Cic‚ron : Tusculanes Livre 2 Questions de synthŠse au fil du texte Paragraphes 1-13 Pourquoi cette oisivet‚ de Cic‚ron en 45 ? Deux raisons : - raison d'ordre politique : d‚ception aprŠs l'‚chec du parti de Pomp‚e qu'il avait soutenu (mort de Pomp‚e ; d‚faite des Pomp‚iens … Thapsus et … Munda, en 46, puis en 45). D‚but de dictature de C‚sar contre lequel Cic‚ron ne se sent pas de taille … lutter. - raison d'ordre priv‚ : mort de sa fille Tullia en 45. "Aussi je me tiens … l'‚cart et de ma maison et du forum, parce que mon foyer ne peut plus soulager la peine que j'‚prouve pour la r‚publique, ni les affaires publiques ma peine domestique." (Lettres … Atticus) Cic‚ron ne pourra r‚ellement accepter son deuil que dans le recours … la philosophie, en d‚veloppant en particulier l'id‚e selon laquelle l'homme ne peut se r‚aliser que dans l'exercice de la vertu (se d‚livrer de la passion, du chagrin ou de la crainte). Quelle forme choisit Cic‚ron pour transmettre ses id‚es ? Pr‚sence d'un interlocuteur nomm‚ (Brutus) ; pr‚sence du narrateur (premiŠre personne du singulier). loges respectifs de l'un et de l'autre (la nature t'a donn‚ une ƒme vraiment grande ; ton expos‚ d'hier m'a charm‚). Mais Cic‚ron n'utilise pas vraiment la forme du dialogue : peu de questions-r‚ponses, mais plut“t un discours construit et monologu‚. Le modŠle suivi est donc un modŠle oratoire. Cic‚ron se r‚fŠre d'ailleurs au modŠle oratoire dans l'organisation de l'ensemble de la deuxiŠme Tusculane, le prologue servant … capter l'attention de l'auditoire en rappelant l'utilit‚ pratique de la philosophie. De plus, l'art oratoire permet, d'‚mouvoir et de mieux convaincre l'interlocuteur (l'orateur a atteint son but quand il a conquis son auditoire). Cic‚ron se sert de la rh‚torique comme LucrŠce de la po‚sie : comme d'un miel dont on enrobe un m‚dicament amer (je me d‚sint‚resse d'une lecture que n'accompagne aucun agr‚ment). Comment Cic‚ron d‚finit-il la philosophie ? - ce qu'elle n'est pas : un asservissement … un dogme qu'on se sent oblig‚ de d‚fendre (des gens qui sont pour ainsi dire asservis et vou‚s … des dogmes de nature fixe et imp‚rative...). - ce qu'elle est : une recherche de la v‚rit‚ (si c'est possible !) ou au moins d'un chemin de sagesse par la confrontation d'id‚es oppos‚es (m‚thode dialectique) tant en lisant les ‚crits de philosophes ant‚rieurs qu'en discutant avec les contemporains (j'ai toujours aim‚ la m‚thode des P‚ripat‚ticiens et de l'Acad‚mie, qui consiste … traiter le pour et le contre en tout sujet). - les moyens … sa disposition : essentiellement l'art oratoire, qui permet de formuler clairement ses id‚es (en tout sujet, il faut s'appliquer … ˆtre lisible pour tous les gens cultiv‚s) ; mais aussi la raison qui habite certains naturellement et les guide dans leur vie (La raison offre, pour ainsi dire, des rŠgles pr‚cises qui viennent appuyer l'influence de la force d'ƒme). Le v‚ritable philosophe serait celui dont la vie serait en harmonie avec ses th‚ories, ce qui est loin d'ˆtre toujours le cas ! (il y a plus de honte pour le philosophe qui fait des fautes de conduite... : il ‚choue dans la vie alors qu'il s'est dit sp‚cialiste en l'art de vivre). Paragraphes 14-27 Quels sont les philosophes ‚voqu‚s par Cic‚ron et quel jugement porte-t-il sur eux ? a) Les ‚picuriens :#‚picure (341 270) et: M‚trodore, ami et disciple d'#‚picure (mort vers 277). Cic‚ron leur reproche de nier la souffrance physique et d'en faire mˆme un ‚l‚ment de plaisir, en prenant pour exemple les tortures inflig‚es parPhalaris, tyran d'Agrigente (670 564), … ses victimes qu'il faisait br–ler vivantes dans un taureau d'airain (voluptatem, voluptarius). b) Les Sto‹ciens : Z‚non (vers 335, vers 234), fondateur du sto‹cisme et Ariston, disciple de Z‚non (n‚ vers 270) ; pour eux, le seul bien est la vertu ; elle ne peut pas ˆtre vaincue par la douleur qui n'est donc pas un mal en soi. c) Les autres noms Aristippe : disciple de Socrate (vers 435 vers 366) : fondateur d'une ‚cole pour qui l'art de vivre consistait … se tirer de la meilleure fa‡on des situations les p‚rilleuses (id‚e qui donna naissance … l'h‚donisme) ; selon Cic‚ron, il pense que la douleur est le plus grand des maux : "summum malum dolorem dicere". Le jugement de Cic‚ron est sans ambigu‹t‚ : c'est une opinion lƒche et digne d'une femme ! ("enervatam muliebremque sententiam"). Hi‚ronyme de øRhodes (vers290 vers 230) : p‚ripat‚ticien pour qui le souverain bien ‚tait l'absence de douleur : "dolore vacare summum bonum". La critique de Cic‚ron se fait sentir dans la pr‚sence du verbe "duxit" (penser, juger). Pyrrhon (vers 365, 275) : il fonda sa propre ‚cole et affirmait qu'on ne pouvait rien savoir de rien et que le but de l'homme ‚tait de mener une vie heureuse. Cic‚ron reproche … tous ces philosophes leur l‚gŠret‚ et leur incons‚quence (levitas ; imbecillitas). Sa critique se fait particuliŠrement s‚vŠre … l'‚gard des #‚picuriens dont il d‚forme la pens‚e, en la r‚duisant … un mode de vie et en la d‚pouillant de son contenu philosophique. Mais aux autres ‚galement, il reproche de tenir des propos que le bon sens le plus ‚l‚mentaire r‚fute d'instinct (natura ipsa) : d'une part la douleur existe ; d'autre part, elle n'est pas le plus grand mal. Qu'apportent les exemples tir‚s des poŠtes ? a) Le personnage de PhiloctŠte, chez Pacuvius (poŠte latin, 220 vers 130 ; auteur vraisemblable de douze trag‚dies dont nous n'avons plus que quelques fragments, le plus souvent par l'interm‚diaire de Cic‚ron) Exclamations ; rythme haletant. La douleur est plus insupportable que la mort et entraŒne par ailleurs la mort. Mais le commentaire de Cic‚ron insiste davantage que les vers eux-mˆmes sur les cris du personnage et son d‚sir de mourir. b) Le personnage d'Hercule chez Sophocle (poŠte tragique ; 496 406 ; il reste de lui sept trag‚dies, dont les Trachiniennes) Description assez pr‚cise des douleurs physiques et surtout de leur origine. Mais il reconnaŒt que son attitude et ses lamentations ne sont pas dignes d'un homme (ma valeur s'est eff‚min‚e) ; il s'agit donc d'un h‚ros d‚chu et conscient de sa d‚ch‚ance, qui ne cherche pas … se venger mais seulement … mourir au plus vite. c) Le personnage de Prom‚th‚e chez Eschyle (poŠte tragique ;525 456 ; il reste de lui sept trag‚dies, dont Prom‚th‚e enchaŒn‚) Description assez r‚aliste des causes de la souffrance ; vocabulaire concret ; l'excŠs de douleur entraŒne le d‚sir de mort (une mort impossible pourtant, puisque Jupiter la lui refuse). C'est pour sa g‚n‚rosit‚ envers les hommes que Prom‚th‚e subit un tel chƒtiment. Rien ne justifie donc cet excŠs de souffrance et si Prom‚th‚e, bienfaiteur de l'humanit‚, ne supporte pas la douleur, c'est bien la preuve qu'elle est un mal. De maniŠre g‚n‚rale, ces exemples nous donnent donc des h‚ros mis en scŠne une image originale et trŠs humaine (… nos yeux en tout cas), trop humaine, dira ensuite Cic‚ron : les poŠtes ont pour mission de nous proposer des modŠles, mais, ici il s'agit de modŠles faibles, ce qui est contraire … l'id‚al romain. Cic‚ron s'appuie ici sur les th‚ories de Platon qui, dans sa cit‚ id‚ale, n'accordait pas de place au poŠte. Toutefois, Cic‚ron ne m‚prise pas la lecture des poŠtes ; il nous avertit seulement qu'il ne faut pas les prendre pour des maŒtres … penser. Par ailleurs, l'insertion de citations dans le dialogue t‚moigne d'une part de la trŠs vaste culture de Cic‚ron, mais aussi montre un souci r‚el d'animer la dissertation, en variant … la fois les exemples et les auteurs, et donc le rythme de parole (la po‚sie ‚tait hautement d‚clam‚e et n‚cessitait donc une mise en scŠne assez ostentatoire). Comment peut-on r‚sumer l'argumentation de Cic‚ron dans ces paragraphes ? Un point important : Cic‚ron refuse de nier l'existence de la douleur. Tout prouve le contraire, y compris les modŠles les plus h‚ro‹ques. Toutefois, il ne convient de la consid‚rer comme le plus grand mal, mais bien au contraire, il faut s'efforcer de ne pas lui c‚der le pas et de lutter contre ses effets. Il faudra donc recentrer la question et en voir l'aspect essentiel : comment supporter la douleur ? Paragraphes 28-41 Des termes … d‚finir en opposition les uns aux autres 1. Douleur et honte (dolor et turpitudo) a) L'attaque des philosophes - picure : derniŠre affirmation de la vanit‚ de ses propos, qui ne se fondent sur aucun argument. - Z‚non et les sto‹ciens : ils tiennent des raisonnements creux qu'ils font passer pour des arguments de poids, en jouant sur les mots. (Haec est copia verborum.") b) La position de Cic‚ron - Peut-ˆtre a-t-il lui-mˆme ‚t‚ d‚‡u de l'inefficacit‚ des pr‚ceptes des Sto‹ciens : la douleur de Cic‚ron ne peut s'effacer sur la seule assertion que la douleur n'est rien ! ("non tollis dolorem.") - Comme le reconnaissent mˆme les Sto‹ciens, la valeur … laquelle il convient de s'attacher avant tout autre est la vertu (virtus). Au terme virtus s'oppose celui de turpitudo ; au mot decus s'oppose ‚galement le mot dedecus. La primaut‚ de la vertu sur la douleur permet donc d'effacer la douleur qui cŠde le pas devant la vertu. ("cedet profecto virtuti dolor."), alors que l'homme qui cŠde … la douleur (par des plaintes par exemple), sera jug‚ indigne du nom mˆme d'homme par autrui. ("te vero ita adfectum ne virum quidem quisquam dixerit.") Reprise, … ce sujet, de l'exemple de PhiloctŠte d‚j… cit‚ auparavant, mais en montrant combien son attitude ne peut constituer un modŠle : PhiloctŠte est lƒche ("non fortis"). 2. Douleur et effort (dolor et labor) a) D‚finitions :La distinction … l'origine est … faire entre l'acte (l'effort) et l'‚tat (la douleur). L'un est dynamique, l'autre passif. b) Exemples : exemple emprunt‚ … la tradition grecque : celui des Spartiates et de leur systŠme ‚ducatif. Autre exemple, emprunt‚ cette fois … la tradition romaine, celui du service militaire (pr‚cision du vocabulaire et vivacit‚ du rythme pour cette ‚vocation). c) De l'effort … l'accoutumance (dolor et patientia, et consuetudo) L'accoutumance … la douleur n'en nie pas l'existence, mais permet de la d‚passer. C'est l'effort r‚p‚t‚ qui permet cette accoutumance et cette meilleure r‚sistance … la douleur. ("consuetudo enim laborum perpessionem dolorum efficit faciliorem.") Exemple guerrier, d'ordre litt‚raire et mythologique : le personnage d'Eurypyle, qui n'est ni dieu ni h‚ros, mais qui se r‚vŠle "un vaillant homme" ("forti viro"). Exemples plus quotidiens : les petites vieilles (qui je–nent peut-ˆtre pour des raisons religieuses), les athlŠtes, les chasseurs... Dernier exemple : celui des gladiateurs, aussi imag‚ que celui du service militaire. (parenthŠse avec un jugement n‚gatif port‚ sur les combats actuels, par opposition … leur forme originelle, … partir de 264, date … laquelle ils furent introduits … Rome). Quel id‚al viril apparaŒt … travers les exemples et les commentaires de Cic‚ron ? a) L'opposition entre hommes et femmes : condamnation d'attitudes g‚missantes "indignes d'un homme", "turpe nec dignum viro videbitur gemere..." ; ‚loge d'une conception de la virilit‚ (nombreuses occurrences du terme vir) qui se d‚finit donc par opposition … celle de la f‚minit‚. La virilit‚ se d‚finit par la vaillance (cf. premiŠre moiti‚ du paragraphe 32). b) Nombreux exemples emprunt‚s … la vie militaire ou … l'atmosphŠre des spectacles violents (en particulier les spectacles de gladiateurs). Cic‚ron r‚prouve certes les combats de gladiateurs, mais il parle avec ‚loge de leur endurance et de leur courage, et avec tout autant d'‚loge de l'attitude des l‚gionnaires, en insistant de maniŠre trŠs ‚vocatrice sur la lourdeur du fardeau qu'ils portent et sur l'intensit‚ de leur entraŒnement. · quelle conclusion provisoire parvient Cic‚ron … la fin du paragraphe 41 ? Un postulat : la honte est pire que la douleur. Un second postulat : la r‚alit‚ de la douleur est ind‚niable. Une conclusion : il faut maŒtriser la douleur puisqu'on ne peut pas l'‚liminer. Une arme : le courage ; un moyen d'utiliser cette arme : les exercices d'endurance (l'entraŒnement) (exercitatio). Paragraphe 42-67 Quelle nouvelle notion s'ajoute … celle de l'entraŒnement physique … la douleur ? C'est une notion d'ordre moral, celle du r“le de la raison et de la volont‚ dans l'‚ducation … la souffrance. Deux termes latins s'y rattachent : ratio, virtus. La philosophie reste alors la meilleure arme pour lutter contre la supr‚matie de la douleur : "talem enim medicinam philosophia profitetur." (paragraphe 43). Comment un homme peut-il ‚duquer son ƒme ? C'est une pratique quotidienne (dies et noctes, paragraphe 66). a) Il faut d'abord apprendre … distinguer les deux parties qui coexistent dans notre ƒme, dont l'une, la raison, doit commander et l'autre, le siŠge de nos impulsions, ob‚ir : "Est enim animus in partes tributus duas, quarum altera rationis est particeps, altera expers... domina omnium est regina ratio." Si la raison parvient … maŒtriser l'impulsion de la partie faible de l'ƒme, la douleur ne disparaŒtra pas, mais elle sera domin‚e (comme en t‚moigne, selon Cic‚ron, l'exemple d'Ulysse). b) Il faut aussi avoir … l'esprit des modŠles stimulants, "Obversentur species honestae animo" (paragraphe 52), dont Cic‚ron nous fournit quelques exemples ‚difiants. Cette m‚thode est d'autant plus importante que, selon Cic‚ron, les a priori que nous concevons d‚terminent notre capacit‚ … supporter la douleur : "Valuit auctoritas. Videsne igitur opinionis esse, non naturae malum ?" (paragraphe 53). c) Enfin, la philosophie r‚vŠle en nous des intuitions qui existaient … l'‚tat confus, et dont nous n'avions pas r‚ellement conscience : "evenit ut in vulgus insipientium opinio valeat honestatis, cum ipsam videre non possint." (paragraphe 63). Il existe en chacun de nous une capacit‚ … reconnaŒtre quel chemin int‚rieur est celui de la raison ; c'est une sorte de satisfaction int‚rieure qui est la manifestation la plus claire : "Tuo tibi judicio est utendum ; tibi si recta probanti placebis (...) viceris (...) omnes et omnia." (paragpaphe 63). · quelle conclusion d‚finitive parvient Cic‚ron, au terme de la DeuxiŠme Tusculane ? Premier postulat : l'entraŒnement physique permet de gagner en endurance et donc de mieux maŒtriser la douleur. DeuxiŠme postulat : l'exercice de la vertu (par la pratique philosophique) s'avŠre encore plus indispensable, pour que la raison triomphe en nous et que nous parvenions … ‚viter toute honte et atteindre l'honneur. Conclusion : Le triomphe de la raison permet … l'ƒme de se rehausser et donc de d‚daigner la souffrance, le pire des d‚shonneurs : ce sera l'‚tape ultime de son ascension. : "debeas existimare aut non esse malum dolorem..." (paragraphe 66). La mort elle-mˆme nous d‚livrerait d'une douleur vraiment intol‚rable (par le recours au suicide, par exemple, dont les Sto‹ciens pensaient qu'il pouvait mˆme constituer une n‚cessit‚ dans certaines circonstances). Conclusion plus g‚n‚rale : la philosophie (et donc la pratique de la vertu) nous permet ‚galement de triompher de toute atteinte du sort et assure le bonheur … celui qui la pratique.