La parole et l'écriture en Grèce et à Rome

 

Sommaire de cette fiche

Première partie : la Grèce

Deuxième partie : Rome

 

Première partie : La Grèce

La civilisation grecque a souvent été qualifiée de civilisation du "bavardage". Qu'en est-il donc de l'utilisation de la parole et de celle de l'écrit dans la Grèce ancienne ?

I) La parole

Le monde homérique ne fait pas référence à la tradition écrite et les poèmes homériques furent transmis eux-mêmes oralement. des aèdes doués d'une prodigieuse mémoire utilisaient quelques moyens mnémotechniques comme les formules ou les épithètes figées ; l'aède était aussi un créateur, capable d'inventer de nouveaux récits ou d'enrichir ceux déjà connus.

Le public fut d'abord constitué d'aristocrates, lors de banquets ; mais ce fut par la suite un public plus large lors des concours poétiques qui avaient lieu au cours de fêtes religieuses.

Pour les Grecs d'alors, il est essentiel d'être chanté par un poète : c'est le seul moyen de ne pas tomber dans l'oubli ; mais pour obtenir le droit d'être chanté par l'aède, il faut accomplir des exploits (en général d'ordre guerrier).

Le monde d'Homère est donc un monde de la parole : les ennemis eux-mêmes se parlent avant de combattre ; la parole sert à transmettre un ordre, à condition que celui qui la profère sache exercer son autorité. Une parole qui a reçu l'assentiment des dieux est toujours efficace. La parole des dieux elle aussi dépend de leur puissance.

Il existe une parole efficace mais aussi une parole persuasive (celle d'Ulysse par exemple), qui préfigure l'apparition de l'art oratoire.

L'éclosion des premières cités a été favorisée par les massifs montagneux, qui isolent les régions les unes des autres. La cité comprend très tôt un centre urbain (avec agora, sanctuaires, bâtiments publics, et plus tard gymnase et théâtre) et un territoire qu'elle contrôle.

La parole y joue un rôle primordial : toute question d'intérêt général est tributaire de l'art oratoire : elle est tranchée au cours d'un débat. On observe un lien très étroit entre politique et parole. Peu à peu, on apprendra à bien parler : c'est la naissance de la rhétorique.

Dans la cité grecque, l'agora est le lieu même de la communication. Au fur et à mesure, trois fonctions y seront développées : religieuse, politique et commerciale. C'est un domaine public, excluant toute possibilité de construire des habitations particulières. Dans les démocraties, l'agora est en principe ouverte à tous, mais les femmes s'y rendaient rarement : ce sont les hommes qui allaient faire les courses ! C'est à l'agora que circulent toutes les informations, mais aussi toutes les rumeurs et les médisances des sycophantes. On y parle et on y expose ce qu'on veut au regard de la communauté (les coupables sont ainsi exposés jusqu'à plusieurs jours durant, dans des carcans ; les trophées de guerre y sont également montrés).

Un autre lieu très fréquenté dans la cité est le théâtre, qui représente un important moyen de communication. Les premières représentations à Athènes ont lieu au milieu du VIme siècle, à l'occasion de grandes festivités annuelles (qui avaient lieu même en période de guerre). Des gens d'origines sociales très diverses constituaient le public, d'ordinaire très nombreux (plus de quinze mille personnes au théâtre de Dionysos à Athènes). Les citoyens hommes y participaient massivement ; les femmes, les enfants et les métèques étaient sans doute admis. Les esclaves devaient obtenir l'autorisation de leur maître, qui les accompagnait alors. La population présente participait activement aux représentations, puisque des juges étaient tirés au sort parmi le public, pour décerner des prix aux meilleures pièces représentées. Pendant les journées de représentation, toute la vie de la cité était centrée sur le théâtre (les boutiques fermaient, ainsi que les tribunaux, par exemple).

De manière générale, les spectateurs manifestaient bruyamment leurs émotions à l'écoute des pièces, parlant entre eux lorsqu'ils s'ennuyaient, huant les acteurs ou au contraire applaudissant à tout moment, riant ou pleurant fort selon le contenu de la pièce.

Tout aussi important, mais d'atmosphère bien différente, est le gymnase : c'est un lieu de discussion qui ressemble presque à nos actuelles universités. Les sophistes, en particulier, s'y rendent fréquemment ; plusieurs dialogues platoniciens mettant en scène Socrate s'y déroulent également.

La civilisation grecque accorde donc une très large part à la communication orale, du moins en ce qui concerne les hommes (les femmes étant cloîtrées dans les gynécées, leur parole n'a pas été divulguée). C'est d'abord en lui interdisant l'accès aux discussions et en ne lui adressant pas la parole qu'on exclut quelqu'un de la cité grecque. De plus, beaucoup d'informations circulent de bouche à oreille ; la parole devient même un art, par le biais de la rhétorique, à la fois pratique et réflexion sur le langage : la parole n'y est plus considérée comme un don des dieux (ce qu'elle est chez Homère) : elle relève d'un enseignement où on apprend, par exemple, l'art de la persuasion, de la controverse (ou éristique) ou encore de l'improvisation.

Rapidement, l'art de la parole fut complètement lié à la pratique de la politique, qui associait, du moins à Athènes, l'ensemble des citoyens.

Lors des assemblées (une quarantaine par an) de l'ekklésia, il devait se rassembler environ six mille personnes, toutes autorisées à prendre la parole si elles le désiraient. En théorie, il s'agissait de discours allant de l'orateur au public, mais de plus en plus, des questions furent également posées du public vers l'orateur. À la Boulè, le public est moins nombreux (environ 500 personnes), mais les réunions sont plus fréquentes et demandent aux bouleutes d'être très disponibles l'année de leur charge.

Au tribunal, le plaignant comme la victime devaient en théorie se défendre tout seuls. Mais rapidement sont intervenus des logographes qui écrivaient des discours appris par coeur par leurs "clients". Il n'existait pas d'avocat au sens strict, mais après avoir parlé lui-même, le plaignant ou la victime pouvait recourir à l'aide d'un "synégore". Il existe aussi, parallèlement, des accusateurs professionnels, les sycophantes, qui aimaient faire courir des bruits sur l'agora ou lancer des accusations en pleine séance de l'Ekklesia.

Les témoignages, recueillis de vive voix, étaient consignés par écrit, puis relus au tribunal. Ils avaient plus d'importance que de véritables preuves écrites (testaments, contrats, etc.).

À Athènes, la capacité à bien s'exprimer est fondamentale pour celui qui veut réussir. Cela explique l'engouement qu'ont suscité les sophistes, dans des cités qui ignoraient l'enseignement supérieur. Mais l'élocution et la gestuelle importent peu. Il faut seulement savoir parler clairement.

Enfin, c'est par la parole que l'on se transmettait bien des informations de cité en cité. Chaque cité possède son dialecte, ou au moins son accent ; mais cela ne gêne pas la compréhension. Mais la configuration géographique (très montagneuse) rend difficile la communication entre ces cités. Quelques routes aux abords des grands centres, seulement, étaient facilement praticables. D'autre part, elles sont peu sûres et beaucoup de pillages, voire de meurtres, s'y produisent. On préfère souvent se déplacer par mer.

Quoi qu'il en soit, on envoyait souvent des messagers porter une information ou une demande. Beaucoup d'informations circulaient de manière anonyme, parce que le témoin d'un événement en parlait toujours ensuite autour de lui (parfois en se faisant payer !). Mais il existe aussi des messagers professionnels, les hérauts, qui apprennent souvent par coeur le message qu'ils doivent transmettre, plutôt que de transporter sur eux un message écrit qui pouvait toujours être intercepté.

II) L'écriture

Toutefois, si la parole joue un rôle essentiel, on ne peut méconnaître l'importance grandissante de l'écriture en Grèce.

On situe l'apparition de l'écriture en Grèce entre le XVIme et le XIVme siècles. Son but est très lié à l'économie des grands centres de l'époque : Mycènes, Thèbes, Tyrinthe, Cnossos et Pylos. Elle doit prendre le relais de la mémoire et constituer un moyen fiable pour recenser la circulation des ressources et la contrôler depuis les palais (les palais mycéniens), et pour posséder des archives.

La compréhension de l'écriture reste alors limitée à un très petit nombre de personnes (une centaine) : les cadres supérieurs et les scribes. Le support utilisé consistait vraisemblablement en tablettes d'argile retrouvées cuites à cause d'incendies

Puis on constate la disparition de l'écriture pendant trois siècles.

L'alphabet (dans l'usage que nous lui connaissons) apparaît vraisemblablement vers le IXme siècle, d'importation phénicienne. Quelques modifications ont été apportées à l'alphabet phénicien ; la plus importante a consisté à utiliser cinq signes consonantiques pour marquer les voyelles, d'égale importance que les consonnes dans les langues indo-européennes, alors que les langues sémitiques ne les mentionnent pas.

Les Grecs écrivirent d'abord de droite à gauche, ou en utilisant le procédé du boustrophédon (comme la charrue traînée par un boeuf, qui tourne !)

On utilise à cette époque l'écriture tout d'abord pour marquer des objets (pour indiquer leur nature ou leur propriétaire), ou dédier des offrandes ; écrire son nom confère à quelqu'un d'origine modeste une certaine immortalité, alors qu'il ne serait jamais chanté par un aède, n'ayant pas accompli d'exploits notables.

Puis, le besoin se fait sentir d'écrire les lois pour que chacun puisse les consulter. À Athènes, c'est Solon qui est l'instigateur de cette décision d'écrire pour le public. Dans les premiers temps, les habitants ne savaient vraisemblablement pas lire ces inscriptions, mais l'écriture (et donc la lecture) s'est rapidement diffusée ensuite, dans des domaines qui dépassent largement le cadre politique et juridique. Toutefois, les femmes, les métèques et les esclaves restent exclues des affaires de la cité.

Les inscriptions publiques n'utilisaient pas comme support le parchemin, mais la pierre, ou le bois pour les informations provisoires. Du moins était-ce le cas à Athènes, tandis qu'à Sparte, il semble que le pouvoir n'ait pas utilisé l'écriture publique. Il existe un lien réel entre la démocratie et l'écriture publique. Mais, même à Athènes, il reste absolument possible de vivre normalement et de participer pleinement à la vie religieuse, politique ou culturelle sans savoir lire ni écrire.

L'écriture joue également un rôle religieux : les oracles les plus importants sont ceux d'Apollon à Delphes (consultation par l'intermédiaire de la Pythie), de Zeus à Dodone (consultation par écrit) et d'Asclépios à Épidaure (consultation "en direct" du dieu, qui parle au malade dans son sommeil). Le caractère sibyllin légendaire des réponses de la Pythie n'apparaît pas dans les inscriptions retrouvées : il semble donc que les réponses étaient beaucoup plus claires pour les simples particuliers que pour les grands venus interroger l'oracle pour des questions de politique.

Le sanctuaire est également un espace d'information où on pouvait lire toutes sortes de textes gravées dans la partie publique, accessible à tous, voire sur les murs extérieurs : les comptes du temple, des lois sacrées, des textes législatifs pour la cité et même des textes politiques.

Enfin, l'écriture pouvait être également utilisée dans les relations avec l'étranger, par l'intermédiaire des messagers. Pour éviter que des espions s'emparent des messages transmis et les lisent, il existait quelques procédés : par exemple, celui dit de la scytale (on enroule un papyrus autour d'un bâton : seul un bâton strictement identique permet ensuite qu'on lise le message, à cause de l'espacement des lettres), ou encore celui au moyen duquel on procède à une inscription sur le crâne du messager, dont on attend que les cheveux repoussent après inscription !

Sans doute, au Vme siècle, la majorité des citoyens connaissaient-ils l'alphabet et étaient-ils capables de déchiffrer des textes simples. Plusieurs pratiques semblent en témoigner, dont celle de l'ostracisme, qui autorisait le bannissement d'un citoyen en inscrivant son nom sur un support quelconque : pour écrire le nom de quelqu'un, il faut savoir écrire ! Sur l'agora d'Athènes ont été retrouvés également de nombreux textes relatifs à des actes de la vie quotidienne. Il semble même que celui qui est illettré soit objet de moqueries.

On peut se référer à un texte de Plutarque, dans le chapitre des Vies des Hommes Illustres consacré à Aristide :

"Comme donc lors chacun écrivait sur sa coquille le nom de celui qu'il voulait bannir, on dit qu'il y eut un paysan si grossier et si ignorant qu'il ne savait ni lire, ni écrire, lequel s'adressa à Aristide, parce qu'il le rencontra le premier et lui bailla sa coquille, en le priant de vouloir écrire dessus le nom d'Aristide. De quoi Aristide s'ébahissant lui demanda si Aristide lui avait fait quelque déplaisir : "Nenni, répondit le paysan, et qui plus est, je ne le connais point, mais il me fâche de l'ouïr ainsi partout appeler le Juste."

Quelques femmes savaient sans doute également lire et écrire, pour être capable de déchiffrer des textes relatifs aux soins du ménage ; mais elles n'avaient certainement guère accès aux textes littéraires ou politiques, à quelques très rares exceptions près, comme Aspasie, la femme de Périclès, ou la poétesse Sappho. Quant aux esclaves, ceux qu'employaient l'état avaient pour profession de tenir les registres de l'état : ils devaient donc savoir lire et écrire ; les esclaves privés, en revanche, dépendaient entièrement du bon vouloir de leurs maîtres sur ce point.

Tout texte écrit est destiné à être lu à haute voix, ne serait-ce que parce que la diffusion des livres restait extrêmement restreinte. Les oeuvres sont donc souvent courtes, pour éviter de lasser l'auditoire ; le rythme est très important, même en prose. Même la lecture solitaire se fait à voix haute.

Pour écrire les livres, on utilisait le parchemin. Il circula d'abord très peu de copies des livres, qu'on se passait entre amis. Puis, peu à peu, le commerce du livre fit son apparition et devint florissant dès le IVme siècle, des habitants de contrées éloignées des grandes cités grecques voulant sans doute se procurer les ouvrages qu'ils ne pouvaient connaître en lecture publique ou lors de représentations. Mais le livre reste très coûteux et il n'existe pas de bibliothèque accessible au public.

La bibliothèque d'Alexandrie exista pourtant : c'est la première tentative pour rassembler les écrits importants de tous les pays. L'instigateur du projet, le roi Ptolémée Ier Sôter (322-283), avait envoyé des messages à tous les souverains connus de la terre, pour qu'ils lui envoient un exemplaire de chaque ouvrage existant dans leurs pays. De plus, Ptolémée avait fait venir un très grand nombre de traducteurs pour traduire en grec tous les livres écrits en d'autres langues. Une traduction particulièrement importante pour la suite fut celle de l'Ancien Testament (achevée paraît-il en 72 jours). On ne sait pas exactement en quelles circonstances, ni à quelle époque, la bibliothèque brûla : quoi qu'il en soit, elle fut entièrement détruite.

Même si la communication écrite n'occupe pas une place prééminente en Grèce, c'est par l'intermédiaire des textes écrits de cette civilisation que notre propre culture a pu naître. C'est l'importance grandissante de l'écrit qui a permis que se transmette jusqu'à nous la pensée grecque.

 

Deuxième partie : Rome

I) La parole

Dans les premiers temps de la vie romaine, publique ou privée, c'est la parole qui préside à toutes les décisions et tous les événements marquants. On parle davantage de Jussum que de Scriptum. Même par la suite, lorsque les lois seront écrites, la parole restera essentielle : la loi doit être lue à haute voix pour être reconnue. De même, si les messages écrits prennent de plus en plus d'importance à mesure que le pouvoir de Rome s'étend, les Romains préfèreront longtemps envoyer des messagers énoncer à voix haute le contenu de leur demande ou de leur information.

Partout, la parole est reine : recensement des soldats, sentences judiciaires, serments (comme la formule de mariage très concise "ubi tu Gaius, ego Gaia" , cris des hérauts à travers la ville... L'écrit ne vient que confirmer ce que la parole a énoncé.

Mais l'art oratoire n'existe pas dans les premiers temps, à Rome. On attend avant tout de celui qui parle qu'il soit concis (un seul mot, "provoco" suffit pour en appeler au peuple) et qu'il parle de manière concrète (les Romains sont avant tout des terriens). C'est donc l'efficacité qui est visée avant tout : de la parole découlera l'action. C'est une parole autoritaire, qui émane principalement de ceux qui détiennent le pouvoir, à commencer par le roi aux temps de la royauté. D'ailleurs, elle est souvent rehaussée par des signes de pouvoir visibles, trônes, bijoux, vêtements... Ainsi, il suffit de compter le nombre de faisceaux que portent les licteurs pour connaître le rang du magistrat qu'ils accompagnent. Les gestes sont également là pour appuyer les propos de manière significative, voire pour les remplacer (serrer la main d'un esclave signifie l'affranchir ; prendre en main un objet, c'est déclarer qu'on se l'approprie). Le geste de l'empereur qui condamne ou sauve de son pouce le gladiateur mourant qui demande grâce est également bien connu des lecteurs d'Astérix !

De plus, le langage est étroitement lié à la religion : les prières se font à voix haute ; les dieux parlent souvent par l'intermédiaire des hommes, ou au sein de la nature, qu'il s'agisse de la Sibylle de Cumes ou des voix de la forêt d'Arsia, près du Janicule. Tite-live II 7 2.

Dans la vie courante, l'écrit est peu employé, tout au moins dans les premiers temps ; il faut donc multiplier les rencontres pour diffuser les informations ou les demandes, dans une société très hiérarchisée (chacun ou presque étant le client et le patron d'un autre).

C'est au IIIme siècle qu'apparaît vraisemblablement la rhétorique, au moment où l'écriture connaît un essor important grâce à l'utilisation du papyrus. Les premiers rhéteurs sont d'origine grecque et sont plutôt mal accueillis de Romains pour qui les meilleurs discours sont en général les plus concis. Leur enseignement est d'abord délivré en langue grecque, comme pour préserver le latin de toute contamination ! Mais dès le début du premier siècle avant J.C. sont publiés des manuels de rhétorique en latin ; des écoles de rhétorique latine ouvrent également leurs portes. Le succès de ce nouvel art est tel que bientôt, il devient impossible de jouer un rôle politique important si l'on n'est pas orateur talentueux. Les manuels se font de plus en plus précis, indiquant le nombre de parties que doit contenir un discours, désignant les thèmes à éviter ou au contraire ceux qui plaisent d'ordinaire, expliquant les procédés par lesquels l'orateur convaincra son auditoire (mettant en particulier l'accent sur les exemples et sur la référence au passé) ; la disposition des arguments se révèle également essentielle ; les figures de style et de rythme sont évidemment maniées avec dextérité ; enfin tout un travail sur son corps est indispensable pour emporter l'adhésion des auditeurs : l'orateur est en même temps un acteur : il doit varier le ton et le débit de sa voix et il est inconcevable qu'il reste figé tout en prononçant son discours.

Certains discours sont prononcés devant le peuple, d'autres devant les assemblées : les deux publics ne requièrent pas les mêmes talents. Cinq qualités doivent être conjuguées et savamment adaptées au public : celle de l'invention (le contenu du discours), de la disposition, de l'élocution, de la mémorisation et de l'action oratoire proprement dite (la manière de prononcer le discours).

L'art oratoire prend tellement d'ampleur que même dans la conversation courante il se développe, lors de discussions avec des commerçants, de visites à des amis ou de rencontres avec des passants. Les Romains se reçoivent beaucoup entre eux et chaque retour de voyage constitue une occasion rêvée pour de multiples invitations.

Rapidement, à partir du premier siècle, s'instaure une confusion entre la parole publique et l'écrit : les orateurs prennent l'habitude de publier leurs discours, procédant éventuellement à quelques modifications de dernière minute avant la publication. L'orateur doit donc parler à la fois pour son public actuel et pour son lecteur potentiel ; l'écrivain doit se souvenir qu'il a prononcé son discours avant de l'écrire et insérer quelques effets "sonores" pour rendre crédible la situation d'oralité initiale. Mais l'oral reste l'outil de prédilection à l'époque de Cicéron ; la lecture se fait toujours à voix haute, et on préfère souvent même se faire lire un livre, plutôt que de lire tout seul. La plupart des discours ne sont pas publiés, ainsi que bien des discussions philosophiques ou politiques.

Quant à la langue parlée, c'est bien sûr le latin qui constitue la langue officielle ; mais le grec est connu de bien des Romains et beaucoup d'habitants de la péninsule, pour qui la langue maternelle est un dialecte italique, maîtrisent suffisamment le latin pour se faire comprendre et comprendre à son tour. Beaucoup de peuples pratiquent presque officiellement le bilinguisme, le latin finissant par être imposé après la guerre sociale, aux débuts du premier siècle avant J.C.

II) L'écriture

Selon la tradition la plus répandue, ce serait le Grec Évandre qui aurait appris aux Romains l'usage de l'écriture. Tous pensent que les habitants savaient lire et écrire bien avant la date légendaire de la naissance de Rome, en 753 avant J.C.

Il semble bien, effectivement, que l'alphabet latin soit issu de l'alphabet grec, modifié par l'influence des Étrusques. Mais sa diffusion ne remonte certainement pas au-delà de la fin du VIIme siècle, donc plus d'un siècle plus tard que ne le prétend la tradition. Ce sont vraisemblablement des prêtres et des commerçants qui ont assuré la diffusion de l'écriture, mais elle reste très lente jusqu'au Vme siècle : on s'en tient à des inscriptions votives, à quelques marques de propriétés, quelques actes juridiques ou listes de magistrats.

Les Latins ont mis un certain temps avant de choisir le sens de leur écriture, d'abord de droite à gauche, puis selon le procédé du boustrophédon, enfin de gauche à droite, comme le faisaient les Grecs. Les mots n'étaient pas espacés entre eux et aucune ponctuation n'était utilisée. Il est donc malaisé de déchiffrer un texte, d'autant que le support ne permet pas toujours au geste d'être précis. Peu de gens savent donc écrire et en particulier aucune fille.

L'écriture sert d'abord à suppléer la parole lorsqu'elle est impossible, c'est-à-dire lorsque celui qui transmet le message est absent. Elle joue deux rôles : un rôle injonctif (lorsqu'il convient de répondre au message) ou un rôle informatif (lorsque aucune réponse n'est attendue). Rome, dans les premiers temps, ne ressent pas le besoin d'utiliser ce mode de communication, parce que ses limites peu étendues permettent l'échange oral et parce que le régime monarchique n'exige pas que les citoyens soient informés de l'ensemble des décisions : il suffit qu'un petit nombre soit au courant, de manière orale.

C'est au cours du Vme siècle que les plébéiens manifestent le désir que soient écrites les lois, afin de contrôler davantage le pouvoir des consuls. De la sorte, en 452, sera rédigée la loi des Douze Tables, gravée, selon les traditions, sur du bronze, de l'ivoire ou du chêne. Cette date marque la naissance du droit écrit romain.

Peu à peu, l'écriture joue un rôle grandissant dans la vie politique : listes de magistrats, recensement de la fortune des citoyens, établissement d'un état civil, constitution d'archives ; elle joue également un rôle religieux : listes de prêtres, calendrier des jours fastes et des jours néfastes, développement progressif d'inscriptions votives sur des boucliers, des statues ou des colonnes.

Quelques particuliers utilisent aussi l'écriture pour leurs archives personnelles, mais l'usage de l'écriture ne se répand pas encore jusqu'au milieu de IVme siècle. C'est peut-être la diffusion d'un matériau pratique, la tablette de cire, qui permit une nette progression de l'apprentissage de l'écriture au sein de la population : légère et d'un emploi très simple, elle permet qu'on utilise l'écriture à des fins provisoires, pour des besoins privés ou pour des communications à court terme.

Parallèlement, au IVme siècle, la domination de Rome sur l'Italie s'accroît. Le message écrit s'avère donc plus nécessaire qu'autrefois, lorsqu'il s'agit de messages complexes. Les plébéiens, de leur côté, réclament de plus en plus de droits : les citoyens se sentent davantage concernés par la vie politique et il devient nécessaire d'afficher ce qu'on ne peut pas dire à l'ensemble de la population de vive voix. De plus, le texte écrit présente une garantie d'authenticité et une possibilité de référence que n'offre pas la parole.

Pourtant, ce sont souvent des scribes et non les gens eux-mêmes qui écrivent, même s'ils appartiennent aux couches les plus élevées de la société. La mémoire importe plus que l'écrit et aucune littérature n'apparaît véritablement avant le IIIme siècle. La société romaine reste donc longtemps analphabète, comparable en cela à la société dite homérique.

C'est vraisemblablement au IIIme siècle que l'usage de l'écriture devint plus facile à Rome, grâce à l'utilisation du papyrus. La tablette reste d'une grande utilité pour les écrits éphémères (ceux à usage domestique en particulier), mais le papyrus devient le support idéal pour tous les écrits que l'on tient à conserver, jusqu'à l'introduction du parchemin qui remplacera peu à peu le papyrus dans les premiers siècles de notre ère. Puisque davantage de gens lisent, on ressent la nécessité de rendre les textes plus lisibles : peu à peu, les mots sont séparés les uns des autres et la ponctuation apparaît. Parallèlement, des écoles publiques s'ouvrent pour tous les enfants et non plus uniquement ceux de familles riches. Rome s'alphabétise. Néanmoins, le métier de scribe reste florissant : le scribe a pour charge de recopier des textes qu'on veut archiver, ou encore d'écrire à la place d'un maître qui se juge trop important lui-même pour se livrer à cette tâche subalterne.

Désormais, tout acte officiel doit être publié de manière écrite ; toute information importante également. On a d'abord voté à main levée ; désormais également, ceci se fera par écrit, au moyen de tablettes de bois. Les édifices publics sont couverts d'écrits, ainsi que les murs.

Dans la vie privée aussi, l'écriture tient une place grandissante, que ce soit pour rédiger des testaments, affranchir un esclave ou délivrer une quittance.

L'écriture va jouer également un rôle essentiel dans la diffusion des connaissances, par le biais des livres. L'auteur est l'éditeur de ses propres livres, qu'il fait recopier par des copistes. La diffusion reste libre : les droits d'auteur n'existent pas. Parallèlement apparaissent les premiers bûchers où l'on fait disparaître les livres jugés trop scandaleux ou dangereux.

De nombreuses bibliothèques apparaissent alors, essentiellement d'ordre privé. Les riches Romains se font réserver des pièces entières, dans leurs maisons, pour y entreposer leurs livres et y donner des séances de lecture ; on se prête les ouvrages ou on les recopie.

Toutefois, tant qu'on utilisera le papyrus, sur lequel on ne peut en général écrire que d'un côté, le volume occupé par chaque livre limitera leur stockage. Le papyrus ne se prête pas facilement non plus à l'illustration des textes. En revanche, lorsque le parchemin sera davantage utilisé, il rendra de nombreux services : une écriture plus nette, la possibilité d'insérer des dessins, des croquis ou des cartes, et celle d'écrire recto verso, ce qui permet de diminuer de moitié le volume des ouvrages.

L'auteur peut faire vendre son livre par un libraire, qui tient boutique dans une rue animée de préférence, voire sur le marché. Les prix des livres sont très variables : tout dépend de la notoriété de l'auteur ! On trouve des libraires dans toute l'Italie, bien sûr, mais aussi dans les provinces romaines, jusqu'à Vienne ou en Bretagne à l'époque impériale.

L'écriture va se développer dans un autre domaine, celui de la communication à distance ; une correspondance d'abord extrêmement concise, puis de plus en plus bavarde, va se répandre parmi les Romains. Dès le IIIme siècle, si l'on en croit Plaute, elle était d'usage courant. On utilisait en général comme support le papyrus ; la vitesse croissante des moyens de transport facilite cet usage, ainsi que la fiabilité des routes. On peut confier sa lettre à un messager (souvent un esclave de la famille) ou à un voyageur : dans ce cas, la date d'arrivée du courrier se fait plus incertaine. Il arrive assez souvent que ce soit l'esclave qui rédige lui-même la lettre.

Certains prennent l'habitude d'écrire n'importe où, gardant toujours sur eux des tablettes de petit format : on peut ainsi écrire tous les jours si l'on veut, comme Cicéron le demande à sa femme, depuis son exil volontaire lors de la guerre civile, à 150 km de distance. Mais, contrairement à nos usages contemporains, le contenu de la lettre n'est pas secret : le messager peut fort bien s'octroyer le droit de la lire ; elle peut tout aussi bien être lue à voix haute par son émissaire ou son destinataire. On ne marque donc pas grand chose de vraiment confidentiel dans la correspondance romaine, même si certains, comme César, usaient de procédés de camouflages pour faire passer des informations plus secrètes.

Dès le premier siècle avant J.C. apparaît un autre usage de l'écriture : la prise de notes rapides, équivalant à peu près à nos techniques de sténographie. On peut ainsi prendre en notes un discours au fur et à mesure qu'il est prononcé ; on utilise des formules toutes faites pour commencer ou conclure des actes administratifs, qu'ils soient écrits sur de la pierre ou du papyrus. Les initiales SPQR (signifiant "Senatus Populusque Romanus) sont ainsi célèbres.

Contrairement à l'évolution de la Grèce, Rome a vu donc l'écriture se diffuser jusqu'à devenir plus fiable que la parole : à l'époque impériale, c'est désormais le texte écrit qui authentifie une décision, et non la parole énoncée. Même lorsque l'empereur côtoie ceux dont il demande l'avis, il préfère que ces derniers lui fassent connaître leurs projets par écrit et font part de leurs propres décisions de la même manière. L'écrit devient d'un usage tellement courant qu'Auguste, par exemple, prend l'habitude de dater précisément (jour et heure) tout ce qu'il écrit.

Certes tous les habitants ne savent pas lire et écrire couramment, mais l'analphabétisme recule même dans les campagnes. Presque tout le monde connaît suffisamment son alphabet pour déchiffrer les ordres de l'administration ou pour comprendre les réponses affichées sur les murs à des questions posées par des particuliers à l'État. Enfin, la diffusion de l'écriture connaît un éclat tout particulier avec la naissance de la presse, dès César, contenant des informations locales (naissances, mariages, faits divers) et celle de la publicité (dont on a retrouvé entre autres quelques exemples à Pompéi) ou de son inverse, par le biais de graffiti plus ou moins injurieux.

Même si la parole joue toujours un rôle très important jusqu'à la fin de l'empire romain, aussi bien dans la vie quotidienne (ainsi, les petits corps de métier vantent toujours leurs services non par le biais d'affiches, mais en criant) que dans les plus hautes sphères de la vie politique (ainsi peut-on proclamer quelqu'un empereur sur simple acclamation), c'est une parole qui est de plus en plus travaillée, retenue, sauf peut-être lors des rassemblements populaires. On improvise de moins en moins : l'écrit précède désormais la parole : on lit plus qu'on ne parle ; on lit même maintenant pour soi, mentalement.

Certes, la conversation continue d'aller bon train à Rome ; certes également, les conteurs se font toujours autant apprécier de leur public. Mais la lecture, y compris en tant que loisir devient de plus en plus prisée, d'autant qu'apparaissent des bibliothèques publiques, en particulier à partir du règne de l'empereur Trajan. Désormais c'est à l'écriture qu'est confié l'héritage culturel de l'empire ; c'est à l'écriture qu'est confiée aussi la communication au sein d'une même génération, de manière que tous les messages parviennent jusqu'aux confins de l'empire.

 

Orientation bibliographique

Corinne COULET : Communiquer en Grèce ancienne Les Belles Lettre 1996

Guy ACHARD : La communication à Rome Les Belles Lettres 1991

Catherine SALLES : Lire à Rome Les Belles Lettres 1992

 

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