Le pouvoir de la parole dans La Chute
Introduction
Texte dans lequel est uniquement utilisée la forme du discours. Donc, importance particulière de la parole. Trois niveaux : miroir de la conscience du locuteur ; instrument de jugement d'autrui ; piège pour l'interlocuteur.
I) La parole miroir
A la première lecture, le personnage de Clamence semble se livrer à une confession. Il peut nous émouvoir par la douleur qui surgit à l'évocation de certains souvenirs (exemple : l'eau refusée à l'agonisant).
Emotion aussi avec le rythme haletant de la fin (page 152) ou avec le lyrisme qui menace de l'emporter (page 106 ; page 156).
Parfois, le miroir est trop violent : d'où des silences, des exclamations, des hésitations. Exemple d'hésitation : page 35 ; autre exemple : page 20(avec le prétexte de devoir donner des explications supplémentaires) ; autre exemple : page 137 : "je suis fatigué".
La parole devient un cri, comme celui, de détresse, du Christ (page 123) ; il renvoie au cri de la jeune femme qui s'est suicidée. Il renvoie aussi au cri des goélands invisibles (page 118). Cri de supplication à la fin : "Oh, jeune fille..." (page 159).
Un cri qui s'étouffe presque à la fin (impossibilité de parler comme avant). Exemple : page 141 : "Oh que je suis fatigué".
Mais problème de sa sincérité. Exemple : page 158 : "Ne vous fiez pas trop d'ailleurs..."
II) La parole jugement.
Passage du "je" au "nous" : il décharge ainsi sa culpabilité (page 152). Jugement sévère sur tous les hommes : chrétiens, athées, pro-communistes ou pro-américains...
Arme principale : l'ironie ;métaphores ;antiphrases ; procédé de duplicité où il dit le contraire de ce qu'il pense.
Exemple d'antiphrase : les Nazis ("nettoyage", "nos frères hitlériens").
L'ironie permet une distanciation par rapport au réel et traduit la révolte et le refus lucide, seules solutions possibles dans l'impuissance de la conditionhumaine.
Exemple de métaphore : les colombes : image des nuages, elles suggèrent l'attente désespérée d'une réconciliation avec Dieu. Autre exemple : "On aurait dit que la justice...", page 21. (démythification de la notion de Justice et de sa sincérité).
Nombreuses marques de jugement, mais en utilisant plutôt des images (mer, soleil...) que des notions abstraites (vices ou défauts).
Démonstrations par l'exemple à des fins satiriques. Exemple : comparaison entre la société des piranhas et celle des hommes, page 10 ; comparaison entre les juges et les sauterelles, page 21. Humour grinçant.
Mais là encore, ambiguïté : dans l'utilisation du "nous" : on ne sait plus contre qui s'exerce la critique. Clamence, l'interlocuteur...?
III) La parole piège
Passage du "nous" au "vous" et au futur (fin du texte).
Le langage est comme un toile d'araignée ; la parole est le venin qu'utilise Clamence.
L'existence de l'interlocuteur de Clamence est entièrement tributaire de sa parole : c'est lui qui reprend les termes de l'autre, qui fait les questions et les réponses. Exemple : "Vous dites oui, naturellement..." (page 10). Clamence investit sa conscience comme on investit un territoire.
D'où des interrogations rhétoriques. Exemple : le coup de chapeau, page 52.
Utilisation des aphorismes : "nous avons remplacé le dialogue par le communiqué" (page 49) : pas de dialogue réel, mais monologue où Clamence impose ses vues.
Diffère les énoncés dans le temps pour faire attendre le lecteur selon un plan qu'il a conçu lui-même : "ne croyez pas en effet..." page 142.
Conclusion
Utilise le langage comme une ressource théâtrale : masque et miroir, deux composantes essentielles du théâtre. Mais c'est une vision du monde sans espoir : après avoir pris au piège la conscience de celui qui l'écoute, il ne lui propose aucune issue.