Temps et espace dans La Chute
Introduction
Il faut distinguer l'espace et le temps de la narration (Amsterdam ; cinq journées) de l'espace et du temps du récit (condensé d'espaces de vie en des lieux divers).
I) Le temps
1. Une composition de type théâtral
Cinq journées qui évoquent les cinq actes d'une tragédie classique.
Chaque partie se termine par une sorte de "à suivre" qui sera divulgué le lendemain : le suspense est ménagé comme au théâtre. Pas d'unité de temps proprement dite (cinq journées), mais une intensité dramatique : chaque journée possède sa cohérence interne.
Il y a même utilisation du "coup de théâtre" au dernier chapitre (page 139) : la révélation concernant le tableau volé.
2. Deux structures
La première partie (jusqu'à la scène de la noyade) suit un déroulement logique ou thématique, faisant une large part aux ellipses, aux sous-entendus énigmatiques : l'ordre temporel est celui de la mémoire : le personnage vit au rythme de ses réminiscences. Clamence se présente; il semble cultivé ; évocation de son ancien métier à Paris ; de son attitude auprès des femmes.
Fin de la première partie et des digressions avec l'évocation de la noyade : "cette aventure que j'ai trouvée... vous rendez justice !" (page 75)
La seconde partie est beaucoup plus chronologique, à partir de cet événement vécu comme un traumatisme. Le passé sert à expliquer le présent D'où les nombreux passés composés (page 149-150) et le présent de la fin du livre, voire le futur : "j'attendrai", "vous viendrez"... ; un retour en arrière avec l'évocation de la guerre dans sa jeunesse (page 131)
II) L'espace
1. Amsterdam
Camus y a séjourné et pris des notes en 1954 pour la préparation du livre. Un lieu clos avec des canaux disposés de manière concentrique. Comparaison aisée avec l'Enfer selon Dante dans la Divine Comédie (1306-1321) ; cf. page 79 : "un enfer mou" ; "le dernier cercle", page 17. Seules ouvertures de la ville : situation à l'Ouest de l'Europe, tournée vers la mer et les océans (d'où le commerce et donc la prospérité) ; petite ouverture vers le nord avec le Zuiderzee et la petite île de Marken.
Le pittoresque est toujours rejeté. Les notations ne sont jamais gratuites, souvent négatives (vitrines, bars, nuages bas...).Voir en particulier la description de l'île touristique de Marken (page 78-79).
Lieu clos mais aussi spirale qui mène jusqu'à la chambre de Clamence, lieu clos par excellence, symbole ultime de l'enfermement. (autres lieux d'enfermement : le bar où on n'est pas compris, le ciel bas, les cellules médiévales, les camps de prisonniers).
"Ville de canaux et de lumière froide" (dans le Prière d'insérer). "désert de pierres, de brumes et d'eaux pourries"
2. Paris
Peu de description de la ville, puisque l'interlocuteur de Clamence connaît Paris. La ville s'articule comme Amsterdam autour de l'eau, mais de manière transversale. Ce sont les ponts qui occupent une place privilégiée : passages d'une rive à l'autre, passages de la vie à la mort, mais aussi lieux de domination.
Deux de ces ponts sont nommés : le pont des Arts, où le rire qu'il a entendu rétablit la vérité (un des rôles de l'art) dans une sorte d'ironie tragique, le rire défait le monde de sa beauté possible ; le pont Royal, où il a pu mesurer sa faiblesse et perdre ses impressions de gloire et de puissance. Ce sont des ponts de la déchéance, qui trouvent un douloureux rappel dans l'humidité générale d'Amsterdam.
3. Les voyages
Les lieux de rêve sont des lieux méditerranéens : la Grèce en particulier. Ce sont des paradis perdus, des lieux de culture et d'innocence auxquels Clamence n'a plus accès. Depuis qu'il a pris conscience de ce qu'il est, l'Océan lui-même ne lance plus le même appel (page 118). Voir page 104 : pureté et luminosité. De manière plus générale, lire page 16 : Java et Cipango (nom médiéval du Japon). Le voyage devient mythique, donc impossible.
Conclusion
Un décor sobre mais essentiel pour la signification du récit. La ville s'assimile à un univers concentrationnaire et déshumanisé. Une sorte de cachot sur terre où Clamence (mais nous aussi !) vit sa culpabilité, à l'image du cachot décrit page 118.