ils se défendaient en justice. Le modèle littéraire de la période dite hellénistique est également très présent, en particulier Callimaque, poète de la première moitié du IIIme siècle avant J.C, et son oeuvre intitulée Aitia (Les Origines, en langue grecque). Enfin, l'arrière-plan philosophique trouve ses racines chez Pythagore et ses disciples.
Une autre influence, plus concrète, est également possible : Ovide a parcouru la Grèce à la fin de son adolescence, et plusieurs récits lui ont sans doute été transmis directement dans les régions qu'il a traversées ; ses souvenirs personnels transparaissent également dans les tableaux qu'il nous livre des paysages grecs.
I) La structure et l'esthétique de l'oeuvre
La structure
Ce poème de plus de 12 000 vers est l'un des plus longs poèmes latins en hexamètres dactyliques (cf. la fiche sur la versification latine) ; c'est un "carmen perpetuum", selon l'expression même d'Ovide, depuis le chaos primitif jusqu'à l'apothéose de César. Ovide y fait preuve d'une grande érudition d'un récit à l'autre : en tout, 231 histoires dont la longueur varie d'un seul vers à plusieurs centaines.
Les Métamorphoses sont très exactement constituées de 15 livres. Le fil conducteur est donc le même que celui de la Théogonie d'Hésiode : retracer les origines de l'univers, puis la généalogie des dieux jusqu'à l'arrivée des hommes.
L'ordre choisi est un ordre chronologique : il ne s'agit donc pas d'un dictionnaire des métamorphoses, mais celles-ci sont reliées par le fil du temps.
On a souvent reproché à cet ouvrage de ne pas présenter de réelles structure ou unité. Il est vrai que les histoires y foisonnent si abondamment qu'il est difficile d'y déceler une structure claire. Au sein de l'ordre chronologique choisi au départ se multiplient des récits enchâssés ; on observe des ruptures assez nombreuses, des ellipses ou encore l'usage de prétéritions.
Selon certains critiques, on peut toutefois discerner 6 périodes au sein de l'oeuvre :
- livres I et II : les origines du monde et les bouleversements initiaux
- livre III à IX : de l'affirmation de la toute-puissance de Jupiter jusqu'à l'apparition des aèdes ; quelques cycles légendaires : {Persée, Jason, Hercule...}
- livre X et début du livre XI : le cycle d'Orphée
- Livres XI et XII : la guerre de Troie ; début d'une chronologie vraisemblable
- Livres XIII et XIV : l'épopée italienne
- Livre XV : de la mort de Romulus à la mort de César
La division en quinze livres serait due à des raisons d'ordre totalement matériels, la longueur des rouleaux ! En fait, un récit peut tout aussi bien commencer au début d'un livre qu'à la fin du livre précédent.
L'apparent manque d'unité de l'oeuvre tient aussi à sa grande variété de tons et de styles : épopée, élégie, rhétorique, narration, utilisation du pathétique... autant de genres ou de tons adaptés chacun à l'épisode que le poète a choisi de narrer.
Quelques caractéristiques esthétiques
Ovide a certainement subi diverses influences sur le plan esthétique. L'influence hellénistique est la plus évidente. On nomme "époque alexandrine" celle qui couvre les IIIme et IIme siècles, et c'est surtout le poète latin Catulle que l'on considère comme le représentant latin de cette influence. Ovide a néanmoins certainement été influencé également par cette école qui a développé des genres littéraires encore marginaux, dont l'épyllion, petit poème narratif de quelques centaines de vers portant sur la vie d'un héros ou d'une héroïne mythique, et plus particulièrement sur ses amours. De manière générale, les poètes alexandrins portaient une grande attention à la forme et cherchaient une manière d'écrire qui soit personnelle et subjective.
Par ailleurs, un poète déjà cité dans cette fiche constitue une référence littéraire pour les Métamorphoses : Callimaque et son poème Aitia, poème élégiaque de 7000 vers, au début duquel le poète apprend des Muses les origines de tous les mythes relatifs à la Grèce.
Dans les choix esthétiques personnels d'Ovide, on peut noter tout particulièrement son goût prononcé pour les impressions visuelles : les couleurs mais aussi (et peut-être surtout) les formes revêtent une importance extrême dans ses descriptions, ainsi que la présence ou l'absence de mouvement dans la scène décrite.
II) L'arrière-plan philosophique
On trouve, dans les Métamorphoses, un lien entre la pensée et la matière qui trouve son origine dans la conception de Pythagore.
Pythagore a vécu au VIme siècle avant J.C. et a réuni beaucoup de disciples qui formaient une communauté vivant selon ses règles de vie.
Pythagore est plutôt connu aujourd'hui pour ses découvertes mathématiques On lui attribue d'abord le théorème qui porte son nom. Mais il est également connu pour avoir compris les liens entre les proportions entre les quatre premiers nombres entiers et les principaux intervalles musicaux produits sur une corde qui vibre. De manière générale, pour les pythagoriciens, les nombres ou plutôt les relations entre ces derniers contenaient l'explication de l'univers.
Mais une partie de l'enseignement de Pythagore était d'ordre religieux. Il pensait notamment qu'au cours de transformations successives l'âme se purifie peu à peu jusqu'à atteindre un degré de perfection ultime qui lui permet d'échapper à l'enveloppe corporelle dans laquelle elle était enfermée. C'est ce que nous nommons la métempsycose. La métamorphose n'est qu'une forme brusquée de la métempsycose, puisqu'elle se produit avant la mort de l'individu concerné.
Pour plus de précisions concernant l'orphisme et le pythagorisme, cf. [Orphée et Pythagore]
On peut voir aussi un souvenir d'Empédocle dans l'oeuvre d'Ovide.
Empédocle était un philosophe du Vme siècle, pour lequel quatre éléments régissent le monde : l'eau, le feu, l'air et la terre qui se combinent entre eux et donnent ainsi naissance aux changements. Mais il ajoute deux principes essentiels selon lui : le principe de Haine et son contraire, le principe d'Amour.
L'amour joue dans les Métamorphoses un rôle essentiel, sous la forme exacerbée de la passion amoureuse.
III) L'importance du mythe
Pour nous, un mythe est quelque chose qui, fondamentalement, n'est pas vrai. Pour les Grecs et les Latins, le mythe renvoie à des traditions qui remontent très haut dans le passé, transmises avant tout oralement, puis consignées dans des textes dont nous avons hérité.
Le mythe est lié à la religion, puisqu'il fait référence aux dieux, aux héros ou aux ancêtres fondateurs des cités ; il est également lié à l'histoire, sans que dans l'Antiquité on établisse une réelle distinction entre le passé "légendaire" et le passé récent ; il est enfin lié à la littérature, surtout pour le lecteur contemporain qui voit avant tout dans les épopées, les poèmes ou les tragédies des oeuvres littéraires.
Les récits mythiques, souvent très différents d'un auteur à l'autre, laissaient primitivement une grande liberté d'appréciation aux auditeurs, puis aux lecteurs : aucun dogme mais une marge d'interprétation très vaste qui permettait à chacun de choisir selon sa convenance. Par la suite, dans la Grèce classique, on a cherché à mettre en forme ces récits en leur donnant un caractère systématique et chronologique : c'est alors l'établissement d'une mythologie.
Le mythe constitue par ailleurs une réponse aux interrogations philosophiques sur l'origine des êtres et des choses, une réponse concrète face à ce qui intrigue, qu'on ne peut classer ni conceptualiser. Une "logique du concret", selon l'expression de Claude Lévi-Strauss. (Aujourd'hui, ce sont des modèles scientifiques qui jouent souvent ce rôle). La métamorphose en est une des formes de réponses possibles : elle donne une raison d'être aux choses, et ne se contente pas de décrire ce qui est.
Dans le principe de la métamorphose, on assiste à une contamination du merveilleux par le rationnel : le totémisme (forme ancienne de sacré) disparaît, absorbé par la métamorphose ; mais la forme religieuse primitive peut subsister de cette manière. Ainsi, de la sacralisation (totémisation) du cygne on peut passer à l'incarnation de Jupiter en cygne : la forme religieuse subsiste, mais la signification a évolué.
Chez Ovide, la métamorphose est en général signe d'une dégradation, conséquence d'un châtiment ou d'une punition. Mais la métamorphose permet aussi d'échapper à la mort (naissance à la vie sous une forme nouvelle) ou même de donner vie à des éléments qui en étaient dépourvus (cf. le mythe de Pygmalion).
Conclusion
La postérité de l'oeuvre
Ovide espérait que les Métamorphoses lui apporteraient la gloire : il n'aurait pas été déçu de l'accueil que la postérité a réservé à son poème ; devenu au Moyen Âge "la Bible des poètes", il fut consacré poète latin favori à la Renaissance et n'a cessé d'être lu et traduit depuis.