Techniques littéraires

La poésie (1)

Notions de versification

 

Introduction

Les définitions ou règles qui vont suivre s'appliquent à la majeure partie des poèmes composés jusqu'au XXme siècle. Mais la poésie contemporaine s'en écarte souvent. Une partie spécifique sera consacrée à l'aspect qu'elle a revêtu, souvent très différent des formes traditionnelles.

I) le vers

Définition du Robert :

"Fragment d'énoncé dont l'unité (marquée à la lecture par une légère pause finale, dans l'écriture par une disposition unilinéaire) est d'ordre essentiellement rythmique, associant étroitement des mots selon des règles qui retiennent ou la quantité (vers mesurés ou métriques), ou l'accentuation (vers accentués), ou le nombre (vers syllabiques) de leurs syllabes."

 

1. Les pieds

Un vers est donc défini par son nombre de "pieds". Ce nombre de pieds constitue ce qu'on appelle la mesure ou le mètre du vers.

En général, un pied équivaut à une syllabe. Il faut faire attention aux e muets : ils constituent une syllabe à part entière devant une consonne ou un h aspiré ; dans les autres cas, y compris en fin de vers, ils ne comptent pas pour une syllabe.

Exemple :

"Ce qui l'apaise ou le déchire" (Supervielle) : 8 pieds

"qu'en elle encor je vis" (Maurice Scève) : 6 pieds

Certaines voyelles peuvent être prononcés en une seule ou en deux émissions de voix, selon la volonté du poète ; si elles sont fondues en une seule syllabe, on parlera de synérèse ; si elles constituent deux syllabes différenciées, on parlera de diérèse.

Exemple :

"Et je regardais, sourd à ce que nous disions (12 pieds)

Sa bure où je voyais des constellations." (Hugo) (12 pieds)

 

Voici les principaux vers existant dans la poésie française

a) Vers pairs (nombre pair de pieds) : ce sont les plus courants :

Alexandrin : 12 pieds

Décasyllabe : 10 pieds

Octosyllabe : 8 pieds

Vers de 6, 4 ou 2 pieds : ils alternent en général avec d'autres vers, dans des chansons par exemple.

 

b) Vers impairs (nombre impair de pieds)

Vers de 9, 7 ou 5 pieds : ce sont les plus courants.

Vers de 3 ou 1 pieds : ils alternent en général avec d'autres vers, dans les chansons par exemple

Vers de 11 pieds : ils sont très rares ; Verlaine, surtout, a utilisé ce type de vers.

 

2. Le rythme

Un vers est également défini par son rythme. Ce rythme résulte des pauses (ou coupes) et des accents d'intensité. Lorsqu'on fait sentir ces pauses et ces accents, on scande le vers

En général, l'accent d'intensité de la langue française porte sur la dernière syllabe du mot (ou sur l'avant-dernière si la dernière comporte un e muet). Le rythme du vers dépend donc de la fréquence des accents d'intensité, plus marqués sur les mots importants de la phrase que sur les déterminants, conjonctions… Si les accents marqués dans le vers ne correspondent pas à ceux de la langue courante, l'impression dominante sera celle d'une rupture.

Exemple : "les vagues du matin se levaient une à une" (Éluard) : accent d'intensité sur les syllabes "va", "tin" "vaient" et "u" (dernier mot du vers).

L'alexandrin classique comportait deux parties égales de six pieds chacune, avec une pause presque obligatoire à l'hémistiche (moitié du vers).

Exemple : "prêchez-moi ses vertus, contez m'en des merveilles" (Malherbe).

 

D'autres effets rythmiques existent, qui traduisent ainsi des émotions très diverses, selon le sens général du poème.

Exemples :

"Va, quitte désormais le dernier des humains" (accent sur "va", "mais" "nier" et "mains") (Corneille).

"le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige" (Baudelaire) (quatre mesures de trois pieds chacune)

"l'aube exaltée ainsi qu'un peuple de colombes" (Rimbaud) (trois mesures de quatre pieds chacune, ou trimètre).

 

En général, une pause assez marquée est observée à la fin du vers. Elle coïncide avec une unité grammaticale et donc une unité de sens du vers. Il arrive toutefois que cette pause ne soit pas respectée. Il peut s'agir alors d'un rejet, d'un contre-rejet ou d'un enjambement.

 

a) Le rejet consiste à rejeter un mot, ou un groupe court, au début du vers suivant.

Exemple :

"Il est pris. - Oh ! quel nom sur ses lèvres muettes

Tressaille ? (Rimbaud)

 

b) Le contre-rejet, à l'inverse, consiste à faire commencer à la fin d'un vers une unité grammaticale qui se poursuit au vers suivant.

Exemple :

"J'ai vu des archipels sidéraux ! et des îles

Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur." (Rimbaud)

 

c) L'enjambement consiste à poursuivre l'unité grammaticale d'un vers sur l'autre, sinon dans sa totalité, du moins pour une grande partie.

Exemple :

"Tac ! je pare la pointe dont

Vous espériez me faire don." (Rostand)

 

3. La rime et les jeux de sonorités

Un vers est enfin défini par sa rime avec un autre vers du poème.

Définition du Robert :

"Disposition de sons identiques à la finale de mots placés à la fin de deux unités rythmiques ; élément de versification, procédé poétique que constitue cette homophonie."

Pour qu'il y ait rime, il faut que la dernière voyelle accentuée du dernier mot d'un vers, ainsi que les consonnes qui la suivent, soient répétées à la fin d'un autre vers.

Exemple : frisson, chanson ; spadassin, médecin.

 

a) Une rime pauvre ne présente qu'une seule sonorité commune, c'est-à-dire une voyelle accentuée. Exemple : voisin, marin.

Une rime suffisante présente deux sons communs : voyelle et consonne, ou consonne et voyelle. Exemple : justement, lentement ; voisine, médecine.

Une rime riche présente trois sonorités communes (ou davantage). Exemple : plénitude, solitudes.

 

b) Une rime est dite féminine lorsqu'elle se termine par un e muet ; dans tous les autres cas, elle est dite masculine. En général, les poèmes présentent une alternance de rimes féminines et de rimes masculines. On peut associer cette alternance à une autre alternance apparue au XIXme siècle : rimes vocaliques (vers terminés à l'oreille par une voyelle) et rimes consonantiques (vers terminés à l'oreille par une consonne).

Exemple : ciel : rime masculine consonantique ; pas : rime masculine vocalique ; belle : rime féminine consonantique ; fée : rime féminine vocalique.

 

c) La disposition des rimes varie traditionnellement de trois manières différentes :

- rimes plates : les vers riment deux à deux : le premier avec le deuxième, le troisième avec le quatrième… forme AABB

- rimes croisées : le premier vers rime avec le troisième, le deuxième avec le quatrième… forme ABAB

- rimes embrassées : le premier vers rime avec le quatrième et les deuxième et troisième riment entre eux… forme ABBA

 

d) En dehors des rimes, des jeux de sonorités sont souvent utilisés à l'intérieur du vers. On rencontre ainsi des assonances (répétitions de sons vocaliques), des allitérations (répétitions de consonnes), voire des harmonies imitatives (évocation dans le vers, par l'utilisation des sonorités, du bruit décrit par le poète).

Exemples : "Mais fidèle, mais fier, et même un peu farouche" (Racine) : Allitération en f.

"Les sanglots longs

Des violons

De l'automne" (Verlaine)

Assonance en o et en on

"Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur nos têtes ?" (Racine)

Harmonie imitative en s.

 

II) Le poème

 

Un poème montre une unité de sens ; il présente une suite de vers de même mesure ou de mesures différentes. Ces vers peuvent être ou non regroupés en strophes.

 

1. La strophe

Voici les noms des strophes les plus courantes en poésie classique :

Le distique : groupe de deux vers

Le tercet : groupe de trois vers

Le quatrain : groupe de quatre vers

Le quintil : groupe de cinq vers

Le sizain : groupe de six vers

Il existe aussi des septains, des huitains, des neuvains et des dizains.

 

En général, un quatrain présente la disposition de rimes ABBA ou ABAB ; le quintil : ABAAB ou ABABA.

 

2. Les poèmes à forme fixe

 

Il existe de très nombreuses formes de poèmes fixes, c'est-à-dire dont le nombre de strophes et dont la disposition des rimes sont codifiées. Beaucoup sont tombés en désuétude, comme le lai, le virelai, le triolet ou la villanelle, certains même dès la fin du Moyen #âge. Le rondeau, la ballade et le sonnet restent très connus.

 

a) le rondeau

Il comporte en général 13 vers répartis sur 3 strophes de 5-3-5 ou 4-4-5 vers ces trois strophes présentent deux rimes avec un refrain à la fin des strophes 2 et 3 qui reprend le premier hémistiche du vers 1. (Exemple de rondeau de Marot en annexe)

 

b) la ballade

C'est un poème de trois strophes qui ont la même disposition : mêmes rimes, même nombre de vers ; ces trois strophes sont suivies d'un envoi deux fois plus court. Le vers final de chaque strophe revient comme un refrain. Il y a autant de syllabes dans le vers que de vers dans la strophe (exemple : un huitain d'octosyllabes ; un dizain de décasyllabes…) ; on appelle cela des strophes carrées. (Exemple de ballade de Verlaine en annexe)

 

c) le sonnet

C'est la forme poétique la plus connue. Il s'agit d'un poème de 14 vers, groupés en deux quatrains et un sizain, lui-même séparé en deux tercets. La disposition des rimes est en général la suivante : ABBA ABBA CCD EDE (ou bien EED).

Le sonnet est d'origine italienne et fut introduit en France à la Renaissance. (Exemple de sonnet de Ronsard en annexe)

 

 

III) Poésie libre…

 

On ne peut pas appeler poèmes les seuls textes obéissant aux règles des formes fixes, présentant des rimes et un nombre de pieds constant. L'écriture poétique ne peut pas être réduite à la versification.

 

1. Le poème en prose

Dès le XIXme siècle apparaît le poème en prose qui se présente sous forme de courts paragraphes, qu'on appelle souvent des versets.

Le poème en prose se rapproche de la prose sur le plan graphique : le retour à la ligne n'est pas systématique ; il ne comporte pas de rimes.

Mais il demeure un poème : il garde son autonomie de sens par rapport aux textes qui le précèdent ou le suivent ; les sonorités et les rythmes qu'on y trouve sont étroitement liés au sens du texte ; les images y abondent… Bref, forme et fond sont indissociables, comme dans un poème traditionnel.

Exemple de poème en prose de Baudelaire en annexe

 

2. Le vers libre

Le vers libre s'oppose aux normes classiques en abandonnant la régularité métrique : le nombre de syllabes par vers pourra varier, les coupes être disposées très librement, les rimes disparaître (il s'agit alors de vers "blancs")…

L'unité du vers est maintenue, marquée par le retour à la ligne, mais le nombre de syllabes par vers peut varier énormément et les rimes peuvent être totalement absentes : on appelle cela des vers "blancs". Comme dans les poèmes traditionnels, rythme et sonorités revêtent une grande importance

Exemple de poème en vers libres de Supervielle, en annexe.

 

IV) Annexe

 

Rondeau de Clément Marot

(première moitié du XVIme siècle)

 

De sa grand'amie

Dedans Paris, ville jolie,

Un jour, passant mélancolie,

Je pris alliance nouvelle

À la plus gaie damoiselle

Qui soit d'ici en Italie.

D'honnêteté elle est saisie,

Et crois, selon ma fantaisie,

Qu'il n'en est guère de plus belle

Dedans Paris.

Je ne la vous nommerai mie,

Sinon que c'est ma grand'amie ;

Car l'alliance se fit telle

Par un doux baiser que j'eus d'elle

Sans penser aucune infamie,

Dedans Paris.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ballade de Paul Verlaine

(XIXme siècle)

 

À propos de deux ormeaux qu'il avait

Mon jardin fut doux et léger

Tant qu'il fut mon humble richesse :

mi-potager et mi-verger,

avec quelque fleur qui se dresse

couleur d'amour et d'allégresse,

et des oiseaux sur des rameaux,

et du gazon pour la paresse.

Mais rien ne valut mes ormeaux.

De ma claire salle à manger

Où du vin fit quelque prouesse,

Je les voyais tous deux bouger

Doucement au vent qui les presse

L'un vers l'autre en une caresse,

Et leurs feuilles flûtaient des mots.

Le clos était plein de tendresse.

Mais rien ne valut mes ormeaux.

Hélas ! quand il fallut changer

De cieux et quitter ma liesse,

Le verger et le potager

Se partagèrent ma tristesse,

Et la fleur couleur charmeresse,

Et l'herbe, oreiller de mes maux,

Et l'oiseau, surent ma détresse.

Mais rien ne valut mes ormeaux.

ENVOI

Prince, j'ai goûté la simplesse

De vivre heureux dans vos hameaux :

Gaîté, santé que rien ne blesse.

Mais rien ne valut mes ormeaux.

 

 

Sonnet de Ronsard

(XVIme siècle)

Quand vous serez bien vieille, au soir à la chandelle,

Assise auprès du feu, dévidant et filant,

Direz, chantant mes vers, en vous émerveillant,

Ronsard me célébrait du temps que j'étais belle.

Lors vous n'aurez servante oyant telle nouvelle,

Déjà sous le labeur à demi sommeillant,

Qui au bruit de Ronsard ne s'aille réveillant,

Bénissant votre nom de louange immortelle.

Je serai sous la terre, et fantôme sans os,

Par les ombres Myrtheux je prendrai mon repos.

Vous serez au foyer une vieille accroupie,

Regrettant mon amour, et votre fier dédain.

Vivez, si m'en croyez, n'attendez à demain :

Cueillez dès aujourd'hui les roses de la vie.

Sonnets pour Hélène

Poème en prose de Baudelaire

(XIXme siècle)

L'étranger

 

"Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? ton père, ta mère, ta sœur ou ton frère ?

- je n'ai ni père, ni mère, ni sœur, ni frère.

- Tes amis ?

- Vous vous servez là d'une parole dont le sens m'est resté jusqu'à ce jour inconnu.

- Ta patrie ?

- J'ignore sous quelle latitude elle est située.

- La beauté ?

- Je l'aimerais volontiers, déesse et immortelle.

- L'or ?

- Je le hais comme vous haïssez Dieu.

- Eh ! qu'aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?

- J'aime les nuages… les nuages qui passent… là -bas… les merveilleux nuages !"

 

Poèmes en prose

 

 

Poème en vers libres de Supervielle

(XXme siècle)

 

Comme un boeuf bavant au labour

le navire s'enfonce dans l'eau pénible,

la vague palpe durement la proue de fer,

éprouve sa force, s'accroche, puis

déchirée,

s'écarte,

à l'arrière la blessure blanche et bruissante,

déchiquetée parles hélices,

s'étire multipliée

et se referme au loin dans le désert houleux

où l'horizon allonge

ses fines, fines lèvres de sphinx

 

Débarcadères (1922)

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