Présentation des Tusculanes Elles obéissent à un désir de vulgarisation nettement exprimé dans le De Divinatione : "Dans mon désir de me rendre utile au plus grand nombre possible de mes concitoyens et de continuer à travailler pour le bien public, il m'est apparu, après bien des recherches et une longue réflexion, que le mieux à faire était de faciliter l'accès des sciences les plus élevées en dignité et je crois y être parvenu par la publication de plusieurs ouvrages". Parmi ces ouvrages, il mentionne les Tusculanes. Le titre exact est le suivant : Tusculanae disputationes : il précise ainsi le genre de l'ouvrage et signale le lieu de l'entretien. 1. Forme utilisée La forme utilisée, le dialogue, est habituelle dans l'enseignement philosophique. Elle rejoint la méthode utilisée par Socrate, la maïeutique ; la discussion entretient une sorte d'émulation qui oblige les intervenants à fournir les meilleurs arguments possible pour emporter l'adhésion de l'interlocuteur. Dans les Tusculanes, le dialogue est fictif, même s'il est probable que Brutus ait rencontré Cicéron à plusieurs reprises peu de temps avant l'élaboration de l'ouvrage ; l'auditeur présente le sujet du débat et intervient seulement pour marquer les étapes du parcours philosophique et accepter les arguments du maître. Il n'est désigné que par son appartenance à une classe d'âge : c'est un adulescens. Cet interlocuteur rend plus vivant l'exposé et permet que la conversation reprenne lorsqu'elle s'enlise dans un sujet. Une grande place est accordée aux exemples dramatiques, qui doivent plutôt être déclamés que lus. Mais Cicéron n'instaure guère de véritable débat : il s'agit plutôt d'un exposé, traitant d'une question par jour. L'intérêt du dialogue, ici, est donc plus littéraire que véritablement philosophique. 2. Le lieu et les circonstances du dialogue Les cinq livres des Tusculanes furent publiées en 45, sans doute durant la première quinzaine d'août. Quelques mois plus tôt, la même année, il vient de perdre sa fille La villa de Tusculum est particulièrement chère à Cicéron ; mais c'est là qu'est décédée sa fille. Il lui est donc difficile d'y retourner, mais c'est également l'endroit le plus propice pour traiter les questions de ce dialogue. "Ou bien je dois renoncer à jamais à cette propriété (car ma douleur persistera, seulement sous une forme plus sourde) ou bien je ne vois aucune différence entre y aller maintenant ou dans dix ans." Le sujet des Tusculanes concerne Cicéron directement. En exhortant les autres au courage et à la dissimulation de la douleur, il s'exhorte lui-même ; la philosophie devient medicina animi. Cicéron y teste la valeur "pratique" des enseignements qu'il a reçus. 3. Plan de l'œuvre Voici les cinq questions traitées successivement dans les cinq conférences des Tusculanes : la mort est-elle un mal ? La douleur est-elle le plus grand de tous les maux ? L sage est-il susceptible de chagrin ? L'âme du sage est-elle totalement à l'abri des passions ? La vertu suffit-elle à assurer le bonheur ? La conférence donne souvent l'impression de ne pas aller droit au but. Les mêmes exemples peuvent servir plusieurs fois. Des digressions apparaissent, soulignées par Cicéron lui-même. Ce désordre apparent obéit à des motifs pédagogiques et littéraires : il ne s'agit pas d'un discours prononcé au tribunal pour montrer qui est le coupable ; il faut amener l'interlocuteur à réfléchir en présentant la même question sous différents aspects ; car en philosophie, il n'y a pas de vérité absolue, ni de réponse universelle et parfaite sur le plan moral. Les Tusculanes suivent donc un rythme qui correspond à celui de la promenade que font le maître et son disciple. 4. Le livre II Il se compose d'un préambule, de deux parties et d'une conclusion. a) Le préambule Cicéron y parle de son goût pour la philosophie, de la raison pour laquelle il a été amené à recourir à ce type de conférence, en comparant la langue et la pensée latines à celles de Grecs. Il considère également que l'art oratoire est indispensable à l'expression d'une pensée philosophique, si difficile à dire ou écrire clairement. Il serait également nécessaire que les philosophes mettent en pratique, comme une règle de vie, les préceptes qu'ils défendent dans leurs ouvrages : c'est malheureusement rarement le cas ! Toutefois, malgré l'abondance de "mauvais philosophes", la philosophie reste essentielle pour la culture de l'âme. b) L'exposé du débat Un sujet de discussion est proposé : "Dolorem existimo maximum malorum omnium." Une objection est aussitôt soulevée : le déshonneur est un mal bien plus grand que la douleur. S'ensuivent une série d'exemple, que Cicéron choisit pour montrer qu'il est impossible de nier l'existence de la douleur, quoi qu'en dise Épicure ; les poètes contredisent le philosophe en nous peignant la douleur poignante et sincère d'un Philoctète, d'un Hercule, ou d'un Prométhée. Mais la discussion est relancée : ces poètes nous amollissent le coeur en nous montrant les plus vaillants héros de la mythologie en larmes ; la douleur existe, certes, mais il faut la surmonter. c) Utilité morale de la douleur Les poètes ne sont toutefois pas les plus coupables ; Cicéron reprend sa critique d'Épicure pour qui le souverain mal est la douleur et non le déshonneur. Puis il attaque la position des Stoïciens qui nient l'existence même de la douleur. Refuser son existence, c'est refuser l'existence de vertus essentielles, comme le courage ou la patience. Cicéron établit également des nuances entre les termes, en particulier entre les mots effort et souffrance, qui sont pourtant exprimés en grec par le même terme. Plusieurs exemples soulignent cette différence ainsi que la nécessité d'une accoutumance à la douleur pour savoir mieux lui résister (exemple des gladiateurs en particulier). La discussion porte maintenant sur un nouveau point, après que Cicéron établi une nouvelle fois que la souffrance est un mal, tout en précisant que "dolorem omnem esse tolerabilem". Pour la seconde fois, il nous montre la contradiction d"Épicure pour qui "dolor diuturnus habet laetitiae plus quam molestiae". La critique est violente : Épicure est un homme qui parle pour ne rien dire ! Comment donc apprendre à maîtriser la douleur ? Par nature, nous aspirons à la vertu. Il suffit donc qu'une partie de notre âme (la raison) gouverne l'autre (celle qui est dépourvue de raison). Ulysse, ainsi, contient sa souffrance dès que la raison l'emporte en lui. Quelques notions sont en rapport étroit avec cette volonté de contenir la souffrance. L'effort joue ici un rôle important pour parvenir à la maîtrise de la douleur. Quant à la voix, tout dépend de ce qu'elle exprime : si elle traduit l'effort, son effet est positif ; en revanche, s'il s'agit de gémissements et de plaintes, elles sont à éviter, parce qu'elles sont honteuses. Par ailleurs, la douleur est une passion au même titre que la colère. Il faut donc agir envers elle comme envers les autres passions. Le désir de gloire peut inciter également à dominer la souffrance ; c'est donc ici une qualité. Loin du champ de bataille, certains philosophes oublient tous leurs préceptes face à la douleur ; d'autres, comme Posidonius, savent lutter. C'est là que se manifeste la réelle vertu : quand l'endurance à la souffrance provient vraiment de l'exercice de la raison, et non d'une quelconque gloriole. d) Conclusion Les hommes ne sont pas égaux face à la douleur : certains fléchissent, d'autres sont mus par le souci du regard d'autrui ; d'autres enfin sont guidés par la seule vertu. Cette diversité se retrouve dans des domaines autres que celui de la souffrance. Cicéron prépare ainsi l'objet de la cinquième discussion, qui porte sur la relation entre vertu et bonheur ; il annonce également la conférence du lendemain, sans en révéler le thème.