La parole et l'‚criture en øGrŠce et … Rome Sommaire de cette fiche PremiŠre partie : la øGrŠce DeuxiŠme partie : Rome PremiŠre partie : La øGrŠce La civilisation grecque a souvent ‚t‚ qualifi‚e de civilisation du "bavardage". Qu'en est-il donc de l'utilisation de la parole et de celle de l'‚crit dans la øGrŠce ancienne ? I) La parole Le monde hom‚rique ne fait pas r‚f‚rence … la tradition ‚crite et les poŠmes hom‚riques furent transmis eux-mˆmes oralement. des aŠdes dou‚s d'une prodigieuse m‚moire utilisaient quelques moyens mn‚motechniques comme les formules ou les ‚pithŠtes fig‚es ; l'aŠde ‚tait aussi un cr‚ateur, capable d'inventer de nouveaux r‚cits ou d'enrichir ceux d‚j… connus. Le public fut d'abord constitu‚ d'aristocrates, lors de banquets ; mais ce fut par la suite un public plus large lors des concours po‚tiques qui avaient lieu au cours de fˆtes religieuses. Pour les Grecs d'alors, il est essentiel d'ˆtre chant‚ par un poŠte : c'est le seul moyen de ne pas tomber dans l'oubli ; mais pour obtenir le droit d'ˆtre chant‚ par l'aŠde, il faut accomplir des exploits (en g‚n‚ral d'ordre guerrier). Le monde d'HomŠre est donc un monde de la parole : les ennemis eux-mˆmes se parlent avant de combattre ; la parole sert … transmettre un ordre, … condition que celui qui la profŠre sache exercer son autorit‚. Une parole qui a re‡u l'assentiment des dieux est toujours efficace. La parole des dieux elle aussi d‚pend de leur puissance. Il existe une parole efficace mais aussi une parole persuasive (celle d'Ulysse par exemple), qui pr‚figure l'apparition de l'art oratoire. L'‚closion des premiŠres cit‚s a ‚t‚ favoris‚e par les massifs montagneux, qui isolent les r‚gions les unes des autres. La cit‚ comprend trŠs t“t un centre urbain (avec agora, sanctuaires, bƒtiments publics, et plus tard gymnase et th‚ƒtre) et un territoire qu'elle contr“le. La parole y joue un r“le primordial : toute question d'int‚rˆt g‚n‚ral est tributaire de l'art oratoire : elle est tranch‚e au cours d'un d‚bat. On observe un lien trŠs ‚troit entre politique et parole. Peu … peu, on apprendra … bien parler : c'est la naissance de la rh‚torique. Dans la cit‚ grecque, l'agora est le lieu mˆme de la communication. Au fur et … mesure, trois fonctions y seront d‚velopp‚es : religieuse, politique et commerciale. C'est un domaine public, excluant toute possibilit‚ de construire des habitations particuliŠres. Dans les d‚mocraties, l'agora est en principe ouverte … tous, mais les femmes s'y rendaient rarement : ce sont les hommes qui allaient faire les courses ! C'est … l'agora que circulent toutes les informations, mais aussi toutes les rumeurs et les m‚disances des sycophantes. On y parle et on y expose ce qu'on veut au regard de la communaut‚ (les coupables sont ainsi expos‚s jusqu'… plusieurs jours durant, dans des carcans ; les troph‚es de guerre y sont ‚galement montr‚s). Un autre lieu trŠs fr‚quent‚ dans la cit‚ est le th‚ƒtre, qui repr‚sente un important moyen de communication. Les premiŠres repr‚sentations … øAthŠnes ont lieu au milieu du VIme siŠcle, … l'occasion de grandes festivit‚s annuelles (qui avaient lieu mˆme en p‚riode de guerre). Des gens d'origines sociales trŠs diverses constituaient le public, d'ordinaire trŠs nombreux (plus de quinze mille personnes au th‚ƒtre de Dionysos … øAthŠnes). Les citoyens hommes y participaient massivement ; les femmes, les enfants et les m‚tŠques ‚taient sans doute admis. Les esclaves devaient obtenir l'autorisation de leur maŒtre, qui les accompagnait alors. La population pr‚sente participait activement aux repr‚sentations, puisque des juges ‚taient tir‚s au sort parmi le public, pour d‚cerner des prix aux meilleures piŠces repr‚sent‚es. Pendant les journ‚es de repr‚sentation, toute la vie de la cit‚ ‚tait centr‚e sur le th‚ƒtre (les boutiques fermaient, ainsi que les tribunaux, par exemple). De maniŠre g‚n‚rale, les spectateurs manifestaient bruyamment leurs ‚motions … l'‚coute des piŠces, parlant entre eux lorsqu'ils s'ennuyaient, huant les acteurs ou au contraire applaudissant … tout moment, riant ou pleurant fort selon le contenu de la piŠce. Tout aussi important, mais d'atmosphŠre bien diff‚rente, est le gymnase : c'est un lieu de discussion qui ressemble presque … nos actuelles universit‚s. Les sophistes, en particulier, s'y rendent fr‚quemment ; plusieurs dialogues platoniciens mettant en scŠne øSocrate s'y d‚roulent ‚galement. La civilisation grecque accorde donc une trŠs large part … la communication orale, du moins en ce qui concerne les hommes (les femmes ‚tant cloŒtr‚es dans les gyn‚c‚es, leur parole n'a pas ‚t‚ divulgu‚e). C'est d'abord en lui interdisant l'accŠs aux discussions et en ne lui adressant pas la parole qu'on exclut quelqu'un de la cit‚ grecque. De plus, beaucoup d'informations circulent de bouche … oreille ; la parole devient mˆme un art, par le biais de la rh‚torique, … la fois pratique et r‚flexion sur le langage : la parole n'y est plus consid‚r‚e comme un don des dieux (ce qu'elle est chez HomŠre) : elle relŠve d'un enseignement o— on apprend, par exemple, l'art de la persuasion, de la controverse (ou ‚ristique) ou encore de l'improvisation. Rapidement, l'art de la parole fut complŠtement li‚ … la pratique de la politique, qui associait, du moins … øAthŠnes, l'ensemble des citoyens. Lors des assembl‚es (une quarantaine par an) de l'ekkl‚sia, il devait se rassembler environ six mille personnes, toutes autoris‚es … prendre la parole si elles le d‚siraient. En th‚orie, il s'agissait de discours allant de l'orateur au public, mais de plus en plus, des questions furent ‚galement pos‚es du public vers l'orateur. #… la BoulŠ, le public est moins nombreux (environ 500 personnes), mais les r‚unions sont plus fr‚quentes et demandent aux bouleutes d'ˆtre trŠs disponibles l'ann‚e de leur charge. Au tribunal, le plaignant comme la victime devaient en th‚orie se d‚fendre tout seuls. Mais rapidement sont intervenus des logographes qui ‚crivaient des discours appris par coeur par leurs "clients". Il n'existait pas d'avocat au sens strict, mais aprŠs avoir parl‚ lui-mˆme, le plaignant ou la victime pouvait recourir … l'aide d'un "syn‚gore". Il existe aussi, parallŠlement, des accusateurs professionnels, les sycophantes, qui aimaient faire courir des bruits sur l'agora ou lancer des accusations en pleine s‚ance de l'Ekklesia. Les t‚moignages, recueillis de vive voix, ‚taient consign‚s par ‚crit, puis relus au tribunal. Ils avaient plus d'importance que de v‚ritables preuves ‚crites (testaments, contrats, etc.). #… øAthŠnes, la capacit‚ … bien s'exprimer est fondamentale pour celui qui veut r‚ussir. Cela explique l'engouement qu'ont suscit‚ les sophistes, dans des cit‚s qui ignoraient l'enseignement sup‚rieur. Mais l'‚locution et la gestuelle importent peu. Il faut seulement savoir parler clairement. Enfin, c'est par la parole que l'on se transmettait bien des informations de cit‚ en cit‚. Chaque cit‚ possŠde son dialecte, ou au moins son accent ; mais cela ne gˆne pas la compr‚hension. Mais la configuration g‚ographique (trŠs montagneuse) rend difficile la communication entre ces cit‚s. Quelques routes aux abords des grands centres, seulement, ‚taient facilement praticables. D'autre part, elles sont peu s–res et beaucoup de pillages, voire de meurtres, s'y produisent. On pr‚fŠre souvent se d‚placer par mer. Quoi qu'il en soit, on envoyait souvent des messagers porter une information ou une demande. Beaucoup d'informations circulaient de maniŠre anonyme, parce que le t‚moin d'un ‚v‚nement en parlait toujours ensuite autour de lui (parfois en se faisant payer !). Mais il existe aussi des messagers professionnels, les h‚rauts, qui apprennent souvent par coeur le message qu'ils doivent transmettre, plut“t que de transporter sur eux un message ‚crit qui pouvait toujours ˆtre intercept‚. II) L'‚criture Toutefois, si la parole joue un r“le essentiel, on ne peut m‚connaŒtre l'importance grandissante de l'‚criture en øGrŠce. On situe l'apparition de l'‚criture en øGrŠce entre le XVIme et le XIVme siŠcles. Son but est trŠs li‚ … l'‚conomie des grands centres de l'‚poque : {MycŠnes, ThŠbes, Tyrinthe, Cnossos} et Pylos. Elle doit prendre le relais de la m‚moire et constituer un moyen fiable pour recenser la circulation des ressources et la contr“ler depuis les palais (les palais myc‚niens), et pour poss‚der des archives. La compr‚hension de l'‚criture reste alors limit‚e … un trŠs petit nombre de personnes (une centaine) : les cadres sup‚rieurs et les scribes. Le support utilis‚ consistait vraisemblablement en tablettes d'argile retrouv‚es cuites … cause d'incendies Puis on constate la disparition de l'‚criture pendant trois siŠcles. L'alphabet (dans l'usage que nous lui connaissons) apparaŒt vraisemblablement vers le IXme siŠcle, d'importation ph‚nicienne. Quelques modifications ont ‚t‚ apport‚es … l'alphabet ph‚nicien ; la plus importante a consist‚ … utiliser cinq signes consonnantiques pour marquer les voyelles, d'‚gale importance que les consonnes dans les langues indo-europ‚ennes, alors que les langues s‚mitiques ne les mentionnent pas. Les Grecs ‚crivirent d'abord de droite … gauche, ou en utilisant le proc‚d‚ du boustroph‚don (comme la charrue traŒn‚e par un boeuf, qui tourne !) On utilise … cette ‚poque l'‚criture tout d'abord pour marquer des objets (pour indiquer leur nature ou leur propri‚taire), ou d‚dier des offrandes ; ‚crire son nom confŠre … quelqu'un d'origine modeste une certaine immortalit‚, alors qu'il ne serait jamais chant‚ par un aŠde, n'ayant pas accompli d'exploits notables. Puis, le besoin se fait sentir d'‚crire les lois pour que chacun puisse les consulter. #… øAthŠnes, c'est øSolon qui est l'instigateur de cette d‚cision d'‚crire pour le public. Dans les premiers temps, les habitants ne savaient vraisemblablement pas lire ces inscriptions, mais l'‚criture (et donc la lecture) s'est rapidement diffus‚e ensuite, dans des domaines qui d‚passent largement le cadre politique et juridique. Toutefois, les femmes, les m‚tŠques et les esclaves restent exclues des affaires de la cit‚. Les inscriptions publiques n'utilisaient pas comme support le parchemin, mais la pierre, ou le bois pour les informations provisoires. Du moins ‚tait-ce le cas … øAthŠnes, tandis qu'… øSparte, il semble que le pouvoir n'ait pas utilis‚ l'‚criture publique. Il existe un lien r‚el entre la d‚mocratie et l'‚criture publique. Mais, mˆme … øAthŠnes, il reste absolument possible de vivre normalement et de participer pleinement … la vie religieuse, politique ou culturelle sans savoir lire ni ‚crire. L'‚criture joue ‚galement un r“le religieux : les oracles les plus importants sont ceux d'øApollon … øDelphes (consultation par l'interm‚diaire de la Pythie), de øZeus … Dodone (consultation par ‚crit) et d'øAscl‚pios … ø#‚pidaure (consultation "en direct" du dieu, qui parle au malade dans son sommeil). Le caractŠre sibyllin l‚gendaire des r‚ponses de la Pythie n'apparaŒt pas dans les inscriptions retrouv‚es : il semble donc que les r‚ponses ‚taient beaucoup plus claires pour les simples particuliers que pour les grands venus interroger l'oracle pour des questions de politique. Le sanctuaire est ‚galement un espace d'information o— on pouvait lire toutes sortes de textes grav‚es dans la partie publique, accessible … tous, voire sur les murs ext‚rieurs : les comptes du temple, des lois sacr‚es, des textes l‚gislatifs pour la cit‚ et mˆme des textes politiques. Enfin, l'‚criture pouvait ˆtre ‚galement utilis‚e dans les relations avec l'‚tranger, par l'interm‚diaire des messagers. Pour ‚viter que des espions s'emparent des messages transmis et les lisent, il existait quelques proc‚d‚s : par exemple, celui dit de la scytale (on enroule un papyrus autour d'un bƒton : seul un bƒton strictement identique permet ensuite qu'on lise le message, … cause de l'espacement des lettres), ou encore celui au moyen duquel on procŠde … une inscription sur le crƒne du messager, dont on attend que les cheveux repoussent aprŠs inscription ! Sans doute, au Vme siŠcle, la majorit‚ des citoyens connaissaient-ils l'alphabet et ‚taient-ils capables de d‚chiffrer des textes simples. Plusieurs pratiques semblent en t‚moigner, dont celle de l'ostracisme, qui autorisait le bannissement d'un citoyen en inscrivant son nom sur un support quelconque : pour ‚crire le nom de quelqu'un, il faut savoir ‚crire ! Sur l'agora d'øAthŠnes ont ‚t‚ retrouv‚s ‚galement de nombreux textes relatifs … des actes de la vie quotidienne. Il semble mˆme que celui qui est illettr‚ soit objet de moqueries. On peut se r‚f‚rer … un texte de øPlutarque, dans le chapitre des :$Vies des Hommes $Illustres consacr‚ … Aristide : "Comme donc lors chacun ‚crivait sur sa coquille le nom de celui qu'il voulait bannir, on dit qu'il y eut un paysan si grossier et si ignorant qu'il ne savait ni lire, ni ‚crire, lequel s'adressa … Aristide, parce qu'il le rencontra le premier et lui bailla sa coquille, en le priant de vouloir ‚crire dessus le nom d'Aristide. De quoi Aristide s'‚bahissant lui demanda si Aristide lui avait fait quelque d‚plaisir : "Nenni, r‚pondit le paysan, et qui plus est, je ne le connais point, mais il me fƒche de l'ou‹r ainsi partout appeler le Juste." Quelques femmes savaient sans doute ‚galement lire et ‚crire, pour ˆtre capable de d‚chiffrer des textes relatifs aux soins du m‚nage ; mais elles n'avaient certainement guŠre accŠs aux textes litt‚raires ou politiques, … quelques trŠs rares exceptions prŠs, comme Aspasie, la femme de øP‚riclŠs, ou la po‚tesse Sappho. Quant aux esclaves, ceux qu'employaient l'‚tat avaient pour profession de tenir les registres de l'‚tat : ils devaient donc savoir lire et ‚crire ; les esclaves priv‚s, en revanche, d‚pendaient entiŠrement du bon vouloir de leurs maŒtres sur ce point. Tout texte ‚crit est destin‚ … ˆtre lu … haute voix, ne serait-ce que parce que la diffusion des livres restait extrˆmement restreinte. Les oeuvres sont donc souvent courtes, pour ‚viter de lasser l'auditoire ; le rythme est trŠs important, mˆme en prose. Mˆme la lecture solitaire se fait … voix haute. Pour ‚crire les livres, on utilisait le parchemin. Il circula d'abord trŠs peu de copies des livres, qu'on se passait entre amis. Puis, peu … peu, le commerce du livre fit son apparition et devint florissant dŠs le IVme siŠcle, des habitants de contr‚es ‚loign‚es des grandes cit‚s grecques voulant sans doute se procurer les ouvrages qu'ils ne pouvaient connaŒtre en lecture publique ou lors de repr‚sentations. Mais le livre reste trŠs co–teux et il n'existe pas de bibliothŠque accessible au public. La bibliothŠque d'Alexandrie exista pourtant : c'est la premiŠre tentative pour rassembler les ‚crits importants de tous les pays. L'instigateur du projet, le roi Ptol‚m‚e Ier S“ter (322-283), avait envoy‚ des messages … tous les souverains connus de la terre, pour qu'ils lui envoient un exemplaire de chaque ouvrage existant dans leurs pays. De plus, Ptol‚m‚e avait fait venir un trŠs grand nombre de traducteurs pour traduire en grec tous les livres ‚crits en d'autres langues. Une traduction particuliŠrement importante pour la suite fut celle de l'Ancien Testament (achev‚e paraŒt-il en 72 jours). On ne sait pas exactement en quelles circonstances, ni … quelle ‚poque, la bibliothŠque br–la : quoi qu'il en soit, elle fut entiŠrement d‚truite. Mˆme si la communication ‚crite n'occupe pas une place pr‚‚minente en øGrŠce, c'est par l'interm‚diaire des textes ‚crits de cette civilisation que notre propre culture a pu naŒtre. C'est l'importance grandissante de l'‚crit qui a permis que se transmette jusqu'… nous la pens‚e grecque. DeuxiŠme partie : Rome I) La parole Dans les premiers temps de la vie romaine, publique ou priv‚e, c'est la parole qui pr‚side … toutes les d‚cisions et tous les ‚v‚nements marquants. On parle davantage de ø$Jussum que de ø$Scriptum. Mˆme par la suite, lorsque les lois seront ‚crites, la parole restera essentielle : la loi doit ˆtre lue … haute voix pour ˆtre reconnue. De mˆme, si les messages ‚crits prennent de plus en plus d'importance … mesure que le pouvoir de Rome s'‚tend, les Romains pr‚fŠreront longtemps envoyer des messagers ‚noncer … voix haute le contenu de leur demande ou de leur information. Partout, la parole est reine : recensement des soldats, sentences judiciaires, serments (comme la formule de mariage trŠs concise "{ubi tu Gaius, ego Gaia"} , cris des h‚rauts … travers la ville... L'‚crit ne vient que confirmer ce que la parole a ‚nonc‚. Mais l'art oratoire n'existe pas dans les premiers temps, … Rome. On attend avant tout de celui qui parle qu'il soit concis (un seul mot, "øprovoco" suffit pour en appeler au peuple) et qu'il parle de maniŠre concrŠte (les Romains sont avant tout des terriens). C'est donc l'efficacit‚ qui est vis‚e avant tout : de la parole d‚coulera l'action. C'est une parole autoritaire, qui ‚mane principalement de ceux qui d‚tiennent le pouvoir, … commencer par le roi aux temps de la royaut‚. D'ailleurs, elle est souvent rehauss‚e par des signes de pouvoir visibles, tr“nes, bijoux, vˆtements... Ainsi, il suffit de compter le nombre de faisceaux que portent les licteurs pour connaŒtre le rang du magistrat qu'ils accompagnent. Les gestes sont ‚galement l… pour appuyer les propos de maniŠre significative, voire pour les remplacer (serrer la main d'un esclave signifie l'affranchir ; prendre en main un objet, c'est d‚clarer qu'on se l'approprie). Le geste de l'empereur qui condamne ou sauve de son pouce le gladiateur mourant qui demande grƒce est ‚galement bien connu des lecteurs d'$Ast‚rix ! De plus, le langage est ‚troitement li‚ … la religion : les priŠres se font … voix haute ; les dieux parlent souvent par l'interm‚diaire des hommes, ou au sein de la nature, qu'il s'agisse de la Sibylle de øCumes ou des voix de la forˆt d'øArsia, prŠs du Janicule. Tite-live II 7 2. Dans la vie courante, l'‚crit est peu employ‚, tout au moins dans les premiers temps ; il faut donc multiplier les rencontres pour diffuser les informations ou les demandes, dans une soci‚t‚ trŠs hi‚rarchis‚e (chacun ou presque ‚tant le client et le patron d'un autre). C'est au IIIme siŠcle qu'apparaŒt vraisemblablement la rh‚torique, au moment o— l'‚criture connaŒt un essor important grƒce … l'utilisation du papyrus. Les premiers rh‚teurs sont d'origine grecque et sont plut“t mal accueillis de Romains pour qui les meilleurs discours sont en g‚n‚ral les plus concis. Leur enseignement est d'abord d‚livr‚ en langue grecque, comme pour pr‚server le latin de toute contamination ! Mais dŠs le d‚but du premier siŠcle avant J.C. sont publi‚s des manuels de rh‚torique en latin ; des ‚coles de rh‚torique latine ouvrent ‚galement leurs portes. Le succŠs de ce nouvel art est tel que bient“t, il devient impossible de jouer un r“le politique important si l'on n'est pas orateur talentueux. Les manuels se font de plus en plus pr‚cis, indiquant le nombre de parties que doit contenir un discours, d‚signant les thŠmes … ‚viter ou au contraire ceux qui plaisent d'ordinaire, expliquant les proc‚d‚s par lesquels l'orateur convaincra son auditoire (mettant en particulier l'accent sur les exemples et sur la r‚f‚rence au pass‚) ; la disposition des arguments se r‚vŠle ‚galement essentielle ; les figures de style et de rythme sont ‚videmment mani‚es avec dext‚rit‚ ; enfin tout un travail sur son corps est indispensable pour emporter l'adh‚sion des auditeurs : l'orateur est en mˆme temps un acteur : il doit varier le ton et le d‚bit de sa voix et il est inconcevable qu'il reste fig‚ tout en pronon‡ant son discours. Certains discours sont prononc‚s devant le peuple, d'autres devant les assembl‚es : les deux publics ne requiŠrent pas les mˆmes talents. Cinq qualit‚s doivent ˆtre conjugu‚es et savamment adapt‚es au public : celle de l'invention (le contenu du discours), de la disposition, de l'‚locution, de la m‚morisation et de l'action oratoire proprement dite (la maniŠre de prononcer le discours). L'art oratoire prend tellement d'ampleur que mˆme dans la conversation courante il se d‚veloppe, lors de discussions avec des commer‡ants, de visites … des amis ou de rencontres avec des passants. Les Romains se re‡oivent beaucoup entre eux et chaque retour de voyage constitue une occasion rˆv‚e pour de multiples invitations. Rapidement, … partir du premier siŠcle, s'instaure une confusion entre la parole publique et l'‚crit : les orateurs prennent l'habitude de publier leurs discours, proc‚dant ‚ventuellement … quelques modifications de derniŠre minute avant la publication. L'orateur doit donc parler … la fois pour son public actuel et pour son lecteur potentiel ; l'‚crivain doit se souvenir qu'il a prononc‚ son discours avant de l'‚crire et ins‚rer quelques effets "sonores" pour rendre cr‚dible la situation d'oralit‚ initiale. Mais l'oral reste l'outil de pr‚dilection … l'‚poque de øCic‚ron ; la lecture se fait toujours … voix haute, et on pr‚fŠre souvent mˆme se faire lire un livre, plut“t que de lire tout seul. La plupart des discours ne sont pas publi‚s, ainsi que bien des discussions philosophiques ou politiques. Quant … la langue parl‚e, c'est bien s–r le latin qui constitue la langue officielle ; mais le grec est connu de bien des Romains et beaucoup d'habitants de la p‚ninsule, pour qui la langue maternelle est un dialecte italique, maŒtrisent suffisamment le latin pour se faire comprendre et comprendre … son tour. Beaucoup de peuples pratiquent presque officiellement le bilinguisme, le latin finissant par ˆtre impos‚ aprŠs la guerre sociale, aux d‚buts du premier siŠcle avant J.C. II) L'‚criture Selon la tradition la plus r‚pandue, ce serait le Grec #‚vandre qui aurait appris aux Romains l'usage de l'‚criture. Tous pensent que les habitants savaient lire et ‚crire bien avant la date l‚gendaire de la naissance de Rome, en 753 avant J.C. Il semble bien, effectivement, que l'alphabet latin soit issu de l'alphabet grec, modifi‚ par l'influence des #‚trusques. Mais sa diffusion ne remonte certainement pas au-del… de la fin du VIIme siŠcle, donc plus d'un siŠcle plus tard que ne le pr‚tend la tradition. Ce sont vraisemblablement des prˆtres et des commer‡ants qui ont assur‚ la diffusion de l'‚criture, mais elle reste trŠs lente jusqu'au Vme siŠcle : on s'en tient … des inscriptions votives, … quelques marques de propri‚t‚s, quelques actes juridiques ou listes de magistrats. Les Latins ont mis un certain temps avant de choisir le sens de leur ‚criture, d'abord de droite … gauche, puis selon le proc‚d‚ du boustroph‚don, enfin de gauche … droite, comme le faisaient les Grecs. Les mots n'‚taient pas espac‚s entre eux et aucune ponctuation n'‚tait utilis‚e. Il est donc malais‚ de d‚chiffrer un texte, d'autant que le support ne permet pas toujours au geste d'ˆtre pr‚cis. Peu de gens savent donc ‚crire et en particulier aucune fille. L'‚criture sert d'abord … suppl‚er la parole lorsqu'elle est impossible, c'est-…-dire lorsque celui qui transmet le message est absent. Elle joue deux r“les : un r“le injonctif (lorsqu'il convient de r‚pondre au message) ou un r“le informatif (lorsque aucune r‚ponse n'est attendue). Rome, dans les premiers temps, ne ressent pas le besoin d'utiliser ce mode de communication, parce que ses limites peu ‚tendues permettent l'‚change oral et parce que le r‚gime monarchique n'exige pas que les citoyens soient inform‚s de l'ensemble des d‚cisions : il suffit qu'un petit nombre soit au courant, de maniŠre orale. C'est au cours du Vme siŠcle que les pl‚b‚iens manifestent le d‚sir que soient ‚crites les lois, afin de contr“ler davantage le pouvoir des consuls. De la sorte, en 452, sera r‚dig‚e la loi des Douze Tables, grav‚e, selon les traditions, sur du bronze, de l'ivoire ou du chˆne. Cette date marque la naissance du droit ‚crit romain. Peu … peu, l'‚criture joue un r“le grandissant dans la vie politique : listes de magistrats, recensement de la fortune des citoyens, ‚tablissement d'un ‚tat civil, constitution d'archives ; elle joue ‚galement un r“le religieux : listes de prˆtres, calendrier des jours fastes et des jours n‚fastes, d‚veloppement progressif d'inscriptions votives sur des boucliers, des statues ou des colonnes. Quelques particuliers utilisent aussi l'‚criture pour leurs archives personnelles, mais l'usage de l'‚criture ne se r‚pand pas encore jusqu'au milieu de IVme siŠcle. C'est peut-ˆtre la diffusion d'un mat‚riau pratique, la tablette de cire, qui permit une nette progression de l'apprentissage de l'‚criture au sein de la population : l‚gŠre et d'un emploi trŠs simple, elle permet qu'on utilise l'‚criture … des fins provisoires, pour des besoins priv‚s ou pour des communications … court terme. ParallŠlement, au IVme siŠcle, la domination de Rome sur l'Italie s'accroŒt. Le message ‚crit s'avŠre donc plus n‚cessaire qu'autrefois, lorsqu'il s'agit de messages complexes. Les pl‚b‚iens, de leur c“t‚, r‚clament de plus en plus de droits : les citoyens se sentent davantage concern‚s par la vie politique et il devient n‚cessaire d'afficher ce qu'on ne peut pas dire … l'ensemble de la population de vive voix. De plus, le texte ‚crit pr‚sente une garantie d'authenticit‚ et une possibilit‚ de r‚f‚rence que n'offre pas la parole. Pourtant, ce sont souvent des scribes et non les gens eux-mˆmes qui ‚crivent, mˆme s'ils appartiennent aux couches les plus ‚lev‚es de la soci‚t‚. La m‚moire importe plus que l'‚crit et aucune litt‚rature n'apparaŒt v‚ritablement avant le IIIme siŠcle. La soci‚t‚ romaine reste donc longtemps analphabŠte, comparable en cela … la soci‚t‚ dite hom‚rique. C'est vraisemblablement au IIIme siŠcle que l'usage de l'‚criture devint plus facile … Rome, grƒce … l'utilisation du papyrus. La tablette reste d'une grande utilit‚ pour les ‚crits ‚ph‚mŠres (ceux … usage domestique en particulier), mais le papyrus devient le support id‚al pour tous les ‚crits que l'on tient … conserver, jusqu'… l'introduction du parchemin qui remplacera peu … peu le papyrus dans les premiers siŠcles de notre Šre. Puisque davantage de gens lisent, on ressent la n‚cessit‚ de rendre les textes plus lisibles : peu … peu, les mots sont s‚par‚s les uns des autres et la ponctuation apparaŒt. ParallŠlement, des ‚coles publiques s'ouvrent pour tous les enfants et non plus uniquement ceux de familles riches. Rome s'alphab‚tise. N‚anmoins, le m‚tier de scribe reste florissant : le scribe a pour charge de recopier des textes qu'on veut archiver, ou encore d'‚crire … la place d'un maŒtre qui se juge trop important lui-mˆme pour se livrer … cette tƒche subalterne. D‚sormais, tout acte officiel doit ˆtre publi‚ de maniŠre ‚crite ; toute information importante ‚galement. On a d'abord vot‚ … main lev‚e ; d‚sormais ‚galement, ceci se fera par ‚crit, au moyen de tablettes de bois. Les ‚difices publics sont couverts d'‚crits, ainsi que les murs. Dans la vie priv‚e aussi, l'‚criture tient une place grandissante, que ce soit pour r‚diger des testaments, affranchir un esclave ou d‚livrer une quittance. L'‚criture va jouer ‚galement un r“le essentiel dans la diffusion des connaissances, par le biais des livres. L'auteur est l'‚diteur de ses propres livres, qu'il fait recopier par des copistes. La diffusion reste libre : les droits d'auteur n'existent pas. ParallŠlement apparaissent les premiers b–chers o— l'on fait disparaŒtre les livres jug‚s trop scandaleux ou dangereux. De nombreuses bibliothŠques apparaissent alors, essentiellement d'ordre priv‚. Les riches Romains se font r‚server des piŠces entiŠres, dans leurs maisons, pour y entreposer leurs livres et y donner des s‚ances de lecture ; on se prˆte les ouvrages ou on les recopie. Toutefois, tant qu'on utilisera le papyrus, sur lequel on ne peut en g‚n‚ral ‚crire que d'un c“t‚, le volume occup‚ par chaque livre limitera leur stockage. Le papyrus ne se prˆte pas facilement non plus … l'illustration des textes. En revanche, lorsque le parchemin sera davantage utilis‚, il rendra de nombreux services : une ‚criture plus nette, la possibilit‚ d'ins‚rer des dessins, des croquis ou des cartes, et celle d'‚crire recto verso, ce qui permet de diminuer de moiti‚ le volume des ouvrages. L'auteur peut faire vendre son livre par un libraire, qui tient boutique dans une rue anim‚e de pr‚f‚rence, voire sur le march‚. Les prix des livres sont trŠs variables : tout d‚pend de la notori‚t‚ de l'auteur ! On trouve des libraires dans toute l'Italie, bien s–r, mais aussi dans les provinces romaines, jusqu'… øVienne ou en øBretagne … l'‚poque imp‚riale. L'‚criture va se d‚velopper dans un autre domaine, celui de la communication … distance ; une correspondance d'abord extrˆmement concise, puis de plus en plus bavarde, va se r‚pandre parmi les Romains. DŠs le IIIme siŠcle, si l'on en croit øPlaute, elle ‚tait d'usage courant. On utilisait en g‚n‚ral comme support le papyrus ; la vitesse croissante des moyens de transport facilite cet usage, ainsi que la fiabilit‚ des routes. On peut confier sa lettre … un messager (souvent un esclave de la famille) ou … un voyageur : dans ce cas, la date d'arriv‚e du courrier se fait plus incertaine. Il arrive assez souvent que ce soit l'esclave qui r‚dige lui-mˆme la lettre. Certains prennent l'habitude d'‚crire n'importe o—, gardant toujours sur eux des tablettes de petit format : on peut ainsi ‚crire tous les jours si l'on veut, comme øCic‚ron le demande … sa femme, depuis son exil volontaire lors de la guerre civile, … 150 km de distance. Mais, contrairement … nos usages contemporains, le contenu de la lettre n'est pas secret : le messager peut fort bien s'octroyer le droit de la lire ; elle peut tout aussi bien ˆtre lue … voix haute par son ‚missaire ou son destinataire. On ne marque donc pas grand chose de vraiment confidentiel dans la correspondance romaine, mˆme si certains, comme øC‚sar, usaient de proc‚d‚s de camouflages pour faire passer des informations plus secrŠtes. DŠs le premier siŠcle avant J.C. apparaŒt un autre usage de l'‚criture : la prise de notes rapides, ‚quivalant … peu prŠs … nos techniques de st‚nographie. On peut ainsi prendre en notes un discours au fur et … mesure qu'il est prononc‚ ; on utilise des formules toutes faites pour commencer ou conclure des actes administratifs, qu'ils soient ‚crits sur de la pierre ou du papyrus. Les initiales SPQR (signifiant {"Senatus Populusque Romanus}) sont ainsi c‚lŠbres. Contrairement … l'‚volution de la øGrŠce, Rome a vu donc l'‚criture se diffuser jusqu'… devenir plus fiable que la parole : … l'‚poque imp‚riale, c'est d‚sormais le texte ‚crit qui authentifie une d‚cision, et non la parole ‚nonc‚e. Mˆme lorsque l'empereur c“toie ceux dont il demande l'avis, il pr‚fŠre que ces derniers lui fassent connaŒtre leurs projets par ‚crit et font part de leurs propres d‚cisions de la mˆme maniŠre. L'‚crit devient d'un usage tellement courant qu'øAuguste, par exemple, prend l'habitude de dater pr‚cis‚ment (jour et heure) tout ce qu'il ‚crit. Certes tous les habitants ne savent pas lire et ‚crire couramment, mais l'analphab‚tisme recule mˆme dans les campagnes. Presque tout le monde connaŒt suffisamment son alphabet pour d‚chiffrer les ordres de l'administration ou pour comprendre les r‚ponses affich‚es sur les murs … des questions pos‚es par des particuliers … l'#‚tat. Enfin, la diffusion de l'‚criture connaŒt un ‚clat tout particulier avec la naissance de la presse, dŠs øC‚sar, contenant des informations locales (naissances, mariages, faits divers) et celle de la publicit‚ (dont on a retrouv‚ entre autres quelques exemples … øPomp‚i) ou de son inverse, par le biais de graffiti plus ou moins injurieux. Mˆme si la parole joue toujours un r“le trŠs important jusqu'… la fin de l'empire romain, aussi bien dans la vie quotidienne (ainsi, les petits corps de m‚tier vantent toujours leurs services non par le biais d'affiches, mais en criant) que dans les plus hautes sphŠres de la vie politique (ainsi peut-on proclamer quelqu'un empereur sur simple acclamation), c'est une parole qui est de plus en plus travaill‚e, retenue, sauf peut-ˆtre lors des rassemblements populaires. On improvise de moins en moins : l'‚crit pr‚cŠde d‚sormais la parole : on lit plus qu'on ne parle ; on lit mˆme maintenant pour soi, mentalement. Certes, la conversation continue d'aller bon train … Rome ; certes ‚galement, les conteurs se font toujours autant appr‚cier de leur public. Mais la lecture, y compris en tant que loisir devient de plus en plus pris‚e, d'autant qu'apparaissent des bibliothŠques publiques, en particulier … partir du rŠgne de l'empereur øTrajan. D‚sormais c'est … l'‚criture qu'est confi‚ l'h‚ritage culturel de l'empire ; c'est … l'‚criture qu'est confi‚e aussi la communication au sein d'une mˆme g‚n‚ration, de maniŠre que tous les messages parviennent jusqu'aux confins de l'empire. Orientation bibliographique {Corinne COULET} : Communiquer en øGrŠce ancienne Les Belles Lettre 1996 {Guy ACHARD} : La communication … Rome Les Belles Lettres 1991 {Catherine SALLES} : Lire … Rome Les Belles Lettres 1992