TACITE ET LES JUIFS

Dossier présenté en Licence de Lettres Classiques

Faculté de Rouen

Année 19776-1977

 

Sommaire de cette fiche

Introduction

Chapitre I

Chapitre II

Chapitre III

Conclusion

 

 

 

Introduction

 

Qui est Tacite ? La plupart des manuels scolaires et des ouvrages de vulgarisation nous proposent de lui une image tout à fait stéréotypée, mais dont malheureusement nous n'arrivons plus à nous détacher, tellement elle a acquis de force persuasive au fil des siècles.

Tacite est né entre 54 et 56 avant l'ère chrétienne, sous le règne de Néron, et sa famille appartenait sans doute à l'ordre équestre. Sa vocation d'historien est assez tardive : en effet, le premier de ses ouvrages pour lequel on puisse avancer une date avec certitude, l'Agricola, fut écrit en 98 (on ne connaît pas la date à laquelle fut écrit son tout premier ouvrage, le Dialogue des orateurs). À partir de cette date commence le rôle si important que joue la tradition dans l'image que nous avons conservée de Tacite ; il devient ainsi un historien de prestige, qui, par une sorte de loi d'équilibre, se doit d'être au moins le "Thucydide des Latins". Il a très rapidement été auréolé d'une gloire que de nos jours encore on lui reconnaît sans murmurer. Il suffit de lire ce qui est écrit dans le manuel de latin Cart et Grimal, destiné à un public de lycéens, en guise de présentation de l'historien :

"L'oeuvre historique de Tacite repose sur une information solide. Il avait à sa disposition des travaux ou mémoires d'écrivains antérieurs, des documents officiels (...). Les lettres et témoignages oraux des contemporains. Il savait contrôler ces sources, choisir entre elles, sans se plier d'ailleurs à une méthode rigoureuse, et, quoi qu'on en ait dit, il ne manque pas d'impartialité."

En étudiant le thème des Juifs dans l'oeuvre de Tacite (qui certes est un thème mineur chez l'historien), nous avons d'abord voulu nous dégager de ces images toutes faites pour considérer et analyser le plus objectivement possible ses affirmations sur le peuple juif. Or, très rapidement, nous nous aperçus que l'image personnelle que nous nous formions s'éloignait de plus en plus de celle, toute flatteuse, que nous offrait la tradition.

Notre but, dans notre premier chapitre, est de relever simplement les affirmations de Tacite sur ce peuple, et d'en tirer non pas une conclusion définitive (qui serait trop hâtive), mais une première analyse qui tienne uniquement compte des textes relevés.

Notre deuxième chapitre présente une analyse plus détaillée de l'argumentation de Tacite, mais elle reste très près des passages étudiés ; nous tenterons d'abord de montrer qu'à un premier niveau, on peut parler d'objectivité dans l'oeuvre de Tacite ; mais nous insisterons sur deux aspects qui nous paraissent essentiels : les incohérences du récit, que Tacite ne semble pas le moins du monde se soucier d'éviter, et les effets de style (dans le lexique comme en syntaxe), dont il s'est servi pour orienter plus nettement ce que désormais nous ne pourrons plus appeler récit historique, mais que nous devrons nommer polémique ou récit engagé fortement.

Cependant, dans un troisième et dernier chapitre, nous tenterons d'expliquer les causes de ce parti pris de Tacite, de le comprendre, sans pour autant l'approuver.

L'historien n'a pu qu'être influencé par ses lectures des écrits grecs et latins précédents sur le peuple juif ; tous les auteurs en effet ont fait preuve d'un antisémitisme qui nous laisse rêveurs... De plus, à l'époque de Tacite, il régnait à Rome une atmosphère anti-juive qui a dû inciter notre auteur à aller encore plus avant dans la voie dans laquelle il s'était engagé.

Mais sont-ce là des excuses valables et suffisantes pour expliquer une attitude qui relève plus, semble t-il, d'un domaine passionnel que de celui de l'histoire ? Il nous faudra toutefois également tenir compte que nous raisonnons en hommes du XXme siècle, dont la vision historique est fondamentalement différente de celle des Romains.

Une telle étude est donc handicapée par tous ces problèmes que nous avons soulevés, et notre but, en la commençant, n'est pas, bien sûr, de les résoudre tous, mais d'en éclaircir quelques-uns, et aussi de présenter une image de Tacite qui soit plus en rapport avec ce qui nous est parvenu de ses écrits, le meilleur matériau qui existe pour étudier la pensée d'un auteur.

 

 

 

Chapitre I

Relevé des affirmations de Tacite sur les Juifs

A) RELIGION

I) Principes religieux

1. Définition du dieu

Tacite : monothéisme ; "un dieu éternel et tout puissant" ; un dieu non représentable, qui n'existe qu'en pensée.

Autres auteurs : Hécatée d'Abdère : "un seul dieu" ; Lucain : "un dieu indéterminé".

2. Croyances des hommes

Tacite : immortalité de l'âme ; pas de crainte devant la mort ; croyance à l'enfer, héritée des Égyptiens.

II) Rites

1. Le sabbat

Tacite : jour de repos après six jours de marche dans le désert commémoré chaque semaine ; extension : le rite hebdomadaire est également consacré tous les sept ans ; interprétation onomastique : le mot hébreu "sabbatai" signifie Saturne.

Autres auteurs : Apion : sabbat est un mot égyptien signifiant "le mal d'aine" ; Juvénal : les festivités du sabbat.

2. La circoncision

Tacite : signe de reconnaissance de la communauté.

Autres auteurs : Strabon : signe de la crainte du dieu ; Apion : la tourne en ridicule, ainsi que les auteurs latins.

3. Les rites alimentaires

Tacite : jeûnes fréquents en souvenir de la famine dans le désert ; pain sans levain pour rappeler l'époque où ils ramassaient le blé avidement ; interdiction de manger du porc car il fut cause d'une épidémie de lèpre.

Autres auteurs : Strabon : abstinence de certains aliments par crainte du dieu ; Apion : leur reproche de ne pas manger de porc ; Pétrone : parle de l'adoration du porc.

4. Les rites funéraires

Tacite : inhumation copiée des rites égyptiens.

5. Utilisation d'animaux

Tacite : immolation du boeuf parce que les Égyptiens adorent Apis ; sacrifice du bélier pour insulter Hammon ; culte de l'âne, car un troupeau d'ânes les a sauvés de la soif ; son effigie est dans le temple.

Autres auteurs : Apion : leur reproche de sacrifier des animaux et parle d'adoration de l'âne ; Mnaséas de Patras : histoire d'une tête d'âne ; Posidonios : statue de Moïse sur un âne ; Damocrite : prosternation devant une tête d'âne ; Plutarque : honoration de l'âne qui leur a fait découvrir de l'eau.

6. Description d'une cérémonie

Tacite : cérémonies longtemps rapprochées du culte de Liber ; choeurs de prêtres avec instruments de musique ; ornements végétaux : couronnes de lierre, vigne d'or ; "des pratiques bizarres et mesquines".

III) Le lieu de culte

Le temple

Tacite : lieu bien fortifié ; seuls les prêtres y pénètrent ; contrairement à ce qu'on pensait, il n'y a aucune image ou représentation du dieu.

 

 

B) HISTOIRE

I) Origines du peuple juif

1. Explication toponymique

Tacite : les Juifs viennent du mont Ida, en Crète (Ida - Idaei - Judaei) ; les Juifs sont des Solymes, peuple "éclatant" ; cf. le nom de la capitale : Ierosoluma.

Autres auteurs : Cléarque : les Juifs habitent "topon Ioudaia" (expression grecque).

2. Explication de la diaspora

Tacite : excès de population en Égypte : une partie émigre ; émigrants éthiopiens.

3. Autre explication proposée

Tacite : Des Éthiopiens chassés par le roi Céphé, par crainte et par haine ; une race autonome chassée par les Égyptiens.

Autres auteurs : Posidonios : un peuple maudit en Égypte à cause de leur dartre ; Manéthon : les Juifs sont des lépreux égyptiens ; Justin : un peuple chassé d'Égypte par crainte d'une contagion.

II) Les Juifs et les autres nations ; histoire chronologique

1. Situation à l'origine

Tacite : Les Juifs sont un peuple très méprisé en Orient ; hégémonie des Assyriens, Mèdes et

Perses ; puis hégémonie des Macédoniens.

Autres auteurs : Cicéron : un peuple né pour l'esclavage.

2. Les guerres orientales

Tacite : guerres entre Parthes et Macédoniens ; écroulement de la puissance macédonienne ; les Juifs profitent de l'occasion : leur puissance s'accroît ; guerre civile entre les Juifs : trois camps avec Simon, Jean et Éléazar, puis deux camps après le meurtre de Éléazar par Jean.

3. Les Juifs et les Romains

Tacite : la guerre contre les romains crée une solidarité entre les Juifs (fin des guerres civiles) ; Pompée est le premier Romain à "dompter les Juifs" ; Jérusalem est rasée ; paix sous le règne de Claude ; après assujettissement des Juifs une partie d'entre eux sont déportés en Sardaigne pour y réprimer le brigandage ; il y a de nombreux morts à cause de l'insalubrité des marais.

Autres auteurs : Strabon: Pompée s'empare de la ville un samedi ; Suétone : une jeunesse juive éparpillée dans des provinces où le climat devient particulièrement pénible.

III) Organisation politique intérieure

1. Les pouvoirs

Tacite : une nation créée par des chefs, Hiérosolyman et Juda ou Moïse ; Moïse est le chef absolu sur les plans religieux et politique ; suprématie de la religion sur la patrie.

2. Le rôle de la population

Tacite : attachement aveugle à la patrie ; on préfère la mort à la perspective de changer de patrie ; activité intense au combat ; importance de l'armement ; chacun participe quel que soit l'âge ou le sexe.

Autres auteurs : Cicéron : présence physique importante.

 

C) ETHNOLOGIE

I) La nature même des Juifs

1. Les traits de caractère des Juifs

Tacite : licence de moeurs ; peuple dépravé et séditieux ; des hommes opiniâtres ; superstitieux et précautionneux ; peu d'attachement à la famille.

Autres auteurs : Suétone : un peuple prisonnier de la superstition.

2. La communauté juive

Tacite : besoin de se multiplier ; loyauté, charité et entraide.

Autres auteurs : Dion Cassius : les Juifs se multiplient rapidement.

II) Les Juifs dans le monde

1. Leur attitude

Tacite : misoxénie totale : vie en cercle fermé ; ils accueillent des misérables pour grossir leur population ; ardeur au combat : un front commun contre l'ennemi.

Autres auteurs : Posidonios d'Apamée, Apollonios, Apion, Celse et Philostrate : misanthropie et dédain envers les autres hommes ; Justin : misoxénie des Juifs.

2. Jugement des hommes

Tacite : peuple le plus méprisé des peuples d'Orient ; peuple abominable ; envahisseurs lors de leur immigration.

Autres auteurs : Apollonios : "les plus ineptes des barbares" ; Celse ; ils sont méprisés ; Cicéron : "une nation née pour l'esclavage" ; Martial : "les plus barbares des barbares".

3. Jugement des puissances divines

Tacite : une race haïe des dieux ; un peuple impie qui méprise les dieux ; une race impure.

Autres auteurs : Posidonios : des impies détestés des dieux ; Apollonios : des athées ; Celse : des hommes méprisés des dieux ; Cicéron : ils sont mal aimés des dieux ; Pline l'Ancien : un peuple qui méprise les dieux.

 

D) GÉOGRAPHIE

I) Géographie physique

1. Lieux d'immigration

Tacite : émigration sur les terres voisines de l'Égypte ; prise d'une partie de l'Égypte, puis de terres des Hébreux et de Syrie ; prise de terres près du désert ; phénomène de diaspora.

Autres auteurs : 8Strabon : un peuple disséminé partout dans le monde.

2. Répartition géographique

Tacite : Les Juifs sont répartis surtout en villages, mais il y a quelques villes, et surtout une capitale, Jérusalem ; plan de la capitale : elle est bien fortifiée.

3. Ressources des lieux

Tacite : des souterrains ; des réserves naturelles d'eau (avec, en plus, des constructions de réservoirs et citernes) ; situation escarpée de la ville, qui est donc plus facile à défendre.

II) Géographie humaine

1. Formation de la population

Tacite : noyau d'origine : cf. la rubrique "histoire" ; "population accrue par une tourbe de misérables et le désastre des autres nations".

2. Estimation quantitative

Tacite : "une multitude d'exilés" ; environ 600 000 assiégés.

 

CE QUE NOUS APPRENNENT CES TABLEAUX

Il n'est pas besoin d'un examen minutieux de chacune des affirmations de Tacite sur le peuple juif pour se rendre compte des tendances générales de ces affirmations.

On peut constater une évolution positive certaine de l'historien sur ses prédécesseurs grecs et latins, en ce qui concerne, par exemple, la compréhension du dieu juif : à l'époque de Tacite, on ne pense plus que Yaveh et le ciel ne font qu'un.

Mais on constate également dans ces textes la présence d'un parti pris très net, qui n'est certes pas en faveur des Juifs. Examinons ce qu'il en est dans les affirmations que nous avons relevées.

1. Religion

À l'heure actuelle, pour analyser un culte, il convient de définir la religion, ses principes et ses dieux. Or, Tacite se consacre bien davantage à l'étude des rites de la religion juive. La raison de cette attitude est double : d'abord, pour un esprit romain, si évolué soit-il, il est toujours difficile de se représenter ce que peut être ce dieu juif, Yaveh, qui semble n'exister que dans l'esprit des hommes. Ensuite, la critique des rites juifs, si différents de ceux des Romains, est vraiment chose aisée, et Tacite sait qu'il n'y a qu'un pas à faire pour les tourner en dérision. Rendons dès maintenant toutefois cette justice à Tacite : il est peut-être l'écrivain qui s'est le moins complu dans des critiques aussi faciles que de mauvaise foi.

Nous avons ici un véritable catalogue de tout ce que le "Romain moyen" peut connaître des rites juifs. Pour illustrer ce que nous avons noté précédemment, nous pouvons constater que le rite sur lequel Tacite a le moins écrit et le moins inventé d'arguments fallacieux est celui de la circoncision. Pensons à ce qu'écrivait un auteur comme Martial ! Là encore, nous ne pouvons qu'approuver l'honnêteté de Tacite.

2. Histoire

Tacite consacre un chapitre assez long au problème de l'origine des Juifs. IL expose sans commentaire apparent les différentes théories émises jusqu'alors. Une seule hypothèse est à l'honneur des Juifs, celle où ils sont assimilés au peuple des Solymes. Remarquons qu'elle se trouve comme perdue, ou plutôt cachée au milieu des autres, et qu'on l'oublie rapidement.

Tacite expose également avec insistance le problème des Juifs en Égypte et la tradition tenace qui leur suppose des impuretés sur le corps.

Quant au récit historique proprement dit (cf. la rubrique "histoire chronologique"), il est plutôt bref, et Tacite l'a disposé de manière à bien mettre en valeur la servilité des Juifs et leur caractère méprisable.

Sur le plan chronologique, nous pouvons remarquer le dessin d'un schéma circulaire : les Juifs étaient à l'origine un peuple méprisé de tous ; leur hégémonie ensuite n'a duré que peu de temps. "Grâce" aux Romains, ils ont retrouvé cette situation de bas étage, qui leur est naturelle, au point d'être envoyés e Sardaigne en "suicidaires forcés".

Cependant, Tacite semble être impressionné par l'ardeur des Juifs au combat. Peut-être n'a-t-il pas trouvé cette ardeur, cette ténacité, auprès de ses compatriotes ?

3. Ethnologie

Dans ce chapitre, ce qui saute avant aux yeux des lecteurs est l'abondance des adjectifs qui servent à qualifier le caractère des Juifs. Tacite peut d'ailleurs user et abuser de ce procédé autant qu'il veut : les idées ici exprimées sont sans valeur aucune et on ne peut trouver d'exemple ni pour les réfuter ni pour les illustrer.

C'est à cette occasion sans doute que nous voyons le mieux la part qu'occupent les préjugés dans l'opinion que Tacite veut se faire des Juifs, et la technique qu'il utilise pour présenter ces derniers aux lecteurs sous un jour défavorable.

Dans notre seconde partie, "les Juifs dans le monde", il se trouve comme l'expression d'une fatalité, d'un "cercle vicieux" : les Juifs sont méprisés des autres, les Juifs méprisent les autres.

Ces affirmations sont toutes deux l'implication et la conséquence l'une de l'autre et nous retrouvons, comme lors du problème de l'origine des Juifs, un schéma circulaire. Notons que Tacite entend par les "autres" à la fois les hommes ET les dieux. Il insiste ailleurs également sur cette unanimité ici-bas et au-delà contre le peule juif. De plus, en faisant intervenir les dieux du Panthéon, Tacite rend plus évidemment impossibles la réalité du dieu juif et sa puissance aux yeux du lecteur romain. Délibérément, l'historien refuse le dialogue avec les Juifs et met le lecteur en demeure de raisonner en Romain et non en homme juif, ou simplement en homme.

4. Géographie

Comme nous l'avons vu précédemment pour l'exposé des origines des Juifs, le catalogue de leurs lieux d'immigration manque singulièrement de clarté, et le malheureux lecteur ne peut s'y retrouver dans ce fouillis d'hypothèses. Tacite se garde d'ailleurs bien de tirer des conclusions qui ne l'intéresseraient pas, et cela le mènerait à des recherches sur le véritable lieu d'immigration de ce peuple. IL lui suffit de nous montrer la multiplicité des traditions à ce sujet, car, par le doute qui en émane, elles fournissent une nouvelle possibilité de mépriser les Juifs.

Sur la population même, les précisions que nous livre Tacite montrent toutes l'importance quantitative du peuple juif. Peut-être pouvons-nous rapprocher cette attitude de Tacite de celle d'autres auteurs relativement à la sexualité par exemple. Nous avons en effet déjà vu comment le doute semble rarement cacher l'honnêteté pour Tacite...

 

CONCLUSION DE CE CHAPITRE

À première vue, Tacite ne semble donc pas nous apprendre grand-chose de plus que les auteurs grecs et latins précédents sur les Juifs des derniers siècles avant l'ère chrétienne. Par contre, nous pouvons déjà remarquer la manière générale dont il procède en tant qu'historien, dans l'étude d'un peuple.

À quelques détails près, nous retrouvons chez Tacite les grands thèmes anti-juifs qu'avaient déjà développés ses prédécesseurs grecs et latins : le culte de l'âne, le mystérieux sabbat, la misoxénie des Juifs, ou encore la fable de l'épidémie de lèpre en Égypte.

Enfin, après cette lecture des écrits de Tacite sur les Juifs, il est clair que l'historien n'a pas eu à sa disposition une documentation très élaborée. La tradition populaire et les récits de ses prédécesseurs et contemporains semblent avoir alimenté en majeure partie son argumentation. Le problème reste de se demander si Tacite avait réellement des possibilités plus objectives de se renseigner. Aussi, nous qui avons à notre disposition une science beaucoup plus exacte, ne jugeons pas notre historien avant d'avoir tenté de vérifier quels moyens d'information Tacite pouvait vraiment utiliser, et avant d'avoir bien replacé l'homme dans son contexte social et politique.

 

Chapitre II

ANALYSE DES ÉCRITS DE TACITE

I) Honnêteté et objectivité de Tacite

À un premier niveau de lecture, les textes que Tacite consacre à sa "digression sur les Juifs" font preuve d'une certaine recherche d'objectivité.

Reprenons en effet les passages où Tacite tente de donner une définition de la religion juive (Histoires V) : il se livre d'abord à l'élaboration d'un catalogue, à une énumération des principaux rites juifs. IL rejoint en cela la tradition selon laquelle la définition de la religion juive se limite à cette simple énumération des coutumes religieuses. Et sur ce point, il ne dément donc pas une affirmation de J. Junter :

"le culte juif ne se présente pas aux Romains comme quelque chose d'abstrait, comme une doctrine ne pouvant être bonne ou mauvaise, subversive ou non pour l'État ; ce n'est pas un système philosophique mais l'ensemble des moeurs, des coutumes d'une nation, se confondant avec elle, émanant d'elle et se limitant à elle." (Les Juifs dans l'empire romain, pages 243-244).

Or, dans ce passage où il tente de définir la religion juive, Tacite ne se contente pas de cette seule énumération. Après quelques considérations sur les rites funéraires et l'immortalité de l'âme, il en vient assez rapidement à ce qui constitue la doctrine religieuse même des Juifs. Il évoque en effet le dieu unique des Juifs,

"summum illud et aeternum neque imitabile neque interiturum." (Histoires 2 5).

Cette évocation du dieu juif lui-même témoigne donc d'une certaine volonté de Tacite de se montrer objectif ; les auteurs grecs et latins qui l'ont précédé s'en tenaient à la description des coutumes, voire au récit d'anecdotes ; de plus on ne peut vraiment pas dire qu'ils aient dressé un catalogue même teinté d'impartialité, puisque ces énumérations étaient pour eux l'occasion de mêler sarcasmes et railleries sur les Juifs.

Si Tacite qualifie bien certaines pratiques d'infâmes, de sinistres (à propos de la circoncision en particulier, des rites alimentaires et du sabbat), en donnant par la suite une définition du dieu juif, il reconnaît la religion juive comme religion proprement dite, comportant une doctrine, et non plus comme l'ensemble de coutumes particulières au peuple juif. C'est en cela qu'il s'éloigne des préoccupations toutes matérielles et anecdotiques des auteurs précédents pour s'attacher davantage aux caractères abstraits de cette religion : l'éternité du dieu juif, l'impossibilité des hommes de l'imiter ou de le représenter.

Ainsi, on ne peut nier que Tacite n'arrive pas à se détacher vraiment de la tradition romaine anti-juive (d'ailleurs le souhaitait-il ?), mais reconnaissons lui au moins le mérite d'avoir tenté de donner une définition de la religion juive à peu près au sens où nous entendons actuellement cette tâche.

 

II) Incohérences, contradictions et confusions dans les textes de Tacite

Lorsqu'on lit les textes de Tacite sur le peuple juif, on est frappé par l'accumulation d'incohérences, de contradictions, de confusions internes au discours de l'historien, même si nous ne tenons pas compte des rapports entre ce discours et la réalité historique telle que nous la connaissons.

Avant de prendre position sur les arguments anti-juifs avancés par Tacite, il nous faut d'abord dire que cette accumulation d'incohérences dans ses écrits est une preuve que dès le début Tacite se veut anti-juif et anti-historique, et cette attitude de l'auteur ôte de la sorte toute crédibilité à son discours sur les Juifs : dans son imprécision, Tacite a des préjugés bien tenaces sur les Juifs.

On peut déceler trois grandes incohérences dans le discours de Tacite sur les Juifs :

- La première se trouve dans le texte sur les origines du peuple juif, et a trait aux rites religieux des Juifs.

- Les deux autres ont trait l'une au système politico-social des Juifs, l'autre aux rapports qu'entretiennent les Juifs avec les autres peuples.

Parlons d'abord de la première incohérence. Tacite nous dit, dans un premier temps :

"L'effigie de l'animal qui leur montra la route et les sauva de la soif est consacrée dans le sanctuaire". (le temple de Jérusalem).

Or, il écrit un peu plus loin :

"Les Juifs ne conçoivent la divinité qu'en pensée et en reconnaissent une seule. Leur dieu est un être suprême, éternel, qu'on ne peut imiter, qui n'est pas sujet à la destruction; Aussi ne placent-ils aucune effigie dans leur ville, encore moins dans leur temple."

Il s'agit donc de s'entendre ! Ou bien les Juifs font effectivement des effigies d'animaux (d'ânes par exemple), et en cela ils ne se distinguent donc pas des autres peuples, et Tacite ne peut leur reprocher que leur originalité dans le choix des animaux qu'ils adorent ; ou bien les Juifs adorent effectivement un dieu immatériel, et Tacite ne peut leur reprocher que d'avoir un culte "bizarre".

Dans ce passage, Tacite s'attache d'ailleurs bien plus à l'aspect extérieur, original de la religion juive, qu'à l'objet de cette religion : âne, être immatériel ou dieu liber, quelle importance pour Tacite ! De toute manière, suivant en cela une tradition littéraire anti-juive très a-prioriste, il attaque les Juifs principalement sur ce que leur religion et leurs coutumes sont "autres", différentes. Tacite se voulait peut-être historique et scientifique, mais il est malheureusement beaucoup trop influencé par tous les "ragots" de la tradition anti-juive de l'antiquité. Certains passages des textes de Tacite sont le simple reflet des préjugés de tous contre les Juifs, sans aucun souci de compréhension ou même d'analyse de la part de l'historien. Tacite pratique une sorte de calomnie "à tout rompre", mais qu'en résulte-t-il dans la logique interne de son discours ? Selon lui, il en résulte que les Juifs ont certaines pratiques et coutumes, mais qu'en dernier lieu on ne sait trop ce qu'ils sont ni ce qu'ils font ; de toute façon, les raisons d'agir de ce peuple sont presque toujours la dépravation, la mesquinerie ou l'immoralisme.

Les deux autres incohérences que nous avons relevées sont peut-être moins faciles à remarquer mais sont tout aussi importantes.

Parlons tout d'abord du système politico-social des Juifs tel que le conçoit Tacite ; dès la première lecture, nous pouvons dire et même affirmer que Tacite manque avant tout de précision : par exemple, il nous parle des principes que l'on inculque à tout Juifs dès son enfance, la primauté de la religion sur la famille et le renoncement à la patrie ; à un autre endroit, il nous décrit la résistance acharnée des Juifs contre Titus ou Vespasien ; mais jamais il ne daigne s'expliquer sur ces affirmations, qui sont pourtant d'importance, peut-être parce qu'il lui serait difficile de les développer.

Dans une partie du texte, Tacite nous laisse concevoir l'idée que les Juifs sont en fait de simples gueux, vivant en complète anarchie, dont les chefs sont soit des charlatans, soit des rois-tyrans ; ce peuple est tantôt asservi, tantôt en fuite ou en exil. Or, dans d'autres passages, Tacite nous parle de Juifs bâtisseurs de grandes villes, de temples merveilleux, se donnant des chefs, séduisant beaucoup de peuples par l'originalité de leur religion, traitant de puissance à puissance avec l'empereur Claude ; c'est ici un peuple uni autour de sa propre originalité.

À travers ces contradictions de Tacite à propos des Juifs, nous pouvons voir que de façon générale, Tacite a adopté en même temps deux attitudes contradictoires : il reprend à son compte la tradition littéraire anti-juive, avec ses théories, mais ne peut s'empêcher à certains moments de constater ce qui est indéniable (et qui contredit les affirmations traditionnelles). Ainsi, en ce qui concerne les guerres civiles entre les différentes fractions antagonistes du peuple juif, Tacite sous-entend que les Juifs sont incapables de se gouverner eux-mêmes, qu'il n'y a pas d'entité nationale juive, et néanmoins il lui faut reconnaître l'acharnement avec lequel les Juifs ont résisté aux Romains.

La dernière incohérence dont a fait preuve Tacite se trouve dans la partie du texte où il traite des rapports des Juifs avec les autres peuples du bassin méditerranéen. Il nous dit là que le peuple juif fut asservi par les autres peuples d'Orient, sans faire mention des conditions politiques et historiques de cet asservissement. Quelles sont donc les conditions d'asservissement d'un peuple dans l'antiquité ? Un peuple asservi peut être déporté ou occupé militairement, et voit confisquer ses terres et la direction de l'état. Il est vrai que les Juifs ont été déportés à Babylone, il est vrai que les Juifs ont connu des périodes d'asservissement total ; mais si, comme le dit Tacite, la condition d'asservissement est naturelle chez les Juifs, comment expliquer alors leur résistance contre les Romains ? Et n'oublions pas non plus que de façon générale, presque tous les peuples du bassin méditerranéen ont été asservis à un moment donné de leur histoire, et ont perdu de ce fait leur entité nationale pur un temps. Et Tacite ne peut nier qu'à son époque, les Juifs forment une puissance indéniable, dont il faut tenir compte.

Les incohérences que nous avons relevées dans les textes de Tacite ne sont pas dues à des négligences pardonnables. Elles sont le fruit d'un parti pris anti-juif total : Tacite ne peut nier certaines vérités historiques mais avant tout, il reprend à son compte les thèmes séculaires de la tradition littéraire anti-juive. On sent de plus, à travers ce qu'il nous dit des Juifs, l'inquiétude d'un membre de la classe dominante, qui voit menacer la puissance et l'autorité de l''État romain ; c'est pourquoi dans le récit de la prise de Jérusalem par Pompé, il insiste sur la facilité de la victoire, mais se contente de mentionner la résistance des Juifs. Néanmoins, Vespasien et Titus, eux, ont eu plus de problèmes...

 

III) Les effets gratuits chez Tacite

 

Si un certain nombre des affirmations de Tacite s'appuient ou semblent s'appuyer sur des preuves réelles, on peut toutefois dire qu'après lecture plus approfondie, il se dégage une atmosphère de doute qui ne plaide pas en faveur de l'écrivain ; la gratuité de certaines expressions nous apparaît plus clairement, et elles sont d'autant plus dangereuses qu'elles frappent plus l'imagination du lecteur.

Plus qu'au niveau des idées mêmes, c'est à celui du vocabulaire utilisé, celui des "ruses" syntaxiques du texte, que peut s'effectuer notre analyse. Pour présenter un même état de faits, une même situation, Tacite choisit fréquemment des termes entièrement différents selon qu'il s'agit des Juifs ou des Romains ou autres peuples "civilisés". En voici un exemple : pour évoquer l'envahissement, la prise d'une ville, il nous déclare que les Juifs "s'emparent d'une partie de l'Égypte", "chassent les habitants", tandis que pour qualifier l'entreprise de Pompée à Jérusalem, il écrit que "Pompée dompta les Juifs".

Nous pourrions multiplier les exemples en comparant les mots utilisés ici et ceux employés tout au long des Annales et des Histoires. Dans le texte qui nous occupe, il ne s'agit pas certes d'une vaine discussion de terminologie mais bien de la constatation d'un parti pris absolu qui laisse donc même des traces aux niveaux sémantique et lexical. Ce qui, chez les Juifs, est considéré comme un acte répréhensible ou même criminel semble être juste de la part d'un Romain. Le "droit de la victoire" (jus victoriae) ne peut en aucun cas être invoqué en faveur des Juifs, mais il suffit pour Tacite à justifier l'attitude de Pompée et de ses "collègues".

Nous pouvons également remarquer que le texte est parsemé de menues attaques plutôt virulentes qualifiant le peuple juif :

"un peuple abominable", "des hommes séditieux et opiniâtres", "une portion" "de peuples asservis", "une multitude" "amie de scélérats", "des pratiques bizarres et mesquines".

On ne peut dire que ces expressions fassent référence à des situations précises ; elle sont plutôt le reflet de l'atmosphère générale que Tacite veut donner à ses écrits. L'écrivain nous étourdit par ces adjectifs vains (ils ne s'appuient sur rien) mais puissants (ils sont exprimés comme des évidences que nulle personne sensée, c'est-à-dire occidentale, ne saurait nier ou même critiquer).

L'imprécision est d'ailleurs une arme que Tacite utilise souvent et avec adresse ; une phrase des Histoires (V 8.9) l'illustre bien :

"... fugas civium, urbium versiones, fratrum, conjugum, parentum nece saliaque solita regibus ausi..."

Aliaque, traduit par "en outre", est admirablement choisi par Tacite ; en effet, il signifie à la fois tout et rien. Le lecteur a l'entière liberté de choisir ce qu'il veut comprendre par ce terme. Cette imprécision du mot permet à Tacite de recourir à un simulacre d'accusation : le cheminement de sa pensée semble être le suivant : puisqu'il est impossible de dire explicitement tout ce que ces rois juifs ont osé accomplir, il faut résumer en ne disant que l'essentiel et en sacrifiant une partie des accusations. Or le schéma réel de sa pensée est fort différent : nous devons comprendre que Tacite, dans l'impossibilité de formuler des chefs d'accusation précis, contourne et élude le problème par ces expressions trop générales pour être convaincantes. Le problème reste que cette ruse, qui nous paraît grossière, engendrait dans l'esprit des Romains de l'époque de Tacite, un doute défavorable aux Juifs.

Il est curieux de constater qu'en ce qui concerne l'utilisation des injures citées plus haut, les arguments de type historique et ceux de type religieux obéissent à des règles d'emploi inverses.

Au fur et à mesure que Tacite évoque une époque plus proche de la sienne, les termes exposant des situations historiques perdent de leur virulence et deviennent plus neutres ; peut-être le manque de récits précis et cohérents sur les événements de siècles précédents se prête-t-il plus volontiers à une polémique verbale ; au contraire, à l'époque de Tacite, les Juifs pourraient presque prêter à l'admiration des Romains par leur ténacité au combat, leur unité face à l'ennemi.

En ce qui concerne la religion des Juifs, on peut observer le phénomène inverse. Si, à l'origine, Tacite ne peut pas reprocher grand-chose aux Juifs, sinon d'être lâches et usurpateurs, son exaspération devient de plus en plus grande au fur et à mesure qu'il évoque les Juifs de son époque. Peut-être ne peut-il admettre ce qu'aucun Romain n'est arrivé à comprendre : l'élection des Juifs par Dieu, le monothéisme lui-même, des rites tels l'abstinence d'aliments ou la circoncision. Peut-être veut-il également mettre en garde ses contemporains contre le péril juif, contre ce peuple porteur d'une maladie étrange, épouvantable et qui plus est contagieuse. (Bien entendu, pour Tacite, il s'agit d'une maladie plus morale que physique ; la peste d'Égypte est l'image de celle qui empoisonne l'esprit des Juifs. Les auteurs grecs par contre, ainsi que les premiers auteurs latins, mettaient l'accent sur l'existence physique du mal juif).

Enfin, Tacite utilise des procédés syntaxiques de même portée que les précédents. L'historien excelle surtout dans l'emploi de conjonctions de coordination ou subordination abusives ou déplacées, ou encore dans l'oubli volontaire de ces conjonctions. Nous voyons par exemple un faux lien de cause à effet dans cette phrase des Histoires (V 12) :

"in duas factiones civitas discessit, donec propinquantibus romanis bellum externum concordiam pareret."

Donec semble souligner - et c'est de manière tout à fait abusive - que l'unité ne s'est faite parmi les Juifs qu'au moment où les Romains leur en ont donné l'occasion. Les Juifs ne seraient donc que des jouets entre les mains des populations "évoluées."

Un autre procédé est illustré par la phrase qui décrit l'installation des Juifs conduits par Moïse. Ici, le style ressemble à celui d'oeuvres comme Candide, de Voltaire : une accumulation de verbes sans qu'ils soient coordonnés, comme s'il s'agissait d'actes des plus naturels, alors que chaque situation ou action ici décrite est encore plus répréhensible que la précédente.

 

 

CONCLUSION DE CE CHAPITRE

La somme de tous ces détails dont la majorité sont des procédés purement littéraires contribue donc à renforcer l'impression générale de déchéance du peuple juif qui accumule les actes répréhensibles et les crimes et ne mérite même pas d'être traité en peuple composé d'êtres humains. "Dompter", un des termes les plus virulents employés par Tacite, n'est-il pas en effet emprunté au champ lexical des bêtes sauvages ?

 

Chapitre III

Pourquoi ce parti pris de Tacite ?

I) Tacite et la tradition littéraire

On peut établir un corpus des éléments littéraires anti-juifs à travers tout le bassin méditerranéen, mais on peut dire que la terre d'origine de cette tradition littéraire, la terre sur laquelle l'antisémitisme a germé, est l'Égypte ; en effet, tous les arguments anti-juifs ont une source commune, la tradition alexandrine ; cette dernière a trouvé en Manéthon, grand-prêtre égyptien, le premier écrivain connu qui écrivit avec haine contre les Juifs.

Comment, et surtout pourquoi, déjà au IIIme siècle avant J.C., cette haine contre le peuple juif ? Une réponse précise à cette question est malheureusement très difficile à formuler, car trop souvent, les véritables raisons de ces mouvements de haine sont masqués par une seule, un peu trop souvent invoquée : les Juifs sont une race haïe des dieux.

Très rapidement, cet antisémitisme latent, né en Égypte (sans doute en raison de l'inquiétude et des jalousies que suscitait l'originalité de l'organisation du peuple juif et que renforçait sa puissance), trouva dans le bassin méditerranéen un terrain favorable pour son développement. Les auteurs d'Alexandrie (Manéthon, Lysimaque...) ne furent bientôt plus les seuls à critiquer les coutumes et les rites du peuple juif. Et dans le cadre du bassin méditerranée, critique et haine ne furent que le prolongement de luttes idéologiques entre les différentes écoles philosophiques de l'époque, platonisme, stoïcisme, épicurisme...

Il est à remarquer que de façon générale, peu d'auteurs grecs et latins ont fait des critiques longues et surtout ordonnées contre les coutumes et les rites juifs. On peut toutefois en citer certains comme des écrivains antisémites réels : Manéthon, dans son histoire d'Égypte, Apion, Apollonios Molon, Posidonios d'Apamée, Juvénal et Tacite. Ces auteurs sont bien le fer de lance de la tradition littéraire anti-juive : par de nouveaux éléments de caricature, par de nouvelles inventions, ils ont beaucoup enrichi le mouvement de haine contre les Juifs.

Par contre, d'autres auteurs, tels Strabon, Plutarque, Philon, Celse, Hécatée d'ABdère..., se montrent des critiques moins acerbes ; tantôt ils parlent des Juifs sur le mode de la curiosité (historique ou géographique), tantôt ils se contentent de "bonnes plaisanteries."

Examinons donc le corpus des éléments de la tradition littéraire, qui se trouve presque entièrement représenté dans ce que Tacite dit des Juifs ; nous devons reprendre les trois niveaux du discours de Tacite :

- origines du peule juif et implantations géographiques ;

- caractères ethniques, rites et coutumes ;

- destin historique de ce peuple.

Traiter des origines géographiques du peuple juif est pour Tacite l'occasion de reprendre, en les condensant, tous les traits qui leur ont été attribués jusqu'alors et d'en ajouter lui-même quelques-uns de son invention. Et Tacite peut ici facilement donner aux lecteurs l'illusion d'une impartialité de l'écrivain qui semble cataloguer de façon objective la liste des hypothèses, alors qu'il n'en est rien.

Tacite a soigneusement sélectionné l'hypothèse d'une origine égyptienne des Juifs. Sans doute l'a-t-il empruntée à Manéthon, Lysimaque, Pline l'Ancien, qui ont joué le rôle "d'images négatives" de la tradition de l'Ancien Testament, dans lequel sont mentionnés les persécutions du Pharaon et le départ d'Égypte. Et quand Tacite émet l'hypothèse d'une origine égyptienne des Juifs, on se rend vite compte que la vérité est entachée de parti pris, tant revient de façon lancinante l'idée d'une maladie originelle des Juifs sur le plan génétique.

Que nous dit donc Tacite sur l'origine des Juifs ?

- Les Juifs sont une race d'exilés en proie à une maladie mystérieuse.

- Un homme les guidait dans leur marche, Moïse.

- Un troupeau d'ânes les sauva de la soif.

- Ils s'emparèrent d'un pays, de terres déjà habitées, et s'y installèrent.

Ces arguments pris en eux-mêmes ne sont pas forcément faux et mensongers : l'histoire de l'âne relève évidemment de la pure invention ; c'est un mythe qui s'est transmis d'auteurs grecs à auteurs latins et qui apparaissait déjà chez Plutarque, Apion, Posidonios et Damocrite et que Tacite reprend en en donnant une explication rationnelle :

"Si l'âne est en honneur chez les Juifs, c'est parce qu'il les sauva de la mort."

Si l'on exclut également le thème de la maladie originelle du peuple juif, le discours de Tacite, une fois ses éléments considérés séparément les uns des autres, ressemble assez à la vérité. Il est vrai par exemple que les Juifs furent un peuple de nomades au début, il est également vrai qu'ils se sont emparés du pays de Canaan.

Lorsqu'on aborde le problème des rites juifs, la volonté malveillante de Tacite apparaît de façon plus évidente. On peut parler d'un "apriorisme idéaliste" de Tacite lorsqu'il dit :

"Moïse donna à ce peuple des rites nouveaux et opposés à ceux des autres mortels : ils sacrifient le bélier, ils immolent le boeuf, ils s'abstiennent de manger du porc."

Le septième jour ils se reposent ;

Le pain juif est maintenu sans levain ;

dépravation et richesse des Juifs ;

institution de la circoncision comme signe de reconnaissance ;

misoxénie des Juifs ;

les pratiques des Juifs sont bizarres et mesquines.

Qu'y a-t-il donc de vrai ou de faux dans cette somme imposante d'idées avancées par Tacite ?

Il est vrai, ou du moins plausible, que les Juifs ont institué la coutume des pains sans levain en souvenir de leur faim au cours de leur marche dans le désert ; de la même façon on peut vraisemblablement interpréter la circoncision comme un signe de reconnaissance entre les Juifs, et le sabbat est bien également un rite qui rappelle la longue marche dans le désert, qui prit fin au bout de six jours.

Mais là s'arrête l'honnêteté de Tacite, et le reste de ce qu'il nous dit n'est que répétition de vieux thèmes antisémites : paresse sabbatique, misoxénie (argument particulièrement ancien), dépravation, richesse... Il ne semble pas que Tacite ait cherché à clarifier ses arguments et à rechercher avec sérieux la véritable origine des rites juifs ; au contraire, il a utilisé l'imprécision des connaissances du judaïsme de ses contemporains pour "régler ses comptes" avec ce qui lui semblait être l'un des principaux ennemis de l'ordre romain.

On en vient ainsi naturellement à parler du destin historique de ce peuple, des rapports des Juifs avec les autres peuples.

En premier lieu, Tacite reprend l'argument de l'asservissement inné et du caractère méprisable du peuple juif ; cet argument fut lui aussi d'abord énoncé par les auteurs grecs (Apollonios Molon surtout), et fut ensuite artistiquement cultivé par les auteurs romains. Ainsi, Cicéron l'a formulé de manière saisissante :

"tradidit in servitutem judacisset Syris, nationibus natis servituti."

Un peuple né pour l'esclavage, naturellement méprisé, voilà donc l'image des Juifs que Cicéron a retenue et a transmise à la tradition littéraire !

En ce qui concerne les guerres judéo-romaines, Tacite ne reprend pas vraiment les arguments de la tradition anti-juive, mais les juge plutôt avec les yeux du Romain "moyen", surtout lorsqu'il s'agit de la résistance juive. Toutefois, on peut relever trois traits de caractère qui furent caricaturés par de véhéments conservateurs romains, Cicéron en particulier : les Juifs seraient séditieux, soupçonneux et opiniâtres. Cicéron parle de

"multitudinem judaeorum flagrantem".

Mais, si nous nous plaçons du point de vue des Romains, on ne peut pas dire que ces affirmations soient fausses et sans fondement, puisque depuis la victoire de Pompée sur les juifs jusqu'à la guerre menée par Hadrien, les révoltes des Juifs ont été incessantes.

Nous pouvons donc dire que, à travers l'orientation politique personnelle de Tacite, nous voyons très nettement apparaître le stéréotype littéraire, l'argument anti-juif traditionnel. Nous pouvons alors affirmer que Tacite est avant tout le point de convergence de toute la tradition littéraire, l'héritier et la source de l'antisémitisme.

 

II) L'environnement socio-politique

1. Le statut officiel des Juifs à l'époque de Tacite

L'analyse des divers arguments employés par Tacite contre les Juifs nous a permis de dénoncer un parti pris certain, quelle que soit la volonté d'objectivité dont témoignent certains passages. Afin de situer l'origine de cette partialité, rappelons en quelques traits le climat social de cette époque, qui influence sans nul doute notre auteur, et les nombreux préjugés qui sont l'apanage de l'opinion publique romaine.

À Rome, à l'époque de Tacite, les Juifs "bénéficient" d'un statut juridique particulier. L'attitude officielle et légale des Romains vis-à-vis des Juifs est la tolérance. Inspirée par la guerre et par la crainte d'un soulèvement massif des juifs, plutôt que par un véritable respect d'une religion différente, cette tolérance officielle se traduit par toute une série de privilèges et de dispositions bienveillantes légalement autorisées ; ainsi accorde-t-on aux Juifs le droit de réunion ; la loi leur permet également d'observer le sabbat et une mesure fiscale accompagne cette loi : les Juifs sont exemptés d'impôts tous les sept ans, afin de respecter la trêve de l'année sabbatique.

Les privilèges des Juifs touchent aussi au domaine des rites alimentaires, comme en témoigne la création de marchés réservés aux Juifs, où sont vendus les aliments qui conviennent à ces rites. Sont autorisés aussi les prières et les chants en hébreu ;les livres saints sont considérés comme des livres sacrés.

Toutes ces dispositions légales peuvent - du moins en droit - assurer une certaine protection de la religion juive ; mais il est un privilège curieux qui limite la tolérance officielle, et qui concerne le culte impérial : les Juifs, dispensés de tout culte "actuel" pour des dieux morts, c'est-à-dire pour les dieux du Panthéon sont pourtant tenus de vénérer le monarque vivant. Cette dispense partielle du culte impérial s'oppose en fait au principe de la religion juive, en imposant aux Juifs un second dieu, l'empereur. Et si le culte de Yaveh est plus ou moins toléré officiellement, le monothéisme, principe fondamental de la religion juive, est violemment combattu par ce "privilège".

Ainsi, les privilèges juridiques accordés aux Juifs par l'autorité romaine ne témoignent pas d'un respect véritable de la religion juive : ils ne touchent qu'un certain nombre de rites, comme le sabbat, et ne sont inspirés que par la crainte qu'on les Romains d'un soulèvement juif éventuel. Ces "faveurs" constituent autant de moyens de rassurer et de calmer les membres des communautés juives dispersées dans l'empire romain : la dispense partielle du culte impérial en est un bon exemple. De plus, certains privilèges ont été abolis à certaines époques.

Telles sont donc les limites de cette tolérance qui ne reconnaît pas la religion juive comme une doctrine, mais qui s'exerce seulement à propos de quelques rites. Mais par-delà cette situation de droit, l'opinion publique a instauré une situation de fait du peuple juif. Ainsi ces privilèges sont-ils parfois mis en cause : le droit de réunion se voit contesté, et les réunions juives qualifiées de complots. De la tolérance officielle, on en vient donc à l'hostilité de l'opinion publique, voire à la jalousie d'autres étrangers habitant Rome.

2. La position de Tacite face à celle de ses contemporains

Si le statut des Juifs est si curieusement établi par les autorités romaines, s'il est souvent envié ou contesté par l'opinion publique, c'est que nous devons le comprendre dans le climat social et politique qui entoure Tacite. En effet, l'époque à laquelle vit Tacite - même si ce dernier se targue d'une "fides incorrupta" - ne peut que l'influencer et l'inciter à porter un jugement moral sur les événements dont il est le témoin : il voit dix empereurs (souvent de peu de lucidité) se succéder, il voit la terreur sous Domitien, la guerre de 70 ; il voit enfin le démantèlement progressif de la puissance romaine à l'extérieur de Rome. Face à ce grand trouble, à cette période de décadence morale, naissent un sentiment d'inquiétude et une tendance nationaliste chez ceux qui tentent de sauver la grandeur romaine. L'accroissement de la population juive à Rome, l'arrivée des prisonniers de la guerre de 70, voilà pour Tacite autant de menaces pour l'empire. Ainsi l'emploi de qualificatifs moraux du peuple juif (peuple déchu, peuple impur) est-il une sorte d'appel à la conscience nationaliste du "Romain moyen". Mais cette digression sur les Juifs est plus profondément raciste qu'une autre, écrite vraiment sous l'influence du nationalisme, La Germanie. Petit traité entièrement consacré aux Germains, cet ouvrage se veut une description géographique et ethnologique exhaustive et objective ; le peuple germain est montré dans toute sa "pureté". C'est que la nation entière constitue le péril germain, tandis que le "péril juif" se révèle beaucoup plus complexe aux yeux de Tacite : il s'agit de membres d'une nation juive dispersés dans tout l'empire, d'un peuple déjà affronté de manière très dure durant la guerre de 70 ; ces hommes constituent un menace à l'intérieur même de Rome. Les Germains, au contraire, objet de préoccupation de politique extérieure, semblent pour Tacite - du moins en ce qui concerne certaines tribus - être de paisibles vassaux :

"Marcomanis quadisque usque ad nostram memoriam reges mansere ex gentes ipsorum, nobile Marobodini et Trudri genus (iam et externos patiuntur) sed vis et potientia regibus ex auctoritate romana."

(La Germanie, XLII)

 

CONCLUSION DE CE CHAPITRE

L'autorité romaine reste donc assurée sur ces peuplades. Il n'en est pas de même pour les Juifs devant qui les Romains doivent adopter des mesures spéciales pour éviter les révoltes. Ainsi, même si nous devons les lire seulement après les avoir situés dans leur contexte historique et politique, les passages que Tacite consacre aux Juifs sont beaucoup trop colorés d'antisémitisme pour qu'on puisse excuser leur virulence au nom du nationalisme dont ont fait preuve autant ses contemporains que l'historien lui-même.

 

 

Conclusion

L'étude des passages que Tacite a consacrés aux Juifs - digression mineure par rapport à l'ensemble des Histoires et des Annales - nous permet donc de mettre en cause l'impartialité dont lui-même aurait voulu colorer tous ses écrits.

Sa réputation de grand historien semble ainsi fortement compromise : données ethnographiques ou géographiques, passages plus proprement historiques, tentatives de définition de la religion, dans toutes ces rubriques, Tacite, à nos yeux, s'est montré trop partial. Accumulation d'hypothèses de valeurs très inégales, reprise d'arguments traditionnels, imprécisions, confusions ou contradictions, effets de style et abus dans l'utilisation du vocabulaire moral, tout concourt à retirer de la lecture des écrits de Tacite une image des Juifs fortement défavorable.

Pourtant, l'antisémitisme de Tacite ne fait pas l'objet d'une thèse bien structurée : il s'agit plutôt d'une accumulation de remarques qui se succèdent sans ordre précis, dans un passage assez court des Histoires. À aucun moment, en effet, nous ne pouvons discerner de plan précis pour cette digression.

Le classement en rubriques - ethnologie, histoire, géographie, religion - que nous avons adopté, n'est à aucun moment imposé par la composition même du texte ; seul un souci de clarté nous y a poussés. Tacite aurait pu suivre un schéma de pensée logique, et démontrer tout au long du texte que l'infériorité des Juifs (dans les domaines abordés) se trouve, selon lui, vérifiée. Il semble au contraire qu'il ait eu à sa disposition une "documentation" toute faite, fournie par la tradition, et qu'il ait voulu à tout prix l'insérer dans ces passages. Les écrits sur les Juifs ne font même pas l'objet d'un petit traité, comme par exemple la Germanie : simple excursus dans les Histoires, ils témoignent d'un antisémitisme diffus, incohérent, directement issu de la tradition, comme nous l'avons montré en étudiant le contexte littéraire, social et politique au sein duquel a écrit Tacite.

Sans doute cela ne suffit-il pas à l'excuser ; tout au plus pouvons-nous mieux le comprendre. Mais cette attitude de Tacite peut aussi nous porter à mettre en cause la valeur historique des autres oeuvres de ce "grand auteur". Puisqu'il semble si peu soucieux de remettre en question nombre d'arguments qui se présentent comme des préjugés sur les Juifs, pourquoi ne pas penser qu'il peut en être de même pour l'ensemble des Histoires et des Annales ? Pourquoi nous fier aveuglément à lui quand il évoque les règnes de Galba, d'Othon, de Vitellius ou de Vespasien ? Que retenir de ses récits des règnes de Tibère, Claude et Néron ? Car, s'il a cédé au courant antisémite de son époque, pourquoi n'aurait-il pas cédé à la passion quand il s'agissait de dépeindre non plus des peuples mais des hommes ? L'étude d'un extrait si peu important de son oeuvre ne nous permet pas de répondre à cette question ; mais nous pouvons être vraiment choqués de ce que, à aucun moment, dans ces lignes, Tacite n'ait essayé de se détacher de la tradition, voire de la contester. Il a bien tenté de s'en éloigner quelquefois - en définissant le culte monothéiste, et en évoquant sans raillerie le rite de la circoncision -, mais il n'en reste pas moins esclave de tous ses prédécesseurs grecs et latins. C'est que la conception de l'oeuvre d'historien telle que l'entend Tacite n'a rien à voir avec notre conception moderne.

Pour Tacite, en effet, comme le montre J. Perret dans son édition de La Germanie,

"pour concevoir l'idée de traiter un sujet, pour s'assurer qu'on se fera entendre, il n'est pas besoin de croire ou de faire croire qu'on va mettre en oeuvre une documentation nouvelle. Tout est dans la forme, tout est dans la mise en oeuvre."

À la lumière de ce principe, on comprendra donc mieux que Tacite n'ait pas cherché à démentir ses contemporains, surtout s'il s'agit d'un sujet mineur pour lui, comme le sont ces quelques lignes sur les Juifs.

Cette partialité, ce parti pris qui nous choquent dans cette "réflexion juive", nous ne pouvons les excuser. Nous pouvons seulement à cette occasion évoquer les divergences fondamentales qui existent entre tout historien moderne et un écrivain comme Tacite qui écrit dans les Annales (III 65) :

"J'estime que la tâche essentielle de l'historien est de célébrer la vertu et de réfréner le vice en évoquant les jugements vengeurs de la postérité."

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